L’Éducation Nationale recrute ! (et c’est pas beau à voir…)

« Mettez l’accent sur le danger. Expliquez que vous allez fonder un nouvel institut de recherches (…) mais soulignez bien le danger auprès des candidats éventuels.
– Mais pourquoi au nom du Ciel ? demanda Lanning.
– Parce que le piment du danger viendra s’ajouter aux autres attraits de la profession. (…) L’appât de la sécurité vous a-t-il apporté les résultats attendus ? Alors essayez autre chose, un moyen qui ait donné des résultats en d’autres domaines ! »

Isaac Asimov, « Lenny »

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Je ne sais pas vous, mais ces séries de spots publicitaires destinés à faire la promotion du métier d’enseignant m’étaient passées sous le nez. Je vous en passe quelques extraits, attention, il y a du niveau.

C’est par ici.

Par là.

Et là (attention, celle-là est kollektor)

(Je signale par loyauté que le dernier extrait date d’il y a un an)

Et ça n’est qu’un échantillon.

Les amis, je savais que le recrutement dans le corps enseignant devenait de plus en plus difficile, mais pour qu’on en arrive à ça, je serais vraiment curieux de connaître les chiffres du déficit de candidats au CAPES.
Oui, je sais, je ne suis jamais content, pour une fois que l’Éducation Nationale prend les choses en main et tente de se lancer dans la bataille de la communication, en présentant les profs sous une lumière positive, pourquoi est-ce que je me trouve encore à chouiner ?

Pour une simple et bonne raison : ces pastilles vidéo véhiculent les clichés les plus éculés et mensongers sur la profession. Je m’explique.

On passera rapidement sur la mise en scène qui provoquerait une crise de diabète chez un Petit Poney : couleurs pastels, bande-son mignonette à base de clochettes et de sifflements et sourires dignes de représentants de la secte la plus proche. M’est avis que ce n’est pas tout à fait l’ambiance qui règne le lundi matin à 8 heures dans la salle A 108 quand débarque une classe de cinquième. On alterne entre des plans face caméra et de fausses images volées avant le tournage, ah ah ah, qu’est-ce qu’on rigole, vous voyez que les profs n’occupent pas leur temps à hurler sur leurs interlocuteurs, les yeux exorbités. Ceci dit, je comprends qu’il faille sacrifier aux codes de la publicité et qu’un public un brin averti ne se laissera pas prendre (je sais, ma naïveté n’a pas de bornes).

Non, ce qui me révulse, c’est le contenu des discours. La plupart de ces petits spots se concentrent sur des anecdotes marrantes du métier qui font passer les profs, au mieux pour de gentils rêveurs, au pire pour des émules de Nathalie Kosciusko-Morrizet, totalement détachés des réalités concrètes : que c’est pittoresque, cette campagne où les parents vont chercher leurs enfants en tracteurs ! (et il est de notoriété publique que tous les actifs adorent muter dans une région dont ils ne connaissent rien, où il n’ont aucune attache, pour débuter leur carrière.)
Les profs sont encore une fois présentés comme des animateurs, des originaux qui trouvent des « trucs » pour intéresser leurs élèves à leur cours.

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N’où qu’il était le sujet de la phrase les n’enfant ? Hein ? N’attention qu’il peut n’y avoir une reprise pronominale, ho ho ho !

Histoire d’éviter le lynchage immédiat, je tiens à préciser qu’il s’agit évidemment d’une part importante de notre boulot : l’époque de la leçon écrite au tableau noir dans un silence religieux est définitivement révolue, parfois au grand dam de certains. Faire preuve d’une pédagogie innovante est un atout de poids, et ce sont les heures où l’on met vraiment en scène la pièce de théâtre que l’on étudie, où l’on rencontre un auteur, où l’on participe à une compétition sportive qui resteront dans les mémoires d’élèves. Cela je le reconnais totalement.

Mais ce n’est pas l’essentiel pour un prof.

Être enseignant est un travail exigeant avant tout. L’une de mes collègues (la plus géniale de l’Histoire de la Création) a plusieurs fois eu cette phrase : « l’attention des élèves passe par la rigueur du professeur ». Et il n’y a pas à sortir de là.
Notre métier, notre mission en tant qu’employés de l’État consiste avant tout à faire passer des connaissances à nos élèves. Et ces connaissances doivent, de notre côté, être parfaitement acquises. Je ne me lance pas dans un seul cours de grammaire sans avoir auparavant relu les notions que je vais aborder, vérifié les exceptions et les pièges. Je dois être capable de citer de mémoire les extraits importants des œuvres que nous étudions en cours, œuvres d’auteurs dont je connais les grandes lignes de la biographie. Si des passerelles existent entre l’enseignement au collège, au lycée et en classe préparatoire, si le CAPES s’obtient à BAC +5, il y a une raison. Les professeurs sont riches de connaissances nombreuses et précises, qu’ils se doivent d’entretenir. Et ce point n’est jamais ou presque mis en avant dans les campagnes de recrutement.

Dès lors, comment s’étonner que le boulot de prof peine à être considéré avec sérieux par certaines instances ? L’image donnée au public du prof contemporain est celle du gentil pédago, passionné par son propre nombril, qui organise des débats dans sa classe, réalise de grandes cartes colorées ou fait chanter tout un collège sur l’air de la Cup Song. Bien sûr, tout cela contribue souvent à un meilleur apprentissage des élèves et permet de raccrocher ceux qui se révoltent face à un système scolaire trop rigide. Mais il s’agit de la surface. Du résultat final, qui, lui, s’appuie sur un travail minutieux, laborieux souvent, et nécessite une érudition importante. Ce résultat final semble tellement fluide, tellement aisé à obtenir… ce doit être facile ! Alors pourquoi les théorèmes si compliqués à retenir, les dossiers d’Histoire qui nécessitent plusieurs heures de travail, les bouquins de plus de 200 pages à lire ?

Alors bien sûr, expliquer que pendant les vacances, le prof aussi a bossé, qu’il s’est envoyé des ouvrages théoriques sur l’écriture romanesque, qu’il a traduit des bouts d’un bouquin qu’on fait étudier en français à des mômes pour mieux en saisir le rythme, qu’il a revu les points les plus obscurs de la conjugaison pronominale, c’est moyennement télégénique. Mais c’est ça, la réalité du boulot. On ne filmera jamais les gammes d’une concertiste ou les exercices à la barre d’un danseur classique. Mais peut-être que finalement, ce pourrait être l’une des pistes à explorer pour enrayer l’hémorragie actuelle de la vocation enseignante. Mettre l’accent sur l’exigence de la profession.

Être prof est un défi. C’est un travail qui nécessite des connaissances d’une solidité à toute épreuve, un enthousiasme débordant, une créativité dingue. Il est essentiel de maîtriser la pédagogie, les relations humaines et de ne pas compter ses heures. Rares sont les classes qui maintiendront une attention et des résultats constants toute l’année, imaginaire est l’établissement qui ne connaît aucun problème. Nous ne sommes pas des Geo Trouvetout du savoir, des inventeurs de bidules à apprendre. Nous sommes avant tout – toute modestie laissée de côté – des érudits, et c’est par cette érudition que nous inventons des cours de qualité.
Oui je sais, dit comme ça, la description du métier a de troublantes ressemblances avec celle de la Légion Étrangère.

Cependant je persiste à croire que la revalorisation du boulot passe par là. Par la prise de conscience des jeunes profs qu’ils s’engagent dans une profession difficile et prenante. Et par celle du grand public que nous sommes des spécialistes de notre domaine, que nous apportons un savoir patiemment construit et entretenu avec soin à des enfants. À travers des films, des expositions, des interventions extérieures, bien entendu.

Mais toujours avec exigence.

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Ceux qui restent

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Je suis devenu prof l’année où Daniel Pennac a sorti son Chagrin d’école. Pour ceux qui n’auraient pas mis le nez dedans, il s’agit d’un bouquin qui évoque ses années d’élève et de prof. Autant dire que je l’ai reçu en pas mal d’exemplaires cette année-là, de la part de petits chanceux qui n’ont pas connus les affres de l’hésitation quant au cadeau à m’offrir pour fêter mon entrée dans la vie active.

Pas de bol j’apprécie plus les aventures de la famille Malaussène que l’autobiographie de Pennac. Sans doute parce que bon, un excellent prof / romancier / personnage médiatique qui fait part de ses tourments professionnels quand on débute dans la carrière, ça vous donne un peu l’impression d’être la petite grosse de la classe, à qui la copine d’1m80, 50 kilos toute mouillée se plaint de ne pas pouvoir rentrer dans sa robe.

Un passage cependant m’est resté à l’esprit. Pennac explique, lors d’une rencontre avec l’une de ses anciennes élèves, qu’il a toutes les difficultés du monde à s’en souvenir, tant que l’on n’a pas réactivé sa mémoire à coup d’anecdotes. À l’époque, ça me paraissait grotesque. Oublier ? Oublier un seul de ces mômes ? Un de ceux que vous rencontrez au quotidien, dont les mots vous suivent sur papier jusqu’à chez vous, un mioche dont une phrase provoque une crise d’hilarité ou de nerfs, au choix, l’un de ceux qui s’est rendu coupable d’une anecdote qui, forcément, restera gravée dans le marbre parce que c’était époustouflant, délirant, triste à en crever ou inimaginable ? Oublier un seul de ces élèves ?

Oui. Totalement.

Je le dis sans honte aucune mais avec beaucoup d’étonnement : j’oublie mes élèves. Très vite. Pour peu qu’ils n’entament pas un deuxième round dans mes classes, il me sera très vite difficile de me remémorer leur prénom, et dès que j’ai changé de bahut, j’ai gommé leurs visages. Je me suis longtemps demandé pourquoi, et je ne suis toujours pas sûr d’avoir la réponse. Juste des théories. Ma préférée, la plus probable, c’est celle du Big Bang.

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Non, pas celle-ci. (Mon addiction aux séries atteint d’affligeantes proportions)

Parce que la rentrée scolaire, c’est violent, comme expérience. Pas mal de collègues me confient avoir des crises de larmes à la fin des vacances d’été. Et pas parce que, en tant que sales fonctionnaires surpayés, ils ne supportent pas l’idée de bosser, pas parce que ce sont de « mauvais profs ». Non. Mais parce que réintégrer l’idée que cinq jours par semaine, on va partager le quotidien de centaines de chiards, qu’il va falloir se connecter à leur attention, qu’il va falloir déployer énergie et talent pour exister à leurs yeux, ça a quelque chose de terrifiant. Préparer les cours ? C’est un plaisir, c’est le côté valorisant de la profession. Corriger des copies, remplir des bulletins ? Ça se fait. En grognant, parfois, mais ça se fait. Recevoir des parents aussi. Mais être là, présent à chaque respiration, être assez soi-même, être assez concentré – littéralement – pour que les mômes nous prêtent attention, changer de voix, de masque suivant l’heure de la journée, être prêt à tout… C’est là l’indicible, le vrai défi du prof.

Alors il faut plonger. S’immerger jusqu’au fond. Chacun à sa manière, mais chacun au maximum de ses capacités. Et ma manière c’est celle-ci : chaque classe est ma seule, mon unique classe. Chacune est l’ultime chance que j’aurais de faire ce boulot, de tenter ce cours-là. Une heure est unique, une heure foirée ne sera pas rattrapée. J’ignore s’il s’agit du bon moyen, mais c’est celui qui me fait tenir.

Alors oui, le Big Bang.

Forcément, dans cet état d’esprit là, c’est dur d’avoir de la place pour l’avant ou l’après. Quand un nouvel univers se crée, ce serait byzantin de s’occuper du précédent. Et donc j’oublie. J’évacue. Pas par mépris, pas par ennui. Par nécessité. Et je me relance dans la bataille.

Mais bien sûr, il y a ceux qui restent. Les mômes qu’on n’oubliera pas. Et c’est étrange : ce ne sont jamais ceux auxquels on s’attend.

– Il y a, bien sûr, la Vraie Première Classe. Celle dont j’ai déjà parlé, celle devant laquelle j’ai débarqué, en pleine campagne, sans savoir où je mettais le doigt. Celle devant laquelle j’ai passé pour la première fois un masque de prof. Un vieux masque en carton troué. Et ces élèves ont eu la politesse de me considérer comme tel. Très peu de leurs regards ont basculé dans le vide.

– Il y a eu Amelle. Amelle qui restait collée à mon bureau/ma porte/mes semelles tandis que je n’espérais qu’une chose : profiter des dix minutes pendant lesquelles je pouvais devenir autre chose que le Grand Dispensateur de Savoir pour courir m’empiffrer de café industriel et de viennoiseries qui l’étaient tout autant. Amelle ma première vraie élève glue « Vous avez fait quoi ce week-end monsieur ? » « Et vous savez ce que ma maman elle m’a dit quand on faisait les courses ? » « Jean-Jacques Goldman, vous aimez Jean-Jacques Goldman monsieur ? » (NON Amelle, quand j’entends Jean-Jacques Goldman, je regrette de faire ma déclaration d’impôts en ligne, je voudrais pouvoir la remplir à la main à chaque fois que j’entends une de ses chansons, c’est COMME ÇA que je n’aime pas Jean-Jacques Goldman !) (pardon aux amateurs de Jean-Jacques Goldman hein. C’est irrationnel). Amelle qui m’a fait comprendre qu’être prof, c’était aussi en dehors des 55 minutes réglementaires.

– Naoufelle avec qui on a adoré se détester. Naoufelle qui n’en foutait pas une en classe, qui n’apportait jamais ses affaires mais dont la répartie et la propension à l’absurde rendait toute tentative d’engueulade horriblement compliquée.

« Monsieur, j’ai pas mes affaires de classe.
– Ben (je disais beaucoup ben à l’époque) tu attends que je vienne prendre ton carnet et tu prends le cours sur une feuille.
– J’ai pas de feuille.
– Ben tu écris sur la table. »

Et elle l’a fait.

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Si.

Un cours d’une heure sur sa table, avec les mots qu’il fallait écrire en vert bien écrits en vert et ceux qu’il fallait souligner bien soulignés. Naoufelle a pris ses deux heures de colle de bonne grâce et a nettoyé les tables de la salle avec beaucoup d’efficacité.

– Leolio et son envie de partager. Leolio, qui n’était pas le plus brillant, ni le plus pertinent, ni le plus cultivé de sa classe. Mais qui, le premier, est venu me demander de vrais conseils de lecture, m’a montré dans quelles pages, lui, il voyageait. Enthousiasme bien sûr. De se sentir le prof mentor, le référent, et puis le confident aussi, un peu. Et puis très vite, se rendre compte, que ce n’est pas non plus une position évidente. Parce que cet élève, on va le retrouver demain pour lui foutre un 2/20 à sa dictée. Un nouveau masque à se forger, mais un que j’aime porter depuis. Et puis Leolio, qui se voyait s’orienter vers les sciences depuis la Sixième est venu faire un tour dans les couloirs dans son ancien collège l’autre jour. On a discuté, il m’a montré le bouquin qu’il lisait, m’a parlé du dernier Final Fantasy qu’il avait terminé.
L’année prochaine, il tentera une 1ère L.

– Et puis, même s’il fait encore partie de mon Univers de cette année, je sais qu’il y aura Antonin. Antonin que j’ai rencontré la première fois il y a deux ans, en train d’essayer de démolir le mur de la salle dont il avait été exclu à coups de pieds. Par précaution (surtout pour les murs papier-carton-buvard de l’établissement), je l’ai récupéré dans ma salle, vide à cette heure-ci. Il m’a raconté que c’était pas juste. Qu’il parlait oui, mais parce que la prof racontait une histoire qu’il connaissait déjà, que même il l’avait lui-même raconté à son frère, son grand frère. Il a parlé, parlé, parlé.
J’ai hérité d’Antonin l’année suivante et je l’ai encore cette année.
Antonin est visiblement un monstre. Passé tout près du conseil de discipline à plusieurs reprises, il ne bosse pas, et lorsqu’il n’enfouit pas sa belle intelligence sous des couches de connerie bien adolescente, il s’en sert pour piquer ses camarades ou les adultes au vif. Et pour se saborder par la même occasion.
Sauf durant mes cours. Où ses pires moments consistent à ne pas participer, voir à bavarder à deux décibels et demi durant trente secondes. Antonin lève la main, ou, quand il ne le fait pas, sait toujours à quel moment je ne le reprocherais pas, et se glisse dans l’interstice. Et sourit.
Le souci d’Antonin est profond. Je n’en doute pas. Qu’il se comporte ainsi face à un seul prof est peut-être d’autant plus grave. Mais je me dis que quatre heures par semaine, son esprit s’aiguise et qu’il y a une toute petite chance pour que ce soit la porte de sortie qu’il recherche.

Les années passent, les Big Bang se multiplient. Et quand je ferme les yeux, parfois, il y a une classe.
Dans laquelle siègent ceux dont ma mémoire n’a pas réussi à faire l’économie. Ceux  qui comptent, égoïstement. Ceux qui restent.

Le jour où j’ai voulu corriger des copies.

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9h25 : Je suis un mauvais élève. Je m’étais promis hier de finir mes devoirs mais une sombre histoire à base de repas à préparer et d’envie de me plonger dans des histoires de magiciens, d’elfes sexy et de piratesses lubriques ont eu raison de mon envie de travailler. Il me reste donc douze copies à corriger pendant ces 55 minutes où je n’ai pas cours, si je ne veux pas subir les interminables chouinements de la 5ème Ballon « Pourquooooooi vous avez pas encooooore corrigé le contrôle d’hier monsieeeeeeur ? » Allez. Douze copies de grammaire. C’est carrément jouable.

9h27 : Alors qu’après deux minutes de recherches frénétiques, je mets enfin la main sur mon stylo rouge, dissimulé sous une montagne de papier (mon bureau pourrait facilement passer pour une oeuvre d’art contemporaine avec un titre du genre « explosion statique » ou un machin comme ça), me voilà au boulot. Par la porte entrouverte, j’entends des rires bêtes et des bruits de course. Au vu de l’heure, cela n’a rien de normal, les élèves devraient être :

a. Dans leurs salles de cours, à s’abreuver à la source d’un savoir savamment distillé par les membres d’un corps enseignant de choc.
b. En salle de permanence, à réviser les leçons savamment distillées par les membres d’un corps enseignant de choc.
c. Chez eux, en train de vomir tripes et boyaux parce qu’épidémie de gastro-entérite qui, parfois, frappe même les membres d’un corps enseignant de choc.

N’écoutant que mon courage et ma propension à me mêler de ce qui ne me regarde pas, je sors dans le couloir pour tomber sur deux gamins en train de se poursuivre en rigolant comme des hyènes. Je m’avance vers eux, le conflit israëlo-palestinien dans l’oeil gauche et une journée de débat à l’Assemblée Nationale dans le droit. Les mômes s’immobilisent.

« On peut savoir ce que vous faites là ?
– Ben euh, lui il est exclu de cours et moi je dois l’accompagner en salle de permanence.
– C’est donc pour ça que, depuis cinq minutes, vous arpentez les couloirs en fait. Vous cherchez la salle de permanence qui se trouve deux étages plus bas ? »

Je me rends compte que je les ai perdu au mot « arpenter », je leur signifie que je vais compter jusqu’à trois avant de me mettre à souffler et qu’ils ont intérêt à avoir déguerpis d’ici là. Je retourne à mon bureau, avec le sentiment grisant du devoir accompli. (comme quand tu as deviné qui était le coupable dans un épisode d’Arabesque mais en mieux).

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J’envisage d’ailleurs d’adopter son style vestimentaire, histoire de redéfinir mon autorité dans les classes.

9h43 : Alors que j’atteints mon rythme de croisière, me parviennent aux oreilles des sons à mi-chemin entre la plainte d’un cachalot asthmatique et les pleurs de Minny Mouse. Je sens que je vais regretter ce que je m’apprête à faire, je sors dans le couloir et tombe sur Emilia, en pleine crise de spasmophilie.
J’aime pas la spasmophilie.
D’abord parce que c’est un truc bâtard, à mi-chemin entre la maladie et la crise d’anxiété, qu’il n’y a donc rien à vraiment faire et que, surtout, c’est un syndrome qui a l’auto-suggestion facile : il suffit qu’un gamin le déclare pour que ça fleurisse dans le reste de la classe, qui peut se mettre à vous jouer les pires scènes de La Dame aux camélias en plein milieu d’un cours.

Un bonheur n’arrivant jamais seul, la môme est entourée de tout un tas de copines qui n’attendaient qu’une excuse pour pouvoir foutre le boxif dans leur classe et qui, rappelées à l’ordre, brâment en coeur « maaaaaais monsieur on veut l’AIDER ! »

Dans ces cas-là, il n’y a pas trente-six solutions, il faut donner l’impression que l’on sait ce que l’on fait.

Je me transforme donc en une version de Kerry Weaver plus hargneuse, je commence par ordonner aux apprenties aides-soignantes de regagner leur classe sous peine de gagner un aller simple chez le principal sans passer par la case départ avant de tendre une pochette plastique à Emilia, sous le prétexte bidon que ça lui fera du bien de respirer dedans. J’attends qu’elle se calme un peu en évitant de me rappeler une certaine séquence de Friends et, histoire de vraiment lui faire passer sa crise, je lui raconte deux-trois histoires drôles. La gamine reprend des couleurs et moi mon stylo rouge.

10h02 : Six copies, je peux encore le faire. Je suis à fond, j’empoigne un nouveau devoir en me déhanchant comme un ouf sur Diamonds de Rihanna. Encore quatre questions et

Wait.

Diamonds.

Rihanna ?

Essayant de maintenir un semblant de dignité, je ressors une fois de plus pour apercevoir quelques silhouettes disparaître dans le petit coin menant à l’ascenseur, réserve naturelle des gamins souhaitant sécher en toute tranquillité. Admirable de retenue, je passe devant l’extincteur délicieusement contondant suspendu au mur pour surgir telle une vivante incarnation du Courroux (mais avec une veste à carreaux) devant trois gamines, l’une son téléphone portable à la main et les deux autres en train de se partager un paquet de schtroumpfs haribos qui me toisent comme si j’étais le père indigne qui vient les déranger jusque dans leur chambre.

« On peut savoir ce que vous faites là ?
– Wesh azy c’est bon là !
– Hm hmm, argumentaire fascinant. Vous pouvez développer ?
– Non mais c’est bon on a pas cours là !
– Ce qui ne vous autorise pas à transformer cet endroit en un remix 2014 de la Boum.
– Quoi ?
– En. Salle. De. Perm. Maintenant. »

Je m’applique donc à descendre le petit troupeau jusque dans ladite salle de perm’, comprenant brusquement beaucoup mieux la difficulté du métier de berger. Je largue mon paquetage aux bons soins des surveillants qui me fixent d’un regard un peu désespéré (la salle devant être remplie à environ 376% de son taux d’occupation maximal) et je regagne mes pénates. Cette fois ci je ferme ma porte.

À laquelle on frappe à

10h16 : L’élève qui rentre me trouve en train de méthodiquement défoncer mon bureau à coups de tête.

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Exactement comme ça, sauf avec moins de cheveux, moins de guitare et plus de bureau.

Il m’explique qu’on l’a envoyé là parce que, bon, il a fait éclater un pétard en classe mais ça va, c’est pas grave, c’est même pas un pétard à mèche et que si on peut même plus mettre d’ambiance en cours, à quoi ça sert de venir au collège ? Mon argumentaire fondé sur des idées périmées comme « se forger une culture » « passer l’un de tes premiers et parfois seuls diplômes » voir même « apprendre à se comporter comme un être humain normal en société » semble lui passer à six galaxies au-dessus de la tête, tout comme la feuille d’exercices qu’on lui a demandé de remplir pendant sa pénitence chez moi.

10h20 : 5ème Ballon « Pourquooooooi vous avez pas encooooore corrigé le contrôle d’hier monsieeeeeeur ? »