Génération (2.)0

Il arrive des moments dans la vie d’un enseignant où l’on comprend qu’il est temps que ses élèves changent d’air. Pour moi, cette révélation m’est tombée dessus – la sotte – alors que je tentais comme tous les jours de faire entrer mes 29 ouailles dans une salle que d’hilarantes normes de sécurité affirment conçue pour 26 maximum. Mais un peu de patience, la condamnation d’une issue de secours et une médaille de bronze aux championnats départementaux de Jenga permettent de se jouer de ce genre de détail. Cependant, après m’être aperçu que, malgré mes demandes, supplications, menaces, kidnapping, poursuite effrénée jusqu’au Mexique et fusillade, les quatre chaises cassées de ma salle n’avaient toujours pas été remplacées, j’ai sagement décidé que le moment était venu.

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La salle Y007 quand il y a un ou deux absents.

De ma voix la plus ferme et la plus bienveillante, j’ai donc commencé :

« Bien les loulous, surprise surprise, la fiche de lecture sur laquelle vous deviez travailler aujourd’hui, nous allons la créer sous Power Point en salle informatique. »

Bramements divers de joie de la part de ma troupe. L’enthousiasme juvénile des collégiens laissant de côté les deux petits désavantages de cette activité.

1. 90% d’entre eux n’ont pas la moindre idée de ce qu’est Power Point.

2. La salle informatique du Collège Criméa rappelle vaguement une version dépressive de l’architecture est-allemande à ses meilleurs moments.

Nous entamons donc le périple nous menant jusqu’aux ordinateurs, voyage à côté duquel le périple de Bilbo et ses joyeux amis barbus vers la Montagne du Destin fait figure de promenade de santé. Nous esquivons divers projectiles en provenances de salles de cours quelques peu animées, j’empêche Chrom d’aller checker ses potes de la salle B206 qui sont un tout petit peu en contrôle et j’envoie valdinguer d’un geste gracieux le portable que Lissa s’est crue autorisée à sortir de sa poche. Ses protestations tombe dans une oreille déjà accaparée par Maribelle qui trouve qu’aller en salle informatique c’est trop cool l’informatique elle adore d’ailleurs elle est déjà au niveau 4 dans Candy Crush Saga et est-ce que vous jouez à Candy Crush Saga vous monsieur c’est trop bien il faut essayer Candy Crush Saga monsieur. Je respire par le nez, détourne à regret mon regard de l’extincteur, délicieusement contondant, et ouvre la porte de l’Eden tant attendu.

« Vous connaissez les consignes, deux par poste informatique, vous ouvrez une session, et le premier que je vois afficher sur sa session un fond d’écran porno ou Ibrahimovic se prend mon pied au derrière. »

Je me rends rapidement compte que ma naïveté, la ribaude, survit toujours. Un tiers des élèves (de Quatrième, rappelons-le), n’a pas la moindre idée de ce que peut bien être son mot de passe sur les ordinateurs du collège, l’autre tiers s’efforce de remplacer les fesses de Miley Cyrus par un petit chien blanc trop mignon, et un petit groupe d’élèves vient vers moi parce que :

« Y a plus d’ordis libres monsieur.
– Peste, voilà qui est vrai.
– Tonnerre monsieur, qu’allons nous faire ? » (je constate avec satisfaction que mon utilisation continuelle d’interjections obsolète commence à porter ses fruits)

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Je tente aussi d’introduire une certaine idée du style parmi les 4ème.

En effet, les concepteurs plutôt sains de la salle informatique n’avaient jamais prévu qu’on tenterait un jour de caser autant de gnards devant ses écrans plats. Jamais à cours d’une bonne idée bien pédagogique, j’avise Lissa qui a déjà commandé et s’est fait livré un nouveau portable ainsi que Frédérick qui tient quelques propos anatomiquement fort dérangeants sur la mère de Sully et les condamne à faire la fiche de lecture À L’ÉCRIT, SUR PAPIER. (*frissons d’horreur*)
Les monstres tous installés, je passe donc mes consignes.

« Alors les Pikachus, j’imagine que tout le monde a déjà réalisé un Power Point dans lequel il se faisait passer pour un gros moine bouddhiste qui expliquait que le bonheur, c’est simple comme offrir GTA V à son môme sur fond de musique péruvienne, à grand renfort de chatons. Non ? NON ? »

Consternation. Même ouvrir le logiciel semble poser problème à certains. Lorsque je passe à l’explication de la création des zones de texte et à l’insertion d’images, Miriel se met à sangloter rageusement dans un kleenex (qui contient rapidement plus de fond de teint que de papier)

« Attendez les Schtroumpfs noirs. Vous êtes capable de piloter votre PS3 à distance via votre Iphone mais vous êtes incapable de me créer quatre pauvres diapositives ?
– Non mais monsieur, ça c’est facile, Y A UNE APPLICATION ! »

Stupeur. Les gamins parviennent en effet à mémoriser un processus et à l’appliquer. Mais qu’une nouvelle situation demande l’application du même processus, les voilà totalement bloqués. Qu’un seul logiciel leur permette un nombre potentiellement illimité de réalisations semble les traumatiser au plus au point. Génération Mac en fait. Ils se débrouillent comme des chefs. Mais dans des limites bien définies par les concepteurs. Jamais plus loin. Aucun envie de pousser les 1 et les 0 dans leurs retranchements. Bon gré mal gré, certains tentent cependant de s’y mettre.

« Monsieur, dans la nouvelle dont on parle à un moment le héros voyage la nuit alors, on a mis un fond avec des étoiles qui clignotent. Ça vous plaît ?
– (OhsweetCthulhuofmercywhywhyWHYYYYY) Ah euh… Oui, pourquoi pas ? Mais tu… tu n’as pas peur que ce soit peu lisible ?
– Oh non, pas de problème, on écrira en turquoise sur ce fond bleu marine.
– Que voilà une idée ingénieuse ! Maintenant si tu m’excuses on m’appelle ailleurs à moins que ce ne soit le cri d’agonie de mes rétines. »

« Monsieur, dans mon histoire on parle d’un meurtre, alors je l’ai illustré. Vous penser qu’il y a assez de sang ?
– Eh bien étant donné qu’il couvre la moitié du résumé de la nouvelle qui, je le rappelle, constitue l’essentiel de cette diapositive, je dirais que oui.
– Et les intestins ? Je les ai recopié dans un dictionnaire médical qu’on m’a offert pour mon anniversaire.
– Parfaits. Ils sont tellement réussis que je ressens la soudaine envie de m’énucléer avec le pieux rouillé qu’on m’a offert pour le mien. »

« Et toi Libra ? Tu ne fais rien ?
– Il y a quelque chose que je ne comprends pas concernant le résumé.
– Oui ?
– Il faut avoir lu l’histoire ? »

L’heure s’écoule à une vitesse qui ferait pâlir d’envie un premier rapport sexuel. Je demande donc aux môme d’enregistrer leur travail.

« Comment on fait quand on n’a pas de clé USB monsieur ?
– Eh bien envoyez-vous votre travail par mail.
– Comment ça ?
– Vous vous envoyez un mail en mettant votre propre adresse dans la barre du destinataire… »

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En voyant les regards vaguement perdus que me lancent les chiards, je me surprends à lorgner les unités centrales, espérant vaguement qu’il leur sera poussé un lecteur de disquettes trois pouces et demi. Mais surtout en constatant que la génération 2.0 est , tout comme l’inversion de la courbe du chômage, une grosse blague. Une caresse flatteuse pour faire croire au développement d’un lobe supplémentaire dans la cervelle des moins de 16 ans quand il ne s’agit que d’un conditionnement à manipuler des programmes accessibles – littéralement – à des nourrissons.
Mais bon… même si c’est sur fond d’étoiles colorées, de licornes ou de champignons atomiques, pendant une heure, sans même s’en rendre compte, les mômes ont eu le nez sur du Maupassant. À savoir comment l’accorder à leur grotesque Power Point.

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