La rencontre

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Filia est remarquable de banalité.

Ça n’est pas de la mauvaise volonté, je n’arrive pas à fixer Filia dans mon trombinoscope mental. Toujours elle se dérobe. Son apparence, son comportement sa voix, tout glisse. Elle est trop sérieuse pour rejoindre le groupe des élèves tangents, pas assez pour gagner les galons des travailleurs. Elle participe juste assez pour se maintenir au-delà de la frontière des « discrets ». Ses notes sont sans intérêt, mais un pic ou un abîme de temps à autres pour rompre avec ce qui risquerait de se muer en régularité.

Quand je fais l’appel mental des 4ème Gentil Gentils, Filia reste invisible.

Mais aujourd’hui.

Retour de vacances, mini-redécouverte des mômes. Devant moi une élève, presque une jeune fille qui me fixe d’un regard fiévreux. Elle a de grands yeux noirs, elle me les plante au fond des iris.

« Monsieur j’ai lu « Le Cauchemar d’Innsmouth. » »

Il me faut quelques secondes pour retrouver les lettres qui composent Filia, je ne prête pas attention au sens profond de sa phrase. Je n’articule qu’un affligeant :

« Ah. Et tu as aimé ? »

Elle ne répond même pas, continue de m’incendier tranquillement. Ça chauffe dans mon cortex, je comprends enfin qu’il se passe quelque chose d’important. Non, d’immense.

« Ah. Tu as aimé. »

Elle hoche lentement la tête. Elle gagne sa place d’une démarche de jeune fille, elle est grande aujourd’hui. Très grande, du haut de son mètre cinquante. Elle s’assoit et sort ses affaires. Elle est prête, elle n’a qu’une envie : le commencer, ce contrôle de lecture que je leur ai promis. Parce que ça va lui permettre de replonger dans les eaux glauques du port, de recroiser les créatures marines d’Howard Philip Lovecraft. Je distribue les sujets un peu crispés. Les questions sont bêtes, très bêtes. C’est juste histoire de voir. De vérifier s’ils ont entrouvert le truc.

Elle saisit sa feuille sans un mot, et se met à écrire en apnée. Elle ne s’arrêtera pas pendant vingt minutes. J’ai beaucoup de mal à jouer mon rôle de professeur. À maintenir ma présence dans la classe, à demander à l’un de cesser de copier, à l’autre de ne pas bavarder. Je voudrais pouvoir me concentrer sur ce miracle. À quatre-vingt trois ans de distance, le maître de Providence rencontre Filia, élève d’un moche collège de région parisienne. Elle promène sa mine de stylo le long du Récif du Diable, défie les dieux muets et névrosés, déchiffre les anciens symboles.

C’est plus tard, c’est dans le RER. Toutes les réponses de Filia sont irréprochables. Arrive la question 9, la dernière « Expliquez ce que vous avez pensé de la nouvelle. Justifiez votre réponse par des arguments personnels. »
« (…) quand le narrateur dit qu’il vivra à jamais dans l’émerveillement et la gloire, on veut presque tomber dans la folie pour comprendre ce qu’il ressent. »

Filia a rencontré son livre. Celui qui ouvre les portes, celui qui donne envie. Enfin. Et peu importe l’avenir. Peu importe qu’elle lise tout Lovecraft et rien d’autre, qu’elle finisse critique littéraire, bibliothécaire, luthier, manutentionnaire ou jongleuse. Elle lit.
J’en pleurerais. C’est pour ça que je suis prof. Pour avoir le privilège d’assister à ces moments sacrés. Ceux où une histoire se tatoue dans la mémoire, où quelques mots se glissent dans l’ADN.

C’est mon premier jour de cours après les vacances. Et Filia m’explique pourquoi j’enseigne.

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5 réflexions sur “La rencontre

  1. P*tain. C’est beau. Et rageant parce que je ne crois pas qu’il y ait de recette. Les vieux de la vieille installés dans leur costume et leur salle depuis trente ans couineraient sûrement que si, mais moi je crois que non.
    Dans le genre « illumination divine », la semaine dernière j’ai réussi à faire comprendre à Maxime, 15 ans, ce qu’est un COD. C’était beau tellement il osait pas croire que oui, il avait compris. J’en aurais chialé aussi.
    Keep on rockin’, dude.

  2. Karen72

    Ça donnerait presque envie de reprendre plus tôt ! Bon, je vais quand même profiter des mes derniers jours de vacances . En espérant qu’en étincelle comme celle là anime l’œil d’un de mes élèves …

  3. Brp

    Quel bonheur de passer ici et de trouver quelque chose de neuf, de sacrément bien écrit, de beau chaque fois !
    J’y puise les mots à mettre sur tout ce qui bouillonne en moi, jeune prof’ de campagne, et beaucoup d’espoir pour cette longue carrière qui m’attend.
    Thanks

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