Ceux qui restent

DtGE0

Je suis devenu prof l’année où Daniel Pennac a sorti son Chagrin d’école. Pour ceux qui n’auraient pas mis le nez dedans, il s’agit d’un bouquin qui évoque ses années d’élève et de prof. Autant dire que je l’ai reçu en pas mal d’exemplaires cette année-là, de la part de petits chanceux qui n’ont pas connus les affres de l’hésitation quant au cadeau à m’offrir pour fêter mon entrée dans la vie active.

Pas de bol j’apprécie plus les aventures de la famille Malaussène que l’autobiographie de Pennac. Sans doute parce que bon, un excellent prof / romancier / personnage médiatique qui fait part de ses tourments professionnels quand on débute dans la carrière, ça vous donne un peu l’impression d’être la petite grosse de la classe, à qui la copine d’1m80, 50 kilos toute mouillée se plaint de ne pas pouvoir rentrer dans sa robe.

Un passage cependant m’est resté à l’esprit. Pennac explique, lors d’une rencontre avec l’une de ses anciennes élèves, qu’il a toutes les difficultés du monde à s’en souvenir, tant que l’on n’a pas réactivé sa mémoire à coup d’anecdotes. À l’époque, ça me paraissait grotesque. Oublier ? Oublier un seul de ces mômes ? Un de ceux que vous rencontrez au quotidien, dont les mots vous suivent sur papier jusqu’à chez vous, un mioche dont une phrase provoque une crise d’hilarité ou de nerfs, au choix, l’un de ceux qui s’est rendu coupable d’une anecdote qui, forcément, restera gravée dans le marbre parce que c’était époustouflant, délirant, triste à en crever ou inimaginable ? Oublier un seul de ces élèves ?

Oui. Totalement.

Je le dis sans honte aucune mais avec beaucoup d’étonnement : j’oublie mes élèves. Très vite. Pour peu qu’ils n’entament pas un deuxième round dans mes classes, il me sera très vite difficile de me remémorer leur prénom, et dès que j’ai changé de bahut, j’ai gommé leurs visages. Je me suis longtemps demandé pourquoi, et je ne suis toujours pas sûr d’avoir la réponse. Juste des théories. Ma préférée, la plus probable, c’est celle du Big Bang.

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Non, pas celle-ci. (Mon addiction aux séries atteint d’affligeantes proportions)

Parce que la rentrée scolaire, c’est violent, comme expérience. Pas mal de collègues me confient avoir des crises de larmes à la fin des vacances d’été. Et pas parce que, en tant que sales fonctionnaires surpayés, ils ne supportent pas l’idée de bosser, pas parce que ce sont de « mauvais profs ». Non. Mais parce que réintégrer l’idée que cinq jours par semaine, on va partager le quotidien de centaines de chiards, qu’il va falloir se connecter à leur attention, qu’il va falloir déployer énergie et talent pour exister à leurs yeux, ça a quelque chose de terrifiant. Préparer les cours ? C’est un plaisir, c’est le côté valorisant de la profession. Corriger des copies, remplir des bulletins ? Ça se fait. En grognant, parfois, mais ça se fait. Recevoir des parents aussi. Mais être là, présent à chaque respiration, être assez soi-même, être assez concentré – littéralement – pour que les mômes nous prêtent attention, changer de voix, de masque suivant l’heure de la journée, être prêt à tout… C’est là l’indicible, le vrai défi du prof.

Alors il faut plonger. S’immerger jusqu’au fond. Chacun à sa manière, mais chacun au maximum de ses capacités. Et ma manière c’est celle-ci : chaque classe est ma seule, mon unique classe. Chacune est l’ultime chance que j’aurais de faire ce boulot, de tenter ce cours-là. Une heure est unique, une heure foirée ne sera pas rattrapée. J’ignore s’il s’agit du bon moyen, mais c’est celui qui me fait tenir.

Alors oui, le Big Bang.

Forcément, dans cet état d’esprit là, c’est dur d’avoir de la place pour l’avant ou l’après. Quand un nouvel univers se crée, ce serait byzantin de s’occuper du précédent. Et donc j’oublie. J’évacue. Pas par mépris, pas par ennui. Par nécessité. Et je me relance dans la bataille.

Mais bien sûr, il y a ceux qui restent. Les mômes qu’on n’oubliera pas. Et c’est étrange : ce ne sont jamais ceux auxquels on s’attend.

– Il y a, bien sûr, la Vraie Première Classe. Celle dont j’ai déjà parlé, celle devant laquelle j’ai débarqué, en pleine campagne, sans savoir où je mettais le doigt. Celle devant laquelle j’ai passé pour la première fois un masque de prof. Un vieux masque en carton troué. Et ces élèves ont eu la politesse de me considérer comme tel. Très peu de leurs regards ont basculé dans le vide.

– Il y a eu Amelle. Amelle qui restait collée à mon bureau/ma porte/mes semelles tandis que je n’espérais qu’une chose : profiter des dix minutes pendant lesquelles je pouvais devenir autre chose que le Grand Dispensateur de Savoir pour courir m’empiffrer de café industriel et de viennoiseries qui l’étaient tout autant. Amelle ma première vraie élève glue « Vous avez fait quoi ce week-end monsieur ? » « Et vous savez ce que ma maman elle m’a dit quand on faisait les courses ? » « Jean-Jacques Goldman, vous aimez Jean-Jacques Goldman monsieur ? » (NON Amelle, quand j’entends Jean-Jacques Goldman, je regrette de faire ma déclaration d’impôts en ligne, je voudrais pouvoir la remplir à la main à chaque fois que j’entends une de ses chansons, c’est COMME ÇA que je n’aime pas Jean-Jacques Goldman !) (pardon aux amateurs de Jean-Jacques Goldman hein. C’est irrationnel). Amelle qui m’a fait comprendre qu’être prof, c’était aussi en dehors des 55 minutes réglementaires.

– Naoufelle avec qui on a adoré se détester. Naoufelle qui n’en foutait pas une en classe, qui n’apportait jamais ses affaires mais dont la répartie et la propension à l’absurde rendait toute tentative d’engueulade horriblement compliquée.

« Monsieur, j’ai pas mes affaires de classe.
– Ben (je disais beaucoup ben à l’époque) tu attends que je vienne prendre ton carnet et tu prends le cours sur une feuille.
– J’ai pas de feuille.
– Ben tu écris sur la table. »

Et elle l’a fait.

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Si.

Un cours d’une heure sur sa table, avec les mots qu’il fallait écrire en vert bien écrits en vert et ceux qu’il fallait souligner bien soulignés. Naoufelle a pris ses deux heures de colle de bonne grâce et a nettoyé les tables de la salle avec beaucoup d’efficacité.

– Leolio et son envie de partager. Leolio, qui n’était pas le plus brillant, ni le plus pertinent, ni le plus cultivé de sa classe. Mais qui, le premier, est venu me demander de vrais conseils de lecture, m’a montré dans quelles pages, lui, il voyageait. Enthousiasme bien sûr. De se sentir le prof mentor, le référent, et puis le confident aussi, un peu. Et puis très vite, se rendre compte, que ce n’est pas non plus une position évidente. Parce que cet élève, on va le retrouver demain pour lui foutre un 2/20 à sa dictée. Un nouveau masque à se forger, mais un que j’aime porter depuis. Et puis Leolio, qui se voyait s’orienter vers les sciences depuis la Sixième est venu faire un tour dans les couloirs dans son ancien collège l’autre jour. On a discuté, il m’a montré le bouquin qu’il lisait, m’a parlé du dernier Final Fantasy qu’il avait terminé.
L’année prochaine, il tentera une 1ère L.

– Et puis, même s’il fait encore partie de mon Univers de cette année, je sais qu’il y aura Antonin. Antonin que j’ai rencontré la première fois il y a deux ans, en train d’essayer de démolir le mur de la salle dont il avait été exclu à coups de pieds. Par précaution (surtout pour les murs papier-carton-buvard de l’établissement), je l’ai récupéré dans ma salle, vide à cette heure-ci. Il m’a raconté que c’était pas juste. Qu’il parlait oui, mais parce que la prof racontait une histoire qu’il connaissait déjà, que même il l’avait lui-même raconté à son frère, son grand frère. Il a parlé, parlé, parlé.
J’ai hérité d’Antonin l’année suivante et je l’ai encore cette année.
Antonin est visiblement un monstre. Passé tout près du conseil de discipline à plusieurs reprises, il ne bosse pas, et lorsqu’il n’enfouit pas sa belle intelligence sous des couches de connerie bien adolescente, il s’en sert pour piquer ses camarades ou les adultes au vif. Et pour se saborder par la même occasion.
Sauf durant mes cours. Où ses pires moments consistent à ne pas participer, voir à bavarder à deux décibels et demi durant trente secondes. Antonin lève la main, ou, quand il ne le fait pas, sait toujours à quel moment je ne le reprocherais pas, et se glisse dans l’interstice. Et sourit.
Le souci d’Antonin est profond. Je n’en doute pas. Qu’il se comporte ainsi face à un seul prof est peut-être d’autant plus grave. Mais je me dis que quatre heures par semaine, son esprit s’aiguise et qu’il y a une toute petite chance pour que ce soit la porte de sortie qu’il recherche.

Les années passent, les Big Bang se multiplient. Et quand je ferme les yeux, parfois, il y a une classe.
Dans laquelle siègent ceux dont ma mémoire n’a pas réussi à faire l’économie. Ceux  qui comptent, égoïstement. Ceux qui restent.

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5 réflexions sur “Ceux qui restent

  1. French Teacher

    Très beau texte, qui met les justes mots sur un mystère que je n’arrivais pas à percer : comment se faisait-il que j’oubliais si vite les élèves ? (y compris, honte sur moi, pendant les vacances en cours d’année…) Et très belle réflexion sur ce qui fait la grâce et la difficulté de notre métier : être à 100% devant les élèves, et ce lien qui se crée, parfois malgré nous, avec certains d’entre eux. J’aime l’idée que ceux là puissent peupler notre classe virtuelle de souvenirs… Merci, Monsieur Samovar, de si bien parler du métier…

    1. H.

      Et merci beaucoup pour ce commentaire !

      Comme je le disais, ce n’est qu’une théorie. Mais à laquelle je souscris de plus en plus. Ce boulot est intense à tous points de vue – ce qui peut être génial comme extrêmement compliqué – et nécessite parfois des lignes de fuites. L’oubli d’une année sur l’autre… ou l’envie d’en parler sur un blog.
      À très bientôt !

  2. Mathieu

    Jeune enseignant à mon tour, votre texte vient de me faire joliment vibrer.
    Je tenais à le dire… simplement (et avec le modeste vocabulaire d’un prof de maths).

  3. Très joli billet.

    Et accessoirement, je retiens le coup du big bang pour justifier l’oubli quasi instantané du nom et parfois du visage de la majorité des élèves d’une année sur l’autre 😉

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