Antoine Compagnon, Madame Bovary et ce métier d’enseigner

Grosse ambiance au Figaro lundi dernier (le 6 janvier 2014, donc) : on s’interroge sur la déconsidération du métier d’enseignant. Alors oui, je sais, entre Figaro, le verbe interroger et le métier d’enseignant, mon saracasmomètre est déjà plein à ras-bord. Mais promis, j’éviterai les facilités dans ce billet. Ne reculant devant aucun sacrifice, cette éminente publication décide d’interroger Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, sur la vision qu’il a de son boulot en général. Carrément.

Alors déjà, je tiens à signaler que je n’avais rien contre Antoine Compagnon. Rien du tout. Mais comment dire… Comme témoin de la réalité du métier, on aurait peut-être pu faire un tout petit peu plus proche du terrain. Parce qu’entre enseigner au Collège de France depuis une trouzaine d’années et commencer prof dans l’Académie de Créteil, il y a à peu près la même différence qu’entre être un Lannister et un Stark dans Game of Thrones à la fin de la saison 3 de la série (on notera que je suis sans complaisance au niveau des analogies).

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Oui, hein ?

Monsieur Compagnon commence très fort en brossant un tableau noir foncé de la situation : drame, le professeur n’est plus « un notable, au même titre que le médecin ou que le maire du village. »

Bon. Bon bon bon.

Je ne pense pas trop m’avancer en supposant qu’Antoine Compagnon a lu Mme Bovary ouvrage d’un jeune auteur prometteur nommé Gustave Flaubert qui, en 1857 déjà, se rendait déjà compte de l’odeur rance qui se dégageait de cette position. Un truc assez dingue, c’est que depuis les années 1920, évoquées comme l’âge d’or du statut d’enseignant par l’interviewé, un tout petit truc a évolué aussi : la société dans son ensemble. Donc oui, découverte étonnante, le métier de prof a changé en même temps que le monde. En voilà quelque chose de démentiel ! Soit dit en passant, j’adore l’amalgame entre enseignant qui est un métier et maire qui est une fonction. Ça n’est pas tout à fait la même chose, mais on m’accusera d’ergoter sur les détails.

Non content de se montrer nostalgique d’une époque périmée, Antoine Compagnon lance sa petite fusée polémique qui décolle dans un nuage de fumée bien nauséabonde. Et là je cite, parce que c’est quand même énorme :

« La féminisation massive de ce métier a achevé de le déclasser, c’est d’ailleurs ce qui est en train de se passer pour la magistrature. C’est inéluctable. Un métier ­féminin reste encore souvent un emploi d’appoint dans un couple. L’enseignement est choisi par les femmes en raison de la souplesse de l’emploi du temps et des nombreuses vacances qui leur permettent de bien s’occuper de leurs enfants. »

Antoine. Sans déconner.

Alors déjà, bravo pour la vision du couple, hein, c’est pas comme si on avait un tout petit peu passé 2013 à faire comprendre qu’il va falloir repenser le modèle familial un papa une maman trois enfants, des cours de violon et une Renault Espace. Mais bon. Si je résume bien ce délicieux morceau d’éloquence, la femme choisit un métier histoire de ramener quelques petits sous dans le couple de façon à pouvoir mettre un morceau de lard dans la soupe et s’acheter une paire de bas de temps en temps.

Ben il faut le dire : les femmes sont de vraies connes, dans ce cas-là. Si si.

Notons pour commencer que devenir prof exige désormais un niveau d’études BAC+5, et un concours qu’on ne réussit pas toujours – pas souvent – du premier coup. Je sais pas, pour un métier d’appoint, ça me paraît quand même un peu chaud.
Enfin bon. Faisons plaisir à Antoine et prenons Claire-Adélaïde (pas comme ça, bande de gougnafiers), qui, depuis ses 16 ans et son serre-tête blanc, rêve de se marier à Jean-Antoine. Claire-Adélaïde est une femme de son temps. Elle sait qu’elle vit dans une époque difficile et que le travail de DRH de Jean-Antoine dans la société familiale de vente de pâtée pour chien ne leur permettra peut-être pas l’achat d’une seconde balancelle de jardin. Vaillante, Claire-Adélaïde passe son CAPES, on va dire de SVT parce que je VEUX voir Claire-Adélaïde enseigner la reproduction à une classe de Quatrièmes, et l’a du premier coup, après avoir été très persuasive aux épreuves orales.

Ben déjà, Claire-Adélaïde elle est bonne pour commencer sa carrière à Mantes-La-Jolie ou un coin du genre, en attendant de pouvoir regagner Deauville, où l’attend son mari. Ben oui, quand tu débutes dans le métier, tu ne choisis pas où tu vas bosser, et tu peux te retrouver à peu près partout en France, et si possible dans les coins les plus glamour de notre beau pays, parce que c’est là qu’on a le plus besoin d’enseignants. (À moins d’avoir sept mômes handicapés moteurs, des parents psychotiques et d’être toi-même unijambiste, ce qui, avouons-le, n’est pas le cas de tous les nouveaux profs). Notre Claire-Adélaïde a épousé son bellâtre le jour de ses 21 ans, ils ont conçu pendant la nuit de noce, et du coup, elle, elle se retrouve à devoir aller bosser un peu loin loin de la maison. Pour s’occuper du petit Pierre-Richard, c’est pas fastoche bidoche.

Et là, Claire-Adélaïde elle commence à transpirer sous son déodorant Narta et elle se demande si, comme métier d’appoint, elle aurait pas pu choisir un truc qui lui demande un peu moins d’études, qui la force pas à aller enseigner dans un collège craignos, et puis aussi qui la contraint pas à gâcher son « emploi du temps flexible » en préparation des cours ou correction des copies, plutôt que de préparer le dîner, passer l’aspirateur et réfléchir à une nouvelle couleur de papier peint devant BFM TV.
Quand elle ne bosse pas chez elle, Claire-Adélaïde passe donc ses « nombreuses vacances » à s’occuper de sa progéniture, à tester de nouveaux types de calmants et à remplir des dossiers de mutations. En conclusion, pour le métier d’appoint, tu repasseras.

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Claire-Adélaïde, après la première semaine de cours.

Et donc ouais, bien sûr. Comme ce métier est majoritairement exercé par des femmes, il est mal considéré. Bon… Ben dans ce cas-là, je souhaite à M. Compagnon d’avoir un bon rebouteux sous la main, étant donné que d’ici dix ans, la majorité des médecins seront également des femmes (C’est pas moi qui le dit c’est La Croix). Je ne parle pas des professions para-médicales : renseignement pris sur le terrain, les prépas pour ces concours sont littéralement prises d’assauts par des hordes femelles.
Et puis bon, un petit détail qui me gratte : qu’une autorité intellectuelle reconnue comme un prof au Collège de France, qui passe régulièrement dans divers médias profère des clichés aussi obscurantistes sur la place de la femme dans la société me semble UN TOUT PETIT PEU contribuer à entretenir cette image que métier « féminisé » = métier peu respectable. (bordel)
Enfin bizarrement, j’ai quand même l’impression, dans le champ de bataille qu’est le bahut où j’enseigne, que nombreux sont les parents d’élèves qui nous remercient pour le boulot qu’on fournit, s’inquiètent de savoir comme nous faisons pour « tenir face à tellement d’enfants toute la journée » et donnent de moins en moins raison à leurs mômes face à nous. Mais bon. Eux ne sont pas des sommités interrogées par la presse. Juste des parents d’élèves.

J’avoue être un peu attristé par le reste du discours d’Antoine Compagnon qui, une fois sa petite musique polémique achevée, se contente de brasser des clichés éculés, qui ressortent chaque année ou presque : il y a trop d’enseignants, il faut que les profs enseignent d’autres matières que celle pour laquelle ils sont formés (venant d’un prof de littérature, je dois avouer que cette idée me fait doucement rigoler), il n’y a pas assez d’évolutions de carrière possible… Et c’est tout.

Peut-être, juste peut-être, de mon point de vue de tarlouze féminisée enseignant dans un établissement tout ce qu’il y a de peu prestigieux, ce genre d’articles est également l’un des symptômes de la maladie enseignante : la question de l’éducation est tellement gigantesque, tellement effrayante que plus personne n’ose y toucher, s’y coltiner vraiment. On touille un peu la surface avec une réforme qui sera appliquée ou pas, on en sort deux-trois éléments pour se faire mousser, comme dans le papier que je viens de commenter et… c’est tout.

Navré monsieur Compagnon. De penser que ce boulot que j’adore, cette profession où tous les jours nous devons faire preuve de plus d’humanité que d’ambition personnelle, de davantage d’enthousiasme que de calcul, ce boulot malmené, foutraque, ce métier extraordinaire entre tous, peut encore être sauvé, et faire l’économie de vos réflexions.

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29 réflexions sur “Antoine Compagnon, Madame Bovary et ce métier d’enseigner

  1. sylviane gasquet

    souvenir d’une table ronde à France-culture autour des maths. Autour de la table, 2 médailles Fields, 2 grosses-têtes universitaires et moi, prof de base (syndicaliste entre autre). L’animateur me demande à moi… ce que je pense des maths contemporaines! Pas de honte à dire: je ne les connais pas, demandez donc aux autres. Quand arrive le moment de parler des maths en sixième (là je connais mieux!) , mon micro est coupé, c’est un des médaillé qui répond avec assurance : il connait bien, la preuve son fils est en sixième… Son fils, quel bel échantillon statistique!

  2. Sans nom

    Je jubilais en lisant votre article sur rue89…en plus je suis une femme, prof qui plus est, bref une sous quelque chose selon la vision du sieur Compagnon…un grand bol d’air frais cet article. Ce pôv monsieur Compagnon devrait aller faire un tour dans la « vraie' » vie, ça lui ouvrirait peut-être un peu les yeux et l’esprit. En tout cas, bravo, bravo, bravo !

    1. c’est la première , que , en lisant une article, je me disais que compagnon rimait avec fion. ce n’est pas une insulte c’est de la poésie comparée aux remugles de la pensée de ce type.

  3. Excellent votre article, merci, ça fait du bien. j’adore l’analogie avec le trône de fer.. il y a fort longtemps j’avais lu un article qui expliquait que les profs étaient mal payés car la profession était trop féminine et que, dans notre société, un métier de femme ne pouvait pas être rémunérateur. ( pensons aux sages-femmes, aux infirmières…). Heureusement qu’avec la féminisation de la profession de médecins, il va être possible de briser ce plafond de verre.( comment ça j’ai le droit de rêver ). et n’oublions pas que la patronne du medef est une femme.

  4. T.S.

    J’ai beaucoup apprécié votre article. N’étant pas moi-même enseignant (même si j’ai une certaine idée de la réalité de la chose), je me demande jusqu’où on peut dire que M. Compagnon passe à côté de la vérité. Certaines réactions, notamment sur le site de Rue89, font mention d’études qui traitent de cette relation entre féminisation et déclassement des métiers. Avez-vous plus d’informations ou connaissez-vous des sources fiables ? Mon instinct me dit qu’il s’agit tout simplement de relents machistes, mais j’aimerais en être sûr… N’y voyez pas une objection, je veux simplement ne pas passer à côté des arguments de l’adversaire, s’ils existent 🙂

    1. H.

      Ce qui m’a fait bondir dans les propos d’Antoine Compagnon – dont j’espère qu’au vu de sa carrière, qu’il sait manier la langue française – est qu’il ne nuance absolument pas son propos.
      Il ne dit pas que le boulot d’enseignant est « considéré comme » un métier d’appoint (auquel cas il se désolidariserait de cette vision des choses), il semble totalement partager cette pensée.

      Pour commencer, j’ai beaucoup de mal avec ce concept de « déclassement » des métiers, le concept de classe me paraissant extrêmement délicat à manier de nos jours. De plus, parler de « l’enseignement » dans sa globalité est également périlleux : quel rapport entre, au hasard, un prof au Collège de France, un doctorant en fac, un prof de collège ZEP, un presque retraité d’une petite école primaire sans histoires… ? Les carrières et les métiers ont tendance à s’individualiser. La féminisation du métier (au sens qu’une proportion de plus en plus importante de femme devienne profs et rien d’autre, je le souligne) n’a rien à voir avec, par exemple, le salaire, qui ne s’est jamais vraiment aligné sur le coup de la vie depuis la création du point d’indice (je vous transmettrai les documents idoines dès que j’aurai mis la main dessus).

      Pour le reste, n’hésitez pas à objecter, il n’y a que comme ça qu’on fera avancer le débat, et que l’on sortira des polémiques si sexy mais finalement un peu statiques.

      1. T.S.

        Je pars donc me renseigner plus avant. On ne peut pas imaginer en effet qu’Antoine Compagnon ne soit pas conscient de l’impact de tels raccourcis de pensée. On peut sans doute mieux imaginer que la médiatisation via le Figaro nuise un peu à la subtilité du propos… Sans doute y a-t-il une vraie question là-dessous, mais à cause de ces bombes médiatiques (de ces pets médiatiques, j’ai envie de dire), tout le monde passe à côté! Merci beaucoup pour cette réponse.

  5. Kébra

    J’arrive sur votre blog d’un pas alerte en provenance de Rue89 pour vous féliciter : bravo, j’adore votre prose et, même si je ne suis pas professeur ni instituteur, je plussoie à votre prose.
    Merci à vous !
    Très cordialement,
    Kébra

  6. Ancien prof, j’ai pleuré de rire en parcourant ce blog que je ne connaissais pas. Pour ce qui est de l’article sur Antoine Compagnon, la seule conclusion possible est qu’un médiocre -fut-il prof au Collège de France- reste un médiocre et n’est en rien représentatif des enseingnant(e)s de notre pays.

  7. Desplanques

    Merci pour cet article, je suis enseignant moi-même. Je pense néanmoins qu’il est vrai qu’une profession féminine perd de son prestige, c’est malheureux mais c’est comme ça. Il n’y a qu’a voir la différence de traitement entre les pompiers et les infirmières, pour des espérances de vie similaires alors qu’on ne me parle pas du risque, pourtant le niveau d’étude des infirmières est bien supérieur.
    Par ailleurs, j’ai rencontré plusieurs fois des collègues qui étaient devenues enseignantes pour privilégier la vie de famille, cela n’a rien honteux mais ces enseignantes n’étaient pas forcément très épanouies dans leur travail…

  8. Mairesse Hélène

    je vous ai découvert hier grâce à Rue 89, je me suis insurgée contre ce Monsieur car je suis prof dans un collège de ZUP depuis 10 ans et je suis une femme, puis au fur et à mesure de ma lecture, j’ai jubilé!
    alors je suis allée lire les autres textes sur votre blog: ils m’ont fait sourire voire même rire grâce à votre style incroyable, ils m’ont émue aussi car ils témoignent d’une réalité, et de la foi qu’on encore beaucoup d’enseignants malgré tout ce qu’on peut lire et entendre…
    MERCI!

  9. Diotime

    Merci Monsieur Samovar ! L’humour reste bien un moyen privilégié pour dépasser nos propres horreurs humaines, jusqu’à un certain point bien sûr (à bon entendeur par les humoristes qui courent).
    Merci de faire naître le débat.
    Je voudrais donc me joindre à vous sur ces ahurissantes remarques de ce M.Compagnon. Je ne dis pas enseignant car décharger quelques maigres heures de cours magistraux au Collège de France me paraissent à mille lieux des réalités du métier d’enseignant et se rapprocher de celles de l’enseignant-chercheur. L’avantage c’est que ce monsieur n’a manifestement pas encore fait le tour de son métier et qu’on peut apprendre à tout âge.
    Pour ma part, je suis jeune enseignante-documentaliste en LP en établissement Eclair, APV, et ma petite expérience et mon quotidien ne sont pas de tout repos, tout en étant beaucoup moins « exposée » d’une certaine façon que mes collègues disciplinaires. Il va sans dire que notre métier nécessite une énergie sans borne pour accompagner ces ados perdus entre construction identitaire et reconnaissance et la construction d’un avenir illisible. De l’énergie, de la patience sans jamais baisser les bras.
    Pas de tout repos ce boulot !! mais lorsqu’il se produit un petit quelque chose chez nos élèves, c’est le bonheur ! Nous choisissons ce métier pour donner sans attendre de recevoir. Certes, des vacances (et pas les salaires pour partir d’ailleurs !!). Qu’on mute ce monsieur en ZEP, les élèves lui expliqueront l’intérêt des vacances…

    Seulement je voudrais tout de même apporter un élément concernant cette « féminisation de la profession », car c’est bien une remarque d’homme !
    S’il y a autant de femmes dans l’éducation nationale et dans la fonction publique (d’Etat, hospitalière et territoriales confondues) c’est bien pour son égalité de traitement !!!!!! Nous ne sommes pas rémunérés à partir de notre sexe mais sur la base d’un indice et donne du même coup une égalité quant au traitement des salaires, tandis que nos collègues femmes du privé ont en moyenne 20% de salaire en moins que les hommes.
    Il y a peut-être des personnes qui choisissent le métier pour les vacances. Ceux là ne peuvent tenir longtemps sans la niake à moins que finalement ils y aient pris goût…

    Je suis vraiment interloquée par de telles remarques venant d’un professeur du Collège de France, l’érudition au détriment de l’intelligence de vie. Comment est-ce possible ? A moins que, en ces temps de parité, les promotions-canapés ne soient plus que pour seules femmes, mais asexuées !

  10. F.

    Bonjour, merci pour cet article délicieux. Bon, ok, je n’ai pas résisté au plaisir d’en lire d’autres… 😉
    Juste rajouter un tout petit truc de modération : que vaut-il mieux ? Choisir un métier -oui- avoir du temps pour ses enfants (avoir le souci de l’éducation), ou choisir un métier parce qu’on va se faire un max de pognon en l’exerçant ?
    J’ai choisi, et je l’assume.

    1. H.

      Merci beaucoup !

      Je n’ai pas mômes et ne suis peut-être pas le mieux placé pour vous répondre : cependant quand je vois le temps que me prend ce boulot hors cours, je ne parviens toujours pas à concevoir qu’on puisse le choisir « parce que ça permet de mieux s’occuper de ses enfants. » Pas plus que n’importe quel autre taf en fait.

  11. F.

    Ben oui. C’est ça le truc. C’est ce qu’on croit au début. Une fois qu’on s’y met, je veux dire qu’on s’y met vraiment, en se pliant la cervelle en dix-huit pour faire avancer chacun de nos zouaves parce qu’en fait on les aime bordel, on se rend bien compte que c’était des conneries de croire qu’on aurait du temps.
    Mais on fait quand même pas ça pour le salaire, mais bien pour entrer en résonance avec notre souci premier, qui est les enfants, les nôtres, ou ceux des autres.
    Et de ça, je ne crois pas qu’on ait à en avoir honte.

  12. De quoi Samovar est-il le symptôme ?

    Le Nouvel Obs ne s’honore pas à publier le pénible pensum de ce Samovar, ce Monsieur « Moi je », bouffi d’autosatisfaction du haut de son bac + 5 et du concours très sélectif qui, nous dit-il, lui a permis de rejoindre l’aristocratie des profs de banlieue. C’est même franchement dégueulasse de lâcher ce roquet aux basques d’Antoine Campagnon, que les courageux journalistes de l’Obs préfèrent attaquer par procuration.

    Passons sur le style laborieux de ce tâcheron de la plume qui prétend enseigner une langue française qu’il ne maitrise guère. Formons juste pour ses élèves le souhait que le malheureux enseigne mieux notre belle langue qu’il ne l’écrit. Bien sûr, il ne nous a pas échappé qu’un parti-pris a été adopté d’employer le volapuk « djeune » et que c’est à dessein que le style sacrifie à l’air du temps. Pour autant, derrière la posture, les solécismes et autres impropriétés de langage affleurent en si grand nombre à chaque ligne du texte que l’on persiste à s’inquiéter du niveau de maîtrise de la langue française de cet imposteur qui prétend la professer non sans « se poser des questions sur son boulot » (dixit son « making of »). A vrai dire, le lecteur s’en pose lui-aussi des questions sur son boulot et sur son aptitude à l’exercer… car, au-delà du style adolescent de ce ravi de la crèche, n’y a-t-il pas matière à s’inquiéter de sa culture littéraire, qui laisse à désirer lorsque l’évocation de Madame Bovary, pour illustrer le déclassement des précepteurs et donc des profs (beau contresens et bel l’anachronisme !) procède d’une désopilante confusion avec le Rouge et le Noir. Rodolphe n’est pas Julien, monsieur le donneur de leçon.

    Inculte et arrogant, celui qui se définit comme une « tarlouze féminisée » (on est navré pour lui, sans pour autant saisir le lien avec le sujet) nous livre un papier bien faible qui caricature le propos aussi mesuré que peu contestable d’Antoine Compagnon, pour se dispenser d’avoir à le réfuter. Car ce qui gêne, au-delà de la forme désolante de ce billet, c’est l’absence totale d’argument sérieux opposé à Compagnon. En gros : moi j’suis cool, moi j’aime mon boulot, moi j’enseigne en banlieue, moi, moi, moi…, donc Compagnon est un con et son propos est « nauséabond ». On admirera la rigueur du raisonnement et la puissance de la démonstration.

    La vérité est que l’on voit ici un bel exemple de la pensée magique de gauche qui se contente, pour discréditer un propos dissident, d’asséner qu’il est « nauséabond » (ah ! les idées nauséabondes, nous y voilà… Et un Point Godwin pour notre censeur, qui a toutefois oublié d’évoquer les Zeures-léplusombredenotristoire, auxquelles Antoine Compagnon doit certainement vouloir nous ramener…) et mal pensant (comment porter crédit à un article paru dans le Figaro – beurk ! – écrit en bon français par un savant du collège de France ?). Ces quelques méchancetés gratuites étant assénées, on ne se fatigue plus à réfuter. Parlant du haut de sa posture revendiquée de représentant du Camp du Bien, le petit coq de banlieue achève sa diatribe sans réfuter le moins du monde cette idée que la féminisation d’une profession contribuerait à son déclassement, idée pourtant illustrée par l’évolution de nombreuses professions, des professeurs aux avocats, en passant par la magistrature et la médecine généraliste. Dans toutes ces professions apparaît un lumpen prolétariat, dont il est banal de constater qu’il est majoritairement féminin, peu important que subsistent dans ces professions des sous-groupes majoritairement masculins exerçant les fonctions les plus en vue et rémunératrices (avocats d’affaires ou pénalistes vs barreau féminisé, chirurgiens restant majoritairement des hommes au sein d’un corps médical qui se féminise, conseillers à la Cour de cassation ou au Conseil d’Etat qui restent majoritairement des hommes là où l’on recrute ¾ de femmes à l’Ecole de la magistrature, professeurs d’université – ou au collège de France – qui sont en majorité des hommes, là où les enseignants du primaire et du secondaire sont majoritairement des femmes. Tout cela est rappelé de manière incidente par Compagnon dans son article et ne mérite pas la crise de nerfs dont nous gratifie ce pauvre Samovar.

    Comme l’écrivait Muray, on voit que chez le Moderne « le débat blesse ». Il ne discute pas, il insulte ; il n’argumente pas, il dénonce. L’anathème lui tient lieu de démonstration. Il ne cause pas, il cogne, raille, insulte pour éviter d’avoir à se frotter à une pensée un peu libre, critique ou dissidente. Antoine Compagnon a commis le crime de blasphémer en offrant une explication qui ne plaît pas aux gardiens du temple. Mais plutôt que de la réfuter en argumentant pied à pied, on le traine dans la boue, on ricane (mais d’un ricanement trop haineux et grinçant pour avoir quoi que ce soit à voir avec l’humour), on enfile les poncifs comme des perles (que dire de la désopilante et interminable histoire de Claire-Adélaïde où perce une critique sociale fine et subtile… ?), sans jamais rien démontrer.

    Samovar – qui, rappelons-le, est un robinet d’eau tiède – nous apporte en définitive à travers sa pénible personne la meilleure démonstration du déclassement qui frappe les enseignants car, en dépit de son bac + 5, des diplômes dont il est bardé et des concours très très difficiles (SI, SI…) qu’il a passés pour accéder à son collège de banlieue, ce pauvret illustre mieux que n’importe quelle statistique l’avachissement du niveau de recrutement de l’Education nationale. Pire encore que l’invasion des femmes dans les collèges et les lycées, il y a l’arrivée de Samovar et de tous les pauvres hères qui rejoignent ce corps de fonctionnaires déclassés.

    Entrez votre commentaire…

    1. Alain ROBERT

      J’ai trouvé sur internet un François-Xavier LUCAS (Francois-Xavier.Lucas@univ-paris1.fr), Professeur des universités [Droit privé et sciences criminelles], avocat distingué à l’issue d’un concours d’éloquence. Le même ?
      Avocat, en argot se dit parfois « bavard »…
      … le cher homme, manifestement très marqué à droite (tendance Nadine Morano) à manifestement gaspillé une occasion de se taire !
      Par charité républicaine, je propose qu’on l’oublie…

  13. Claude

    Les mots pointus ne doivent-ils servir que d’armes ou d’armures ?

    Samovar, si votre bienveillance en gêne certains drapés de lourds dictionnaires et rabougris, gardez bien votre côté solaire ! – Tandis que l’autre, plus scolaire, peut manger sa rage au dîner quand on ira boire à la votre santé. Nous n’irons pas fleurir sa tombe.

  14. Porcher Chantal

    Mince ,je suis une femme ,prof en primaire ( 30 élèves ) ,4 enfants,3 petits enfants,ai un espace Renault ,vieux de 15 ans, suis seule à gagner ma vie et j’aime les vacances!J’adore ce métier ! Est ce incompatible ?Je déteste les km pour aller à l’école et les activités ménagères .Travail à plein temps ,énergivore ,addictif.
    Salutations à toutes mes consœurs et confrères .

  15. Ping : Quand la féminisation d’un métier le déclasse : Antoine Compagnon m’a achevée! | De petits maux en petits mots

  16. Myscanthus

    Votre article est aussi superficiel que celui que vous commentez : vous maniez le sarcasme et vous drapez dans votre héroïsme militant. Quant au fond de la question, vous balayez d’un revers de la main tous les arguments. Pourtant, la réflexion est intéressante. Ce M. Compagnon n’a peut-être pas tort. Comme vous. Malheureusement, c’est toujours pareil : quand on parle d’école, il ne faut jamais s’écarter des idéaux bien-pensants qui flattent les profs dans le sens du poil, pour ne rien changer. Je suis prof, et vous m’avez fait rire ; c’est tout.

    1. H.

      Bonjour,

      Tout d’abord, très heureux de vous avoir fait rire, c’était le but recherché. Me voilà donc soulagé. Je dois cependant avouer ma perplexité sur plusieurs points : tout d’abord, je ne pense pas que ce billet ait été assez subtil pour être qualifié de sarcastique et d’autre part, j’y cherche encore la moindre mention « d’héroïsme militant ». Serait-ce parce que j’ai osé avoué aimer mon métier ? Peste, me voilà démasqué.

      Si je me suis permis de balayer les « arguments » d’Antoine Compagnon, c’est que, justement, ils n’en sont pas : tout au plus la mentions d’idées éculées parfois excellentes (plus de travail en équipe), parfois risible (plus de présence dans les « bureaux » ? Mais quels bureaux ?).
      Les banalités écartées, ne restait que la grosse polémique grotesque mais dangereuse de la féminisation du métier. J’espère avoir été au moins aussi grotesque dans l’histoire de Claire-Adélaïde.

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