Fin de niveau

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Depuis un moment ça me trotte dans la tête. Je me dis que, peut-être, j’arriverai à la fin de l’année scolaire avec un grand sac au Collège Criméa, et j’y fourrerai pêle-mêle des bouquins, des affiches bleuies par la patafix, quelques stylos et à peu près tout. Je me dis que c’est l’issue qui, d’ici quelque chose comme huit mois, me rendrait le plus heureux.

Ça n’est pas que j’en ai assez, que je sois au bord de la dépression ou même que l’enquête intitulée par la presse « Le mystère de l’ablation des cordes vocales d’adolescents » avance en quoi que ce soit. (de toutes façons, si des preuves existaient, elles moisiraient dans la réserve de la salle 367, celle qu’on n’ouvre jamais). Je pense que c’est à cause d’une des classes que j’ai cette année. Une classe de Quatrième.

Je ne me suis jamais senti aussi heureux qu’en leur enseignant.

Non pas que les élèves qui la composent aient un niveau exceptionnel. Dans les faits, c’est plutôt l’inverse. Mais ce sont des élèves que je connais bien. Ils composaient, l’année dernière, la partie la plus en difficulté des deux classes de Cinquième à qui j’enseignais, en plus de deux ou trois ahuris qui se sont greffés là-dessus. Du coup lorsque je les ai retrouvé début septembre, la plupart m’ont demandés si on allait terminer le texte laissé en plan pour cause de grandes vacances.

Au-delà de la sensation d’évoluer en terrain connu, cette Quatrième est une sorte de condensé de tout ce que Crimea peut renfermer comme mômes, du pire au meilleur.

Que ce soit Polka, qui en début d’année m’a signalé que « Je vous préviens monsieur, moi je souris pas. » Ça m’a pris six bonnes semaines et un exemple de grammaire à base d’ours albinos sur un tricycle pour parvenir à la dérider. Polka qui, lorsque sa copie de contrôle n’est pas impeccable, déchire tout, parce que « vaut mieux avoir un zéro que pas réussir exactement ce que je veux. » Et on la gardera en récréation pendant qu’elle finit son deuxième contrôle en pestant entre ses dents contre son sale caractère « monsieur faudra me dire un jour comment vous me supportez…. »

Que ce soit Enguerran, en Sixième l’archétype du gamin dont tu as envie de tester les propriétés aérodynamiques, en Cinquième résigné à l’idée de foirer son collège, et en Quatrième qui brise aisément le plafond autrefois inaccessible du 10/20 fait preuve d’une culture littéraire surprenante pour son âge… mais qui certains matins, arrive capuche sur la tête, écouteurs dans les oreilles, prêts à foudroyer tout adulte qui chercherait à comprendre ce qui se passe. Enguerran avec qui, à ces moments-là, faut trouver la vanne dans les six secondes. Celle qui le fera éclater de rire et transformera la boule de hargne en ado nonchalant.

Que ce soit Naya, diagnostiquée comme ayant des troubles de l’apprentissage à côté desquels la fosse des Mariannes, c’est une jolie petite cuvette, chose que ses parents ont refusé d’entendre. Naya qui accumule les 3/20 et parvient toujours à sourire et à écouter. Sauf la semaine dernière. Parce qu’elle avait révisé pour le devoir. Longtemps, très longtemps. Qu’elle avait répondu à toutes les questions ou presque. En utilisant les mots de la leçon. Et quand tu arrives, les bras ballants, en lui disant que non, que c’est pas encore cette fois, mais que c’est mieux, qu’elle va finir par y arriver, là elle n’en peut plus. Là elle pleure. Elle pleure parce qu’elle sait que tu mens. Que tu dis ça juste pour qu’elle te foute la paix encore un peu, qu’elle ne se révolte pas. Elle pleure parce qu’elle sait qu’elle ne comprend pas et qu’il n’y a rien à faire. Qu’elle avancera péniblement jusqu’à la Troisième en louchant quand il le faut sur la copie du voisin. Mais après ? Après, quelle vie on va lui faire ?
Alors Naya, on tente de lui donner des petits bouts de connaissance, faciles à assimiler. Mais c’est peu, tellement trop peu. Le lendemain Naya se remettra à sourire et ça serrera un peu plus le coeur.

Que ce soit Glenn. Qui dans n’importe quelle autre classe serait un cauchemar, se la jouerait petit caïd et foutrait les profs en boule. Sauf que là, ses tendances chaotiques-chiantes se heurtent à un bizarre sentiment de bienveillance de la part de ses camarades. Dans cette Quatrième, il n’y a pas de conflit. Les carnets de correspondance ne sont pas une arme de dissuasion, le ton ne monte presque jamais. Il n’y a pas de raison de faire baver les profs. Du coup pour passer le temps il écoute. Il écoute et « ça le stresse » quand on parle des années prisons de Jean Valjean. Et quand l’évêque répond au vol du héros des Misérables par une bienveillance sans faille, eh ben Glenn, sans que personne ou presque ne le voit, il se frotte les yeux un peu trop fort.

C’est avec Glenn que j’ai pigé. Ça m’a pris deux ans mais cette classe s’est apaisée. Je ne l’ai pas matée, neutralisée, soumise. À une ou deux exception près, les mômes ont compris pourquoi ils étaient là. Tout bêtement. Et quand j’ai proposé à ceux qui le souhaitaient de continuer par écrit le débat Jean Valjean versus Javert, c’est la moitié de la classe qui a maladroitement couché ses arguments sur le papier ou l’écran. Alors oui, il y a des circonstances exceptionnelles. Mais je crois que j’ai pigé le truc. Celui qui permet, un peu partout dans les classes de Crimea, de ne plus transformer les cours en batailles rangés. Bien sûr tous les élèves ne finiront pas majors de leurs classes. Bien sûr il y aura des heures qui se finiront avec des appels aux parents et des rapports envoyés à la vie scolaire. Mais j’ai l’orgueil de croire que la quasi-totalité d’entre eux ressortira un peu plus riche, en moyenne ou en émotions. Et plus aucun ne restera dans mon angle mort. Même Naya et son sourire.

C’est pour ça qu’il faut que je parte je crois.

Par orgueil, tout d’abord, histoire de rester sur une victoire. Et puis parce que je pourrais m’habituer à ces moments extraordinaires. Les prendre pour acquis, et ne plus chercher à les provoquer aussi activement. Ne plus me démener en priant pour que cette heure-ci, ce cours-ci, cette façon de faire fonctionne. Ne plus éprouver cette joie démentielle à retrouver les Quatrièmes tout au long de la semaine.

Je crois qu’à Crimea, je ne veux plus qu’amener les cent-douze chiards de l’année à bon port. Et puis passer au niveau suivant, réapprendre, à nouveau me sentir complètement perdu et chercher, me démener et comprendre.
Je crois que les élèves de Crimea sont presque prêts à me donner mon diplôme.
Et en attendant… encore huit mois avec les mômes les plus extraordinaires qui soient.