Lui dire non.

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Il est 16h15 et Rachel jubile. Elle remplit en vingt minutes plus de lignes que je ne l’ai vu écrire l’année dernière, quand j’étais son prof.

Oui, parce que Rachel n’est pas mon élève, pour le moment. Elle est l’une des désignés pour intégrer le dispositif mis en place cette année au Collège Criméa et nommé « Remobilisation ». Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il ne s’agit pas de cours supplémentaires d’aérobic pour mômes en surpoids mais d’une tentative de réintégrer ces mêmes mômes dans le circuit scolaire.
On atterrit en remobilisation pour tout un tas de raisons : aucune idée de ce que l’on va faire à la fin de la Troisième, légère tendance à traiter le prof de gros bâtard quand on ne pige pas ce qu’il raconte, difficultés à se pointer en classe avant 11 heures du mat’ ou, dans le cas de Rachel, tourisme complet depuis deux ans, Rachel portant plus d’intérêt aux intrigues feuxdelamouresques qui se nouent en récréation qu’à la construction de l’U.R.S.S.

Le principe est simple : deux heures par semaines, un élève par prof. On a sous la main un peu de tout : questionnaires, jeux d’écriture, tests d’orientation, anciens devoirs… On cherche une prise, un semblant d’intérêt. Quelque chose qui pourrait assurer à ces mômes une orientation quelle qu’elle soit à la fin de cette courte, si courte dernière année de collège.

Et après quelques heures à se balader, de brochures de métiers en site sur l’orientation, le désintérêt poli de Rachel s’est soudainement transformé en curiosité. Puis en enthousiasme. Rachel est tombée, au détour d’une recherche, sur le métier de puéricultrice. Qu’elle prononce purécultrice pour l’instant : l’espace d’un instant le professeur de français ressort, j’essaye de lui expliquer l’étymologie, le radical et le préfixe. Elle n’en n’a rien à carrer, elle sait qu’elle a trouvé. Elle sera purécultrice, et elle compte sur le collège pour l’aider. Parce qu’elle veut s’occuper d’enfants, parce qu’enfin, de son propre aveu, ça l’obligerait à guérir son caractère de merde. Parce que ses parents sont d’accord, parce qu’elle pige qu’il faut bosser, parce qu’elle fera une différence, parce que

non.

J’ai articulé les trois lettres, sans y mettre d’air. Elle n’a pas vu ni entendu, toute à sa joie de me demander c’est quoi comme option BAC + 3. Je réessaye, je tente, je n’y arrive pas. Je n’arrive pas à voiser, ce mot que j’assène vingt fois par heures à mes élèves.

Non. Non Rachel ça n’est pas possible. Puéricultrice, que tu n’arrives pas même à prononcer, c’est minimum trois années d’études après le bac, c’est ça BAC + 3. Faudrait que tu aies ton bac. Faudrait que tu ailles jusqu’en Terminale. Faudrait que tu passes en Seconde. Faudrait que tu aies ton brevet.
Putain Rachel ça fait trois ans qu’on te le dit. Bosse pour ta Troisième, bosse pour avoir cet examen, bosse pour ton avenir. Tu sais, l’avenir, ce truc flou, ce mot d’adulte qui sert à faire peur, ce mot qui ne veut strictement rien dire. Ben voilà, aujourd’hui en salle B218 il est devenu concret pour toi. C’est plutôt joli, l’avenir non ?

Mais voilà Rachel tu n’as pas assez bossé. Tu es en Troisième, tu as quinze ou seize ans. Première porte dans la gueule. Et même si tu as l’air d’une lycéenne, tu es trop petite, tu ne vas pas piger. Pas piger pourquoi je t’explique que ça n’est pas possible. De toutes façons il y a peu de chances que j’y parvienne. Je ne suis pas prof depuis si longtemps, tu sais, six ans finalement c’est pas grand chose. Et depuis six ans je n’ai jamais fait qu’encourager, inciter, insister. Donner des mots et des méthodes, parfois contraint, pour que vous avanciez. Que ces résultats minables et cette flemme finissent aux oubliettes. Quand vous refusiez, j’y suis allé à grand coups de tatanes au derrière.
Et là, pour la première fois, faudrait que je fasse le contraire. Que ce soit moi qui te ferme la porte, histoire que ce soit moins douloureux. Plus honnête. Ben non Rachel, t’es qu’une gosse mais il y a déjà des tas de trucs que tu ne peux pas faire.

Je louvoie. J’explique que c’est compliqué, que ce sont de longues études, c’est un peu chiant les longues études non ? Elle ouvre de grands yeux secoue la tête, me dit que non, qu’elle va essayer, faut toujours essayer, pas vrai monsieur, vous l’avez assez dit l’année dernière. Je vais voir, elle m’affirme. Elle va monter sa moyenne générale, travailler en maths et remettre ses cahiers à jour. Ça suffira bien pour passer en Seconde, pas vrai ?

Rien à faire, la lâcheté refuse de me lâcher. Avec un sourire je lui propose de préparer un plan B. C’est pas mal d’avoir un plan B non ? Des fois qu’il y ait un imprévu, on ne sait jamais, un obstacle dans son beau projet. Auxiliaire de puériculture, tiens. C’est presque tout pareil. C’est moins, beaucoup moins d’études. Ah oui, ce ne sont pas tout à fait les mêmes responsabilités. Ni les mêmes tâches. Oui, c’est peut-être un peu moins gratifiant mais… Mais Rachel c’est tout ce que tu peux espérer vu ton bulletin, et même là, ce serait déjà miraculeux. Elle m’écoute avec un intérêt poli, après tout ça, elle ne va quand même pas me dire la vérité : qu’auxiliaire de puériculture, elle n’en n’a strictement rien à carrer et qu’elle n’ira jamais, comme je le lui conseille, faire un tour au CFA qui propose la formation.

Les deux heures s’achèvent déjà, elle n’en revient pas. Elle quitte la salle en me remerciant, oubliant derrière elle les papiers sur lesquels elle a noté toutes les informations relatives à la formation, l’ordinateur encore ouvert sur sa session, rien d’enregistré. Je rassemble tout, je range. Rachel est devant la grille, elle discute avec une copine, une de celles qui arborent une choucroute capillaire. Wesh non c’était trop bien, ces deux heures en plus, elle sait trop ce qu’elle va faire, le prof il l’a trop aidé. Faudra trop qu’elle en reparle, mais pas la semaine prochaine, y a le stage et après c’est les vacances. En janvier.

Faudra que d’ici là, je demande trois lettres au Père Noël.