Culture : Rodrigue et Santana Lopez sont sur un bateau

22 heures. Sur l’écran de mon ordinateur qui émet d’intéressantes fumerolles blanches, trois vidéos que je tente de faire rentrer dans le diaporama de mon prochain cours de Quatrième :

– une captation d’une représentation du Cid.

cid1

Je sens qu’on va encore accuser les enseignants d’induire des idées étranges quant à la correction vestimentaire dans la tête des mômes.

un extrait lu de l’Art Poétique de Boileau.

– Smooth Criminal de Michael Jackson, allègrement reprise par Santana Lopez, l’une des héroïnes de la série Glee.

C’est que demain, en cours de français, on cause duel et bienséance, on essaye de comprendre pourquoi diable les personnages de Corneille ne peuvent pas s’étriper sur scène comme tout le monde. Et puis aussi pourquoi ils causent en vers. Et puis, tout simplement, pourquoi on se casse le fondement à apprendre ça parce que, monsieur, « ça sert à rien ».

« Ça sert à rien. »

Il y a quelques années, il s’agissait de la phrase magique qui me métamorphosait instantanément en une créature vagissante, se roulant hystériquement sur le lino de la salle C217, la bave aux lèvres. Bande de chiards amorphes, le cerveau pourri par la téléréalité, leur portable et les émissions de relooking. Rien à foutre de quoi que ce soit d’autre. Et j’ai moi aussi reprit ce refrain un peu trop entendu ici et là : « La Culture va mal. »

Je me souviens.

Je me souviens en Quatrième, mes camarades et moi-même apprenant sans moufter la tirade de Don Diègue parce que c’était dans l’agenda. Je me souviens avoir lu Le colonel Chabert en Troisième, parce que c’était les vacances de Pâques et qu’on avait fiche lecture. On apprenait. Parce que c’était ainsi, parce qu’on se cultivait, parce que, quand même, ça nous plaisait.
Le « ça sert à rien » ne sortait que dans des crises d’énervement et surtout, surtout, jamais devant le prof.

Et puis je passe derrière le bureau. Où il faut se battre quotidiennement pour que la moitié de la classe rende l’exercice 6 p. 93 et où proposer à des mômes de lire un bouquin de plus de soixante pages est accueilli au mieux par des rires, au pire par le test des propriétés aérodynamiques dudit bouquin. Des classes où règne, c’est le mot à la mode lors des réunions de profs, le « clientélisme ». Les mômes veulent qu’on leur vende le savoir, apparemment. Qu’on se transforme en colporteur, chacun avec sa petite valise de savoir, et gare à vous si l’emballage n’est pas joli.

Pourtant ça n’est pas pour ça que, aujourd’hui 22 heures, j’ai casé une série américaine gnangnan entre deux fleurons de la Culture Française.
C’est juste qu’à chaque cours ou presque, je me souviens de l’une des premières phrases de ma Formatrice de l’École des Profs (qui change tout le temps de nom, donc je préfère l’appeler comme ça) : « N’enseignez jamais comme dans vos souvenirs d’élèves. »

La Culture ne va pas mal, la Culture peine juste à se faire entendre. Parce que le monde est compliqué, chaque génération semblant multiplier cette complexité par dix. J’ai parfois l’impression que nous vivons tous dans un épisode de Sherlock. Les mots, les informations et les images envahissent notre espace mental.

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Mais comme nous ne pouvons tous pas être de grands détectives sociopathes, ces informations se télescopent, brouillent les repères. Et quand on est un élève de collège, parfois, le mot Culture et toutes les images qu’il véhicule reste caché, dissimulé par des trucs plus clinquants.
Et je crois que le défi des enseignants est là. Non pas repousser le reste, se prendre pour un chevalier blanc et aller pourfendre l’hideuse hydre télévisuelle.

Mais montrer la cohérence.

Cette scène de Glee n’est pas le bonus auquel auront le droit les élèves s’ils ont bien travaillé. Elle est partie intégrante du cours. Parce que oui, dedans on y retrouve le langage corporel du duel, parce que, comme lorsque Rodrigue et le Comte se parlent, le spectateur ressent la violence et la tension que Pierre Corneille ne pouvait pas exprimer sur scène, la faute à Boileau et son Art Poétique. Parce que oui, les chiards, la Culture elle est là pour ça : pour apprendre à voir, à comprendre, à décrypter et à jouer avec ces nuées d’informations qui vous entourent. Que vous n’ayez plus à les subir. Mieux. Que vous puissiez choisir de les apprécier ou pas.

« Mais alors ça marche dans les deux sens ? »

On est le lendemain. Les mômes observent Santana virevolter en fronçant les sourcils, et je demande à Nina de préciser sa pensée.

« Si on regarde bien un bail d’aujourd’hui, on peut comprendre ce qui se passe dans les trucs que vous nous donnez à lire ?
– Euh… Oui ? » (intonation peu convaincue du prof qui espère avoir correctement traduit les termes « bail » et « truc »)

Histoire de confirmer mes dires, je leur propose de transposer la fameuse scène du Cid à notre époque, sous les fenêtres du Collège. Ils se précipitent sur le texte, piochent dans les mots, grattouillent les alexandrins. Des fois ils hésitent.

« Monsieur, on peut pas l’enlever, le mot présomptueux !
– Pourquoi ?
– C’est trop beau ! Ça claque ! »

Je leur conseille de se dépêcher, il reste vingt minutes pour boucler la leçon sur Corneille. Melchior lève le nez de sa feuille.

« On peut pas faire une heure ou deux en plus dessus ? »

Je me mords les lèvres, mais l’occasion est trop belle. Je tente.

« Pourquoi ? À quoi ça sert ? »

Il me regarde, l’air profondément désolé.

« Pourquoi ça devrait servir à quelque chose ? »

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Une réflexion sur “Culture : Rodrigue et Santana Lopez sont sur un bateau

  1. Bah alors, toute ébaubie, la petite dame réclame à corps et à cris la progression annuelle du monsieur, histoire d’épater la galerie des marmots récalcitrants de l’année prochaine !
    La petite dame dit bravo pour la plume et merci pour le sourire au petit matin…
    N’en déplaise à ce pauvre Antoine Compagnon qui s’est fait remonté les bretelles bien bien sur Rue 89 et toute la sphère virtuel-intello-sphère…
    bisette confraternelle

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