Le vortex

trou-noir

Cette année, en 5ème Ballon, j’ai hérité de Jonah.

Je déteste Jonah.

Physiquement. Je voudrais qu’il lui arrive malheur. Qu’il tombe malade, qu’il soit forcé de déménager du jour au lendemain. N’importe quoi pour ne pas l’avoir en cours. Le simple fait de le voir me crispe les mâchoires et m’arrache la moindre particule de gentillesse.

Je hais Jonah d’être détestable. Au point de me faire oublier que je suis prof. Que peu importe qui passe la porte de la salle B213, je me dois de l’accueillir avec bienveillance et fermeté, tout lui donner pour qu’il comprenne, qu’il se construise. Avec lui, c’est tout simplement impossible.

Jonah est bête. Ce n’est pas du mépris, juste un diagnostique. La bêtise rentre dans la composition chimique de l’adolescent en quantité plus ou moins importantes. Et c’est plus facile de faire de l’achimie à cet âge-là que quand ils seront adultes. La bêtise, c’est loin d’être le pire matériau de départ pour travailler avec un élève. Ça peut même être motivant. De la décrasser un peu, cette carapace de stupidité, de faire réfléchir les mômes sur les énormités qu’ils profèrent à longueur d’heures, de s’en moquer un peu, de temps en temps, histoire qu’il en tombe des morceaux, et de voir l’intelligence briller de l’autre côté.
Mais la connerie de Jonah, ce n’est pas une carapace, c’est une armure complète de chevalier médiéval, visière fermée. Ça rend toute communication impossible ou presque. C’est pas faute d’avoir essayé. La patience – beaucoup de patience – la douceur, le sarcasme, la rigueur. Les cris, les rires. Rien à faire. « T’façon vous parlez pas français ». Fin de non-recevoir. Jonah ne comprend pas, tout simplement. Je déteste le regarder dans les yeux. Parce que dans ses iris noirs, il y a comme un tourbillon, un vrai vortex. Toute tentative de l’atteindre s’y noie.

Jonah est méchant aussi. Vraiment méchant. Les conneries, il les fait dans une vraie volonté de nuire. Mais ça n’est même pas une méchanceté réfléchie. Non. Juste le comportement balourd et crade d’un sale môme. Frapper un camarade, insulter un adulte. Se lever et aller renverser un cahier, une trousse, une table. Et, quand tout a été fait, quand il se rend compte que sa méchanceté afflige plutôt qu’elle ne provoque, hurler. À ce point-là, Jonah n’articule plus. Il crie, c’est tout. Jusqu’à ce qu’avec un soupir, je sorte l’aveu d’échec : le papier d’exclusion. Merci d’accepter – encore – Jonah en salle de retenue parce qu’il est chiant, qu’il gonfle son monde. Parce qu’il pourrit mon cours.

Ce môme me mine. Il me renvoie aux premières années en région parisienne, à ces moments planqués derrière mon bureau, devant des visages qui se foutaient royalement de ce que je pouvais raconter. Et je ne pigeais pas. Je ne comprenais pas pourquoi dans la salle à côté ça marchait, pourquoi quand on disait de prendre le livre page deux-cent quatorze tout le monde prenait le livre page deux-cent quatorze sans moufter. Peut-être que j’étais invisible en fait. Que c’était une malédiction, que je n’avais rien à faire là. Aucune légitimité. Pas prof, pas adulte, pas le droit d’être dans cette salle.
J’ai bossé, me suis pris en main. J’ai rebossé mes cours, je me suis remis en question. Et petit à petit, j’ai construit quelque chose d’un peu cohérent, j’ai commencé à exister aux yeux des mômes.

Mais il y a toujours un Jonah. Qui, lorsque je plante mes yeux dans les siens, ne voit rien. Ou tentera – tentera parce qu’il n’a pas les capacités pour réussir – de se foutre de son prof.

Jonah, c’est la frontière. Là où le pouvoir des profs s’arrête. On peut beaucoup. Expliquer, réexpliquer, re-réexpliquer. Donner des cours de rattrapage, de soutien, parler après les cours, individualiser les exercices, montrer autrement, faire lire, voir, écouter. Sortir de la classe, lancer des débats, des concours. Préparer des contrôles, avec plein de questions, sans questions. Transformer un mur de la classe en une représentation de la Comté. Mettre en scène. Alerter les parents, l’infirmier scolaire, les autorités compétentes.
Mais il y a des limites.
Ces limites c’est quand Jonah se met à hurler. Quand les mots ne servent plus à rien, qu’il faut juste mettre dehors. Et puis voir la maman, une énième fois. Oui je sais, il faut que mon fils il travaille, il va à la maison de quartier, je lui achète des cahiers vous savez. Oui, je sais il fait n’importe quoi, il s’excuse. Voir l’administration une énième fois. On a déjà tout fait, les classes relais, les éducateurs. Non, non pas de conseil de discipline, il n’a mis personne en danger, il n’a rien fait de grave, vraiment.

Et puis en salle des profs, les mots de ce collègue : « on peut rester à parler de ces mômes-là, ça ne sert à rien, à part à déprimer. C’est sur tout le reste qu’il faut agir. » Les mots de la raison bien sûr. Les mots que je ne suis pas encore assez grand pour accepter. Se résigner.

Si j’aime ce boulot d’amour, si je crois en ce que je fais, c’est aussi, c’est toujours parce que je me raconte des histoires : on aidera ces mômes à trouver leur chemin, on cassera la gueule aux monstres qui se dressent sur leur route. Et même si on ne réussit pas toujours, au moins on les aura fait avancer de quelques pas. Tous, sans exception. Et on repartira vers le soleil couchant, on sera des héros, on aura gagné.

Mais là, j’ai les yeux dans le regard de Jonah. Et il n’y a plus rien. Plus d’histoires, plus de possibilités, plus de mots.
Juste le vortex.

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