It’s time to try defying gravity

Solar_sys8

Vendredi midi. Le vendredi midi, la gravité terrestre se fait plus forte. Toujours.

   Le vendredi midi, il n’y a pas grand-monde à la cantine. Grâce à super-adjointe-de-l’année-dernière, nombre de profs ont eu le droit de partir en week-end dès le vendredi matin, ou carrément le jeudi soir. Du coup, le vendredi midi, le langage descend au niveau du sol. On se lâche. Confessions, langue-de-putage et surtout blagues de cul. Beaucoup de blagues de cul.

Le vendredi midi, c’est pause café affalé dans les infâmes chauffeuses en simili-cuir vert qu’on a défendu avec l’énergie d’un patron du CAC 40 défendant son parachute doré, quand des responsables du Conseil Général ont décrété qu’il fallait les reprendre du fait que ces innocents sièges violaient des règles de sécurité en plus du sens esthétique le plus élémentaire. On pèse vingt kilos de plus, on se demande comment on va pouvoir se lever pour enseigner deux-trois trucs à des ados hargneux et fatigués. Le vendredi midi, c’est l’heure de mon mantra. « Deux heures. Putain, je vais jamais tenir encore deux heures de cours. »

Le vendredi midi, c’est le moment des craquages.

Bagarre générale dans la cour. Un môme, un de ceux dont je suis le prof principal, « un des miens », se fait rouer de coups. Les surveillants – pardon, les assistants d’éducation – qui courent au quatre coins de l’immense Collège Crimea arrivent comme ils peuvent à arracher le gamin à la foule. La plupart de ceux qui l’ont tapé n’avaient aucune raison de le faire. D’autre, même, étaient ses potes. Mais il était à terre. Fallait le faire, c’est comme ça. Tu t’es fait renverser, renverser par une fille en plus, tu te fais taper, c’est comme ça. Victime de la gravité. La Conseillère d’Éducation et moi, on tente timidement de l’expliquer à la maman affolée venue chercher son fils. De répondre à sa question, question de bon sens « Mais c’est quoi cet endroit ? »

Le vendredi midi, bientôt ce sera l’heure d’un conseil de discipline. Je siège, on m’a élu. Je siège, je me tiens droit, j’essaye. On m’a élu pour être sérieux. Et pour assister à ces constats d’échecs : les conseils de discipline, tous ces mômes qui nous pètent dans les doigts. Aujourd’hui, un petit monstre hargneux. Il suffit d’un regard pour déchiffrer les grandes lignes de sa souffrance, ses chaos adolescents superposés. Un réacteur en fusion, qu’on n’apprivoisera sûrement pas par les mots, les cartes ou les équations. Le langage lui rebondit dessus, on tente de se faire comprendre une dernière fois, de poser de timides limites sur lesquelles le petit monstre pisse copieusement. Il n’y a plus rien à faire, il n’y avait déjà plus rien à faire au début de l’année. On se débarrasse de cette apocalypse adolescente. Histoire de se dire qu’on n’est pas venu pour rien, on lui conseille d’aller parler à un psy. L’apocalypse se rebelle, crache qu’elle n’est pas cinglée. On annone tous dans un bel unisson « C’est pas juste pour les fous. » L’apocalypse n’entend rien elle est déjà loin. Elle a quitté la zone de gravité du Collège Crimea.

Je suis lourd. Chaque heure pèse plusieurs atmosphères terrestres. Les Cinquièmes Nitro sont en contrôle, j’interdis les questions, « pour qu’ils réfléchissent par eux-mêmes ». Mon cul oui. C’est juste pour pouvoir s’asseoir deux secondes, pour pouvoir récupérer, supporter le poids de la gravité.

Au fond de la classe, il y a Faune qui ne la ferme toujours pas. Faune est l’un de ces mômes capables de parler sans s’arrêter une seule fois pendant 55 minutes. Ça tient du miracle, miracle qui se joue des remarques, réprimandes et sanctions. J’essaye sans succès d’intégrer Faune à une classe de vingt-huit mômes immatures depuis le début de l’année sans le moindre succès. Je le regarde un peu lassé. Je repense à une conversation que j’ai eu le soir précédent, avec l’un de ceux qui s’occupe des chiards dont « on ne sait plus quoi faire. » Je vois ce gamin qui se bat lui aussi. Contre ses démons, quel que soit le nom qu’on leur donne : problèmes d’apprentissage, handicaps ou « troubles dys ». Le temps de concentration de Faune n’excède pas les trois dixièmes de secondes, ça n’est pas sa faute. Mais merde, il a des parents, un prof principal, un orthophoniste. Je ne vais pas gérer en plus.

Sauf qu’on est vendredi midi. Que j’en ai marre d’être écrasé, que les autres mômes sont plutôt calmes. Et d’un coup j’ai envie de défier cette putain de gravité.

Alors je fais s’asseoir Faune à côté de moi. Et je commence à tricoter son temps de devoir avec lui. Cinq minutes où il bosse. Je l’arrête cinq minutes, lui parle d’autre chose. Cinq nouvelles minutes, deux questions. Cinq minutes de dessin. Cinq minutes de conjugaison, Cinq minute de rien.

Pour la première fois depuis des lustres, la feuille de Faune se couvre de mots. Pas forcément tous justes. Mais des mots d’élève, pas des mots de sale môme, de jean-foutre ou de saboteur de cours professionnel.
Il est presque en sueur, Faune, quand il me rend son devoir. Complet.

On est vendredi, c’est la fin de la journée. Et malgré la gravité de mille milliards de tonnes, je marche. En m’accrochant au filin ténu, si ténu des petites victoires sur le poids du monde.

« As someone told me lately, everyone deserves a chance to fly. »

wicked___defying_gravity_by_risu_kikiyou-d5u7t94

Publicités

2 réflexions sur “It’s time to try defying gravity

  1. French Teacher

    Très joli… bravo d’avoir eu le courage, l’énergie, la volonté de défier la gravité ce vendredi… pour Faune et tous ceux qui lui ressemblent et devant qui, bien souvent, on baisse les bras…

  2. Tous les Faune sont à l’origine de moments de grâce pour peu que la gravité du jour s’y prête, mais cela arrive si rarement qu’il faut bien de l’énergie et de la passion pour continuer à y croire.
    Merci pour ce petit rappel d’espoir.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s