Le jour où j’ai voulu corriger des copies.

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9h25 : Je suis un mauvais élève. Je m’étais promis hier de finir mes devoirs mais une sombre histoire à base de repas à préparer et d’envie de me plonger dans des histoires de magiciens, d’elfes sexy et de piratesses lubriques ont eu raison de mon envie de travailler. Il me reste donc douze copies à corriger pendant ces 55 minutes où je n’ai pas cours, si je ne veux pas subir les interminables chouinements de la 5ème Ballon « Pourquooooooi vous avez pas encooooore corrigé le contrôle d’hier monsieeeeeeur ? » Allez. Douze copies de grammaire. C’est carrément jouable.

9h27 : Alors qu’après deux minutes de recherches frénétiques, je mets enfin la main sur mon stylo rouge, dissimulé sous une montagne de papier (mon bureau pourrait facilement passer pour une oeuvre d’art contemporaine avec un titre du genre « explosion statique » ou un machin comme ça), me voilà au boulot. Par la porte entrouverte, j’entends des rires bêtes et des bruits de course. Au vu de l’heure, cela n’a rien de normal, les élèves devraient être :

a. Dans leurs salles de cours, à s’abreuver à la source d’un savoir savamment distillé par les membres d’un corps enseignant de choc.
b. En salle de permanence, à réviser les leçons savamment distillées par les membres d’un corps enseignant de choc.
c. Chez eux, en train de vomir tripes et boyaux parce qu’épidémie de gastro-entérite qui, parfois, frappe même les membres d’un corps enseignant de choc.

N’écoutant que mon courage et ma propension à me mêler de ce qui ne me regarde pas, je sors dans le couloir pour tomber sur deux gamins en train de se poursuivre en rigolant comme des hyènes. Je m’avance vers eux, le conflit israëlo-palestinien dans l’oeil gauche et une journée de débat à l’Assemblée Nationale dans le droit. Les mômes s’immobilisent.

« On peut savoir ce que vous faites là ?
– Ben euh, lui il est exclu de cours et moi je dois l’accompagner en salle de permanence.
– C’est donc pour ça que, depuis cinq minutes, vous arpentez les couloirs en fait. Vous cherchez la salle de permanence qui se trouve deux étages plus bas ? »

Je me rends compte que je les ai perdu au mot « arpenter », je leur signifie que je vais compter jusqu’à trois avant de me mettre à souffler et qu’ils ont intérêt à avoir déguerpis d’ici là. Je retourne à mon bureau, avec le sentiment grisant du devoir accompli. (comme quand tu as deviné qui était le coupable dans un épisode d’Arabesque mais en mieux).

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J’envisage d’ailleurs d’adopter son style vestimentaire, histoire de redéfinir mon autorité dans les classes.

9h43 : Alors que j’atteints mon rythme de croisière, me parviennent aux oreilles des sons à mi-chemin entre la plainte d’un cachalot asthmatique et les pleurs de Minny Mouse. Je sens que je vais regretter ce que je m’apprête à faire, je sors dans le couloir et tombe sur Emilia, en pleine crise de spasmophilie.
J’aime pas la spasmophilie.
D’abord parce que c’est un truc bâtard, à mi-chemin entre la maladie et la crise d’anxiété, qu’il n’y a donc rien à vraiment faire et que, surtout, c’est un syndrome qui a l’auto-suggestion facile : il suffit qu’un gamin le déclare pour que ça fleurisse dans le reste de la classe, qui peut se mettre à vous jouer les pires scènes de La Dame aux camélias en plein milieu d’un cours.

Un bonheur n’arrivant jamais seul, la môme est entourée de tout un tas de copines qui n’attendaient qu’une excuse pour pouvoir foutre le boxif dans leur classe et qui, rappelées à l’ordre, brâment en coeur « maaaaaais monsieur on veut l’AIDER ! »

Dans ces cas-là, il n’y a pas trente-six solutions, il faut donner l’impression que l’on sait ce que l’on fait.

Je me transforme donc en une version de Kerry Weaver plus hargneuse, je commence par ordonner aux apprenties aides-soignantes de regagner leur classe sous peine de gagner un aller simple chez le principal sans passer par la case départ avant de tendre une pochette plastique à Emilia, sous le prétexte bidon que ça lui fera du bien de respirer dedans. J’attends qu’elle se calme un peu en évitant de me rappeler une certaine séquence de Friends et, histoire de vraiment lui faire passer sa crise, je lui raconte deux-trois histoires drôles. La gamine reprend des couleurs et moi mon stylo rouge.

10h02 : Six copies, je peux encore le faire. Je suis à fond, j’empoigne un nouveau devoir en me déhanchant comme un ouf sur Diamonds de Rihanna. Encore quatre questions et

Wait.

Diamonds.

Rihanna ?

Essayant de maintenir un semblant de dignité, je ressors une fois de plus pour apercevoir quelques silhouettes disparaître dans le petit coin menant à l’ascenseur, réserve naturelle des gamins souhaitant sécher en toute tranquillité. Admirable de retenue, je passe devant l’extincteur délicieusement contondant suspendu au mur pour surgir telle une vivante incarnation du Courroux (mais avec une veste à carreaux) devant trois gamines, l’une son téléphone portable à la main et les deux autres en train de se partager un paquet de schtroumpfs haribos qui me toisent comme si j’étais le père indigne qui vient les déranger jusque dans leur chambre.

« On peut savoir ce que vous faites là ?
– Wesh azy c’est bon là !
– Hm hmm, argumentaire fascinant. Vous pouvez développer ?
– Non mais c’est bon on a pas cours là !
– Ce qui ne vous autorise pas à transformer cet endroit en un remix 2014 de la Boum.
– Quoi ?
– En. Salle. De. Perm. Maintenant. »

Je m’applique donc à descendre le petit troupeau jusque dans ladite salle de perm’, comprenant brusquement beaucoup mieux la difficulté du métier de berger. Je largue mon paquetage aux bons soins des surveillants qui me fixent d’un regard un peu désespéré (la salle devant être remplie à environ 376% de son taux d’occupation maximal) et je regagne mes pénates. Cette fois ci je ferme ma porte.

À laquelle on frappe à

10h16 : L’élève qui rentre me trouve en train de méthodiquement défoncer mon bureau à coups de tête.

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Exactement comme ça, sauf avec moins de cheveux, moins de guitare et plus de bureau.

Il m’explique qu’on l’a envoyé là parce que, bon, il a fait éclater un pétard en classe mais ça va, c’est pas grave, c’est même pas un pétard à mèche et que si on peut même plus mettre d’ambiance en cours, à quoi ça sert de venir au collège ? Mon argumentaire fondé sur des idées périmées comme « se forger une culture » « passer l’un de tes premiers et parfois seuls diplômes » voir même « apprendre à se comporter comme un être humain normal en société » semble lui passer à six galaxies au-dessus de la tête, tout comme la feuille d’exercices qu’on lui a demandé de remplir pendant sa pénitence chez moi.

10h20 : 5ème Ballon « Pourquooooooi vous avez pas encooooore corrigé le contrôle d’hier monsieeeeeeur ? »

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4 réflexions sur “Le jour où j’ai voulu corriger des copies.

  1. French Teacher

    Hihihi, on s’y croirait ! J’ai les mêmes zouaves dans le lycée où je suis TZR cette année ! Bravo pour la verve avec laquelle vous nous faites vivre la scène !
    Ceci dit, je dois être encore branchée sur mes copies, hélas, car j’ai repéré deux trois coquilles dans votre article, cher collègue… 4, même, pour tout dire. Tsk tsk.
    Allez, une faveur : si vous les retrouvez rapidement, je vous corrige quelques copies pour la peine ! Suffit de les envoyer à « French teacher, 1 rue de l’oeil-qui-saigne, 666 Copikitu Sur Oise » 😉

  2. Ceridwen

    J’ai bien ri.
    Si le cas devait se reproduire, je vous propose de corriger vos copies à votre place, j’aime ça (non, je ne suis pas maso, du moins d’après mon psy).

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