Lettre ouverte à Farida Belghoul

Lenneth.full.291770

Madame Belghoul,

Je ne crois pas vraiment en la colère. Ça donne des rides et ça fait monter la tension artérielle. La seule véritable utilité que je connaisse à la colère est de parfois signaler que la coupe est pleine.

Et la coupe, Madame Belghoul, vous l’avez remplie avec suffisamment d’inepties, d’indignités grotesques et de mensonges pour que qu’on vous mette un peu le nez dedans. Je ferai donc partie de ce « on ».

Pourquoi ai-je maille à partir avec vous, la « cinéaste, militante et romancière » que présente wikipedia (oui, je n’ai pas spécialement envie d’aller chercher plus loin) ? Du fait de la lancée de votre glorieuse opération baptisée « Journée du retrait de l’école. » Si je comprends bien les raisons de votre action, vous souhaitez protester contre l’entrée dans les programmes scolaires de « l’enseignement de la théorie du genre ». Et votre site de décrire l’Apocalypse à laquelle vous tentez désespérément d’arracher enfants et parents. Si je résume bien :

– des militants LGBT viennent dans les classes afin d’inciter les garçons à jouer à la poupée et les filles aux petites voitures.

– les professeurs encouragent les lycéens et collégiens « à douter de leur identité sexuelle ».

– l’État déclare les parents « incompétents pour éduquer » leurs enfants.

Votre réquisitoire s’ouvre sur la citation d’une sénatrice affirmant que les enfants « appartiennent à l’État. » Scandale ! Propos que vous vous empressez de dénoncer en citant la Charte des Droits de l’Homme, article 26.3.

Et vous savez quoi, Mme Belghoul ? C’est le seul et unique texte de loi que vous citerez dans votre petit texte rance. La seule preuve solide, tangible, avec laquelle vous contrecarrez une réflexion débile… Pas une annonce gouvernementale, pas le vote d’une loi… non seulement la réflexion stupide d’une personnalité politique.
Par contre, je ne peux m’empêcher de noter qu’à aucun moment vous ne citez, à l’appui de vos accusations, le moindre texte, la moindre note de service, le moindre discours. Chapeau la précision et l’argumentation quand vous daignez nous expliquer que « cette théorie contre-nature intégrera définitivement les programmes officiels de l’Éducation Nationale à partir de la rentrée 2014 avec la complicité de plusieurs syndicats enseignants. » (lesquels ? Pourquoi ?)

Par charité, et parce que niveau rigolade, vous constaterez que je suis déjà surchargé, je n’évoquerai pas les « documents » que vous mettez en lien dans une autre page de votre site et qui sont des rapports, soit des documents de recherche, qui n’ont donc aucune valeur légale ou officielle. Vous en citez deux-trois fragments de phrases tirés de leur contexte, stratégie préférée de la population troll depuis les débuts d’Internet.

Mme Belghoul pour qui prenez-vous les enseignants ?
Pour qui prenez-vous les parents ?
Et surtout, surtout, pour qui prenez-vous vos lecteurs, ceux à qui vous prétendez apporter l’information ?

Qui pensez-vous que nous sommes, nous professeurs de l’Éducation Nationale ? Des idéologues ? Une confrérie occulte ayant décidé pour une raison qui m’échappe (l’argent ? Le pouvoir ? La condition d’enseignant ne me paraît pourtant pas si enviable…) de « pervertir » les enfants, de les formater selon les ordres d’une quelconque hiérarchie ? Cette hiérarchie quelle serait-elle ? Nos inspecteurs que nous voyons une fois tous les quatre ans ? Nos principaux ? Vous agitez des ombres sans nommer de véritable ennemi, pour la bonne raison qu’il n’existe pas.
Où est notre intérêt à inculquer ce que vous nommez théorie du genre à des enfants et des collégiens ?

Parlons-en de votre Nemesis, approfondissons-la, cette théorie du genre, à la surface de laquelle vous restez bien prudemment. Une traduction fautive du gender theory américain, domaine d’étude sociologique poussé, qui ne peut en aucun cas s’adapter à un enseignement et surtout pas auprès d’enfants (cet article explique parfaitement les différentes acceptions du terme… sans doute le trouverez-vous trop orienté.)

Votre fantasme selon lequel des intervenants pourraient « s’inviter » dans un établissement scolaire relève, au mieux, d’une grave méconnaissance du fonctionnement desdits établissement. L’École reste encore un sanctuaire, il est du devoir de plusieurs agents – dont vous niez le travail – de s’assurer qu’on n’y entre pas comme dans un moulin, et des forces de police d’intervenir en cas d’effraction.

Avez-vous consulté les programmes de SVT (biologie, je préfère préciser) avant de rédiger votre petit morceau d’éloquence ? Une simple recherche Internet aurait pu vous y mener. Ou alors le site internet de l’Éducation Nationale est-il lui aussi mensonger ? Je vous le demande, vous qui semblez si bien renseignée, Mme Belghoul : nous professeurs recevons-nous nos « véritables instructions » par courrier spécial ? Dans une boîte mail occulte ?

Et, tout simplement, avez-vous eu entre les mains des cahiers d’élèves, les avez-vous feuilletés ? Ou ce simple effort est-il au-dessous de votre dignité ? À moins que vous ne le jugiez inutile : peut-être inculquons-nous nos théories pernicieuses par un autre truchement, lavage de cerveau ou injections ? Entrez donc dans une salle de classe, Mme Belghoul, puisqu’il est apparemment si facile de « s’y inviter », les portes de la mienne sont grandes ouvertes. Venez assister à mes cours, venez voir ce que l’on y fait vraiment, la culture que l’on essaye d’inculquer à nos élèves. Et peut-être comprendrez-vous que la théorie du genre, on n’en n’a rien à carrer. Et que l’un de nos principes d’enseignement a pour nom « neutralité idéologique ». Je vous invite à consulter ce terme, c’est assez sympa, je vous promets…

Les fondements les plus solides de vos accusations sont des déclarations orales, faciles à interpréter d’une façon ou d’une autre. Vous n’avez ni preuve ni argument. Alors vous brassez l’air à coup de formules, vous affolez en hurlant au feu. Et vous avez – il faut bien que vous ayez quelque chose – une connaissance suffisamment poussée des medias pour savoir qu’il n’est actuellement nul besoin de prouver, d’étayer ses argument pour être crue : c’est à qui sera le plus outrancier, à qui noiera journaux et blogs de ses sanglots les plus pathétiques. Qui pourrait rester indifférent devant les grands et beaux termes de pudeur et intégrité, qui ne doivent pas vraiment comprendre ce qui leur arrive ? Vous déclarez que le travail actuellement réalisé dans les écoles, et qui concerne les problèmes de discriminations garçons-filles et rien d’autre sont une manipulation visant à anéantir le clivage entre les sexes. C’est à peu près aussi absurde que si vous accusiez un enseignant de français faisant lire L’île des Esclaves à ses élèves de prôner l’anarchie et l’assassinat des membres du gouvernement.

Mais vous devez savoir qu’il est actuellement inutile d’étayer ses accusations : il suffit de les prononcer avec assez de verve – et de la verve, vous n’en semblez pas dépourvue – pour que certains s’affolent, s’indignent ou, à tout le moins, se demandent si, après tout, il n’y a pas dans vos montées au créneau un fond de vérité parce que, après tout, « il n’y a pas de fumée sans feu ». Et c’est à la vérité, encore une fois, de laborieusement démontrer l’énormité de votre discours.

Alors, comme si notre métier ne comportait pas suffisamment de difficultés, nous nous retrouvons face à plusieurs parents affolés, que nous devons rassurer. Ce n’est pas bien difficile voyez-vous. Il nous suffit de leur parler calmement quelques instants, de faire appel à leur logique, à leur bon sens et à leur fournir des preuves concrètes dont, nous, nous disposons. Mais pendant ce temps nous perdons du temps. À instruire, à orienter dans leurs études ou professionnellement ces enfants pour lesquels vous poussez les hauts cris. Madame Belghoul, vos calomnies nous font perdre un temps précieux. Et je n’aurais pas consacré plus d’un gloussement à vos inepties si deux collègues n’avaient eu à subir concrètement ces accusations fantômes, sous forme d’absences d’élèves ou de visites de parents d’élèves.

Il ne me reste qu’une dernière question à vous poser : que craignez-vous vraiment, Madame Belghoul ? En toute honnêteté, je ne saisis pas votre objectif. Je vous pense trop intelligente pour croire à votre écran de fumée. Alors pourquoi ? Pourquoi ces idioties ?
Au fond peu importe. Comme tous les imprécateurs sans vrai message, votre petite musique finira par s’éteindre, elle aussi.

Mais que de temps perdu.

Publicités

Culture : Rodrigue et Santana Lopez sont sur un bateau

22 heures. Sur l’écran de mon ordinateur qui émet d’intéressantes fumerolles blanches, trois vidéos que je tente de faire rentrer dans le diaporama de mon prochain cours de Quatrième :

– une captation d’une représentation du Cid.

cid1

Je sens qu’on va encore accuser les enseignants d’induire des idées étranges quant à la correction vestimentaire dans la tête des mômes.

un extrait lu de l’Art Poétique de Boileau.

– Smooth Criminal de Michael Jackson, allègrement reprise par Santana Lopez, l’une des héroïnes de la série Glee.

C’est que demain, en cours de français, on cause duel et bienséance, on essaye de comprendre pourquoi diable les personnages de Corneille ne peuvent pas s’étriper sur scène comme tout le monde. Et puis aussi pourquoi ils causent en vers. Et puis, tout simplement, pourquoi on se casse le fondement à apprendre ça parce que, monsieur, « ça sert à rien ».

« Ça sert à rien. »

Il y a quelques années, il s’agissait de la phrase magique qui me métamorphosait instantanément en une créature vagissante, se roulant hystériquement sur le lino de la salle C217, la bave aux lèvres. Bande de chiards amorphes, le cerveau pourri par la téléréalité, leur portable et les émissions de relooking. Rien à foutre de quoi que ce soit d’autre. Et j’ai moi aussi reprit ce refrain un peu trop entendu ici et là : « La Culture va mal. »

Je me souviens.

Je me souviens en Quatrième, mes camarades et moi-même apprenant sans moufter la tirade de Don Diègue parce que c’était dans l’agenda. Je me souviens avoir lu Le colonel Chabert en Troisième, parce que c’était les vacances de Pâques et qu’on avait fiche lecture. On apprenait. Parce que c’était ainsi, parce qu’on se cultivait, parce que, quand même, ça nous plaisait.
Le « ça sert à rien » ne sortait que dans des crises d’énervement et surtout, surtout, jamais devant le prof.

Et puis je passe derrière le bureau. Où il faut se battre quotidiennement pour que la moitié de la classe rende l’exercice 6 p. 93 et où proposer à des mômes de lire un bouquin de plus de soixante pages est accueilli au mieux par des rires, au pire par le test des propriétés aérodynamiques dudit bouquin. Des classes où règne, c’est le mot à la mode lors des réunions de profs, le « clientélisme ». Les mômes veulent qu’on leur vende le savoir, apparemment. Qu’on se transforme en colporteur, chacun avec sa petite valise de savoir, et gare à vous si l’emballage n’est pas joli.

Pourtant ça n’est pas pour ça que, aujourd’hui 22 heures, j’ai casé une série américaine gnangnan entre deux fleurons de la Culture Française.
C’est juste qu’à chaque cours ou presque, je me souviens de l’une des premières phrases de ma Formatrice de l’École des Profs (qui change tout le temps de nom, donc je préfère l’appeler comme ça) : « N’enseignez jamais comme dans vos souvenirs d’élèves. »

La Culture ne va pas mal, la Culture peine juste à se faire entendre. Parce que le monde est compliqué, chaque génération semblant multiplier cette complexité par dix. J’ai parfois l’impression que nous vivons tous dans un épisode de Sherlock. Les mots, les informations et les images envahissent notre espace mental.

Sherlock___Steven_Moffat_teases_the__three_words__that_will_define_the_new_series

Mais comme nous ne pouvons tous pas être de grands détectives sociopathes, ces informations se télescopent, brouillent les repères. Et quand on est un élève de collège, parfois, le mot Culture et toutes les images qu’il véhicule reste caché, dissimulé par des trucs plus clinquants.
Et je crois que le défi des enseignants est là. Non pas repousser le reste, se prendre pour un chevalier blanc et aller pourfendre l’hideuse hydre télévisuelle.

Mais montrer la cohérence.

Cette scène de Glee n’est pas le bonus auquel auront le droit les élèves s’ils ont bien travaillé. Elle est partie intégrante du cours. Parce que oui, dedans on y retrouve le langage corporel du duel, parce que, comme lorsque Rodrigue et le Comte se parlent, le spectateur ressent la violence et la tension que Pierre Corneille ne pouvait pas exprimer sur scène, la faute à Boileau et son Art Poétique. Parce que oui, les chiards, la Culture elle est là pour ça : pour apprendre à voir, à comprendre, à décrypter et à jouer avec ces nuées d’informations qui vous entourent. Que vous n’ayez plus à les subir. Mieux. Que vous puissiez choisir de les apprécier ou pas.

« Mais alors ça marche dans les deux sens ? »

On est le lendemain. Les mômes observent Santana virevolter en fronçant les sourcils, et je demande à Nina de préciser sa pensée.

« Si on regarde bien un bail d’aujourd’hui, on peut comprendre ce qui se passe dans les trucs que vous nous donnez à lire ?
– Euh… Oui ? » (intonation peu convaincue du prof qui espère avoir correctement traduit les termes « bail » et « truc »)

Histoire de confirmer mes dires, je leur propose de transposer la fameuse scène du Cid à notre époque, sous les fenêtres du Collège. Ils se précipitent sur le texte, piochent dans les mots, grattouillent les alexandrins. Des fois ils hésitent.

« Monsieur, on peut pas l’enlever, le mot présomptueux !
– Pourquoi ?
– C’est trop beau ! Ça claque ! »

Je leur conseille de se dépêcher, il reste vingt minutes pour boucler la leçon sur Corneille. Melchior lève le nez de sa feuille.

« On peut pas faire une heure ou deux en plus dessus ? »

Je me mords les lèvres, mais l’occasion est trop belle. Je tente.

« Pourquoi ? À quoi ça sert ? »

Il me regarde, l’air profondément désolé.

« Pourquoi ça devrait servir à quelque chose ? »

Antoine Compagnon, Madame Bovary et ce métier d’enseigner

Grosse ambiance au Figaro lundi dernier (le 6 janvier 2014, donc) : on s’interroge sur la déconsidération du métier d’enseignant. Alors oui, je sais, entre Figaro, le verbe interroger et le métier d’enseignant, mon saracasmomètre est déjà plein à ras-bord. Mais promis, j’éviterai les facilités dans ce billet. Ne reculant devant aucun sacrifice, cette éminente publication décide d’interroger Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, sur la vision qu’il a de son boulot en général. Carrément.

Alors déjà, je tiens à signaler que je n’avais rien contre Antoine Compagnon. Rien du tout. Mais comment dire… Comme témoin de la réalité du métier, on aurait peut-être pu faire un tout petit peu plus proche du terrain. Parce qu’entre enseigner au Collège de France depuis une trouzaine d’années et commencer prof dans l’Académie de Créteil, il y a à peu près la même différence qu’entre être un Lannister et un Stark dans Game of Thrones à la fin de la saison 3 de la série (on notera que je suis sans complaisance au niveau des analogies).

Cersei-Baratheon-on-Iron-Throne-cersei-lannister-29371373-1280-720 Arya-game-of-thrones-

Oui, hein ?

Monsieur Compagnon commence très fort en brossant un tableau noir foncé de la situation : drame, le professeur n’est plus « un notable, au même titre que le médecin ou que le maire du village. »

Bon. Bon bon bon.

Je ne pense pas trop m’avancer en supposant qu’Antoine Compagnon a lu Mme Bovary ouvrage d’un jeune auteur prometteur nommé Gustave Flaubert qui, en 1857 déjà, se rendait déjà compte de l’odeur rance qui se dégageait de cette position. Un truc assez dingue, c’est que depuis les années 1920, évoquées comme l’âge d’or du statut d’enseignant par l’interviewé, un tout petit truc a évolué aussi : la société dans son ensemble. Donc oui, découverte étonnante, le métier de prof a changé en même temps que le monde. En voilà quelque chose de démentiel ! Soit dit en passant, j’adore l’amalgame entre enseignant qui est un métier et maire qui est une fonction. Ça n’est pas tout à fait la même chose, mais on m’accusera d’ergoter sur les détails.

Non content de se montrer nostalgique d’une époque périmée, Antoine Compagnon lance sa petite fusée polémique qui décolle dans un nuage de fumée bien nauséabonde. Et là je cite, parce que c’est quand même énorme :

« La féminisation massive de ce métier a achevé de le déclasser, c’est d’ailleurs ce qui est en train de se passer pour la magistrature. C’est inéluctable. Un métier ­féminin reste encore souvent un emploi d’appoint dans un couple. L’enseignement est choisi par les femmes en raison de la souplesse de l’emploi du temps et des nombreuses vacances qui leur permettent de bien s’occuper de leurs enfants. »

Antoine. Sans déconner.

Alors déjà, bravo pour la vision du couple, hein, c’est pas comme si on avait un tout petit peu passé 2013 à faire comprendre qu’il va falloir repenser le modèle familial un papa une maman trois enfants, des cours de violon et une Renault Espace. Mais bon. Si je résume bien ce délicieux morceau d’éloquence, la femme choisit un métier histoire de ramener quelques petits sous dans le couple de façon à pouvoir mettre un morceau de lard dans la soupe et s’acheter une paire de bas de temps en temps.

Ben il faut le dire : les femmes sont de vraies connes, dans ce cas-là. Si si.

Notons pour commencer que devenir prof exige désormais un niveau d’études BAC+5, et un concours qu’on ne réussit pas toujours – pas souvent – du premier coup. Je sais pas, pour un métier d’appoint, ça me paraît quand même un peu chaud.
Enfin bon. Faisons plaisir à Antoine et prenons Claire-Adélaïde (pas comme ça, bande de gougnafiers), qui, depuis ses 16 ans et son serre-tête blanc, rêve de se marier à Jean-Antoine. Claire-Adélaïde est une femme de son temps. Elle sait qu’elle vit dans une époque difficile et que le travail de DRH de Jean-Antoine dans la société familiale de vente de pâtée pour chien ne leur permettra peut-être pas l’achat d’une seconde balancelle de jardin. Vaillante, Claire-Adélaïde passe son CAPES, on va dire de SVT parce que je VEUX voir Claire-Adélaïde enseigner la reproduction à une classe de Quatrièmes, et l’a du premier coup, après avoir été très persuasive aux épreuves orales.

Ben déjà, Claire-Adélaïde elle est bonne pour commencer sa carrière à Mantes-La-Jolie ou un coin du genre, en attendant de pouvoir regagner Deauville, où l’attend son mari. Ben oui, quand tu débutes dans le métier, tu ne choisis pas où tu vas bosser, et tu peux te retrouver à peu près partout en France, et si possible dans les coins les plus glamour de notre beau pays, parce que c’est là qu’on a le plus besoin d’enseignants. (À moins d’avoir sept mômes handicapés moteurs, des parents psychotiques et d’être toi-même unijambiste, ce qui, avouons-le, n’est pas le cas de tous les nouveaux profs). Notre Claire-Adélaïde a épousé son bellâtre le jour de ses 21 ans, ils ont conçu pendant la nuit de noce, et du coup, elle, elle se retrouve à devoir aller bosser un peu loin loin de la maison. Pour s’occuper du petit Pierre-Richard, c’est pas fastoche bidoche.

Et là, Claire-Adélaïde elle commence à transpirer sous son déodorant Narta et elle se demande si, comme métier d’appoint, elle aurait pas pu choisir un truc qui lui demande un peu moins d’études, qui la force pas à aller enseigner dans un collège craignos, et puis aussi qui la contraint pas à gâcher son « emploi du temps flexible » en préparation des cours ou correction des copies, plutôt que de préparer le dîner, passer l’aspirateur et réfléchir à une nouvelle couleur de papier peint devant BFM TV.
Quand elle ne bosse pas chez elle, Claire-Adélaïde passe donc ses « nombreuses vacances » à s’occuper de sa progéniture, à tester de nouveaux types de calmants et à remplir des dossiers de mutations. En conclusion, pour le métier d’appoint, tu repasseras.

delicatessen4

Claire-Adélaïde, après la première semaine de cours.

Et donc ouais, bien sûr. Comme ce métier est majoritairement exercé par des femmes, il est mal considéré. Bon… Ben dans ce cas-là, je souhaite à M. Compagnon d’avoir un bon rebouteux sous la main, étant donné que d’ici dix ans, la majorité des médecins seront également des femmes (C’est pas moi qui le dit c’est La Croix). Je ne parle pas des professions para-médicales : renseignement pris sur le terrain, les prépas pour ces concours sont littéralement prises d’assauts par des hordes femelles.
Et puis bon, un petit détail qui me gratte : qu’une autorité intellectuelle reconnue comme un prof au Collège de France, qui passe régulièrement dans divers médias profère des clichés aussi obscurantistes sur la place de la femme dans la société me semble UN TOUT PETIT PEU contribuer à entretenir cette image que métier « féminisé » = métier peu respectable. (bordel)
Enfin bizarrement, j’ai quand même l’impression, dans le champ de bataille qu’est le bahut où j’enseigne, que nombreux sont les parents d’élèves qui nous remercient pour le boulot qu’on fournit, s’inquiètent de savoir comme nous faisons pour « tenir face à tellement d’enfants toute la journée » et donnent de moins en moins raison à leurs mômes face à nous. Mais bon. Eux ne sont pas des sommités interrogées par la presse. Juste des parents d’élèves.

J’avoue être un peu attristé par le reste du discours d’Antoine Compagnon qui, une fois sa petite musique polémique achevée, se contente de brasser des clichés éculés, qui ressortent chaque année ou presque : il y a trop d’enseignants, il faut que les profs enseignent d’autres matières que celle pour laquelle ils sont formés (venant d’un prof de littérature, je dois avouer que cette idée me fait doucement rigoler), il n’y a pas assez d’évolutions de carrière possible… Et c’est tout.

Peut-être, juste peut-être, de mon point de vue de tarlouze féminisée enseignant dans un établissement tout ce qu’il y a de peu prestigieux, ce genre d’articles est également l’un des symptômes de la maladie enseignante : la question de l’éducation est tellement gigantesque, tellement effrayante que plus personne n’ose y toucher, s’y coltiner vraiment. On touille un peu la surface avec une réforme qui sera appliquée ou pas, on en sort deux-trois éléments pour se faire mousser, comme dans le papier que je viens de commenter et… c’est tout.

Navré monsieur Compagnon. De penser que ce boulot que j’adore, cette profession où tous les jours nous devons faire preuve de plus d’humanité que d’ambition personnelle, de davantage d’enthousiasme que de calcul, ce boulot malmené, foutraque, ce métier extraordinaire entre tous, peut encore être sauvé, et faire l’économie de vos réflexions.

cowboy_bebop_838_001