Petit manuel de survie en cas de rencontre avec un parent d’élève

Jeune prof (ou vieux prof, ou prof d’âge indéterminé en fait), je sais ce qu’il t’arrive,

C’était une journée comme les autres, tu t’apprêtais à déverser devant des classes bouches bées des connaissances, somptueusement mises en scènes via des diaporama que t’envient Apple, des exercice à la fois pertinents et ludiques et des travaux pratiques innovants incluant une génératrice pomme de terre et un hamster (aucun animal n’a été blessé pendant la rédaction de ce billet mais presque). Et voilà-t-y pas que, pendant qu’une pause café bien méritée, la CPE vient t’avertir d’une voix tremblante que la maman / le papa / l’oncle de Maribelle / Julio / Gregor tient ab-so-lu-ment à te rencontrer dans les plus brefs délais. Peut-être as-tu puni son marmot ou as-tu haussé la voix en estimant que sa paire de ciseau ne devait pas être utilisée comme outil de piercing artisanal. Toujours est-il qu’il veut te voir. Et que parait-il que c’est pas quelqu’un de commode-commode, comme l’explique Léopold, le collègue de techno en finissant de verser son Lexomil dans sa tasse d’Espresso (what else ?)

À ce point de ton existence d’enseignant, deux choix s’offrent à toi :

1. T’enfuir au Venezuela sous un faux nom crédible genre Aristide Bismuth, changer de vie et terminer éleveur de pékinois, plan de carrière certes exaltant mais faut aimer ramasser les crottes de chiens.

2. Faire face, avec résolution et classe. (Je persiste à dire que rajouter « avec résolution et classe » à la fin de chaque phrase résoudrait beaucoup de problèmes dans le monde).

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Je vais nommer un nouveau gouvernement avec résolution et classe.

Étant donné que je ne connais pas grand chose à l’immigration vénézuélienne, je me permets de te donner quelques conseils afin de survivre à cette fameuse rencontre tout en conservant à peu près ton intégrité physique. Toute la stratégie quant à cette confrontation réside dans le fait de bien connaître son adversaire.

– Le parent d’enfant-roi : facilement reconnaissable au fait qu’il est bruyant. À cinquante mètres, tu pourras déjà distinguer les termes de « pas possible – chérubin – procès – avocat – bourreau d’enfants. » Paradoxalement, c’est l’un des plus simples et des plus jouissifs à retourner comme une crêpe. Le jeu consiste à ne jamais dire du mal de son engeance, quand bien même tu le soupçonne de gang-banger des chèvres dans la cave de son immeuble (maman, si tu lis ça : pardon).
Les premières secondes sont déterminantes : adopte une expression à la fois inquiète et soulagée et coupe-le tout de suite dans sa logorrhée par un « Je suis tellement heureux de vous rencontrer, je suis très très inquiet pour Alonzo. »
Passe ensuite quelques minutes à expliquer que, oui, Alonzo est vraiment un être exceptionnel (là tu ne mens pas) et que oui, bien entendu que son projet professionnel de devenir roi de Jupiter est tout à fait envisageable mais que là, vraiment, tu t’en fais beaucoup pour le chérimimi. Et quel parent n’aime pas avoir face à lui un pédagogue éclairé, conscient du potentiel illimité de son rejeton ? Dès que tu vois deux-trois étoiles dans ses yeux, tu peux passer à l’assaut, tout en glissant deux trois « parce que vous savez, je pense vraiment que votre enfant a QUELQUE CHOSE » (tu ne mens toujours pas) histoire d’adoucir le tout.
Certes tu te retrouveras avec des échardes dans la langue pour cause de langue de bois carabinée, mais il y a des chances qu’Alonzo se fasse sérieusement engueuler ce soir pour ne pas avoir écouter ce prof extraordinaire qui a tout compris. Et tu pourras le toiser d’un regard narquois le lendemain, en le remerciant de t’avoir permis de rencontrer ses charmants géniteurs.

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Genre comme ça

– Celle qui déteste les fonctionnaires : Là encore, il faut agir vite. Commence par arriver avec quelques instants de retard, en expliquant que tu terminais de donner un cours supplémentaire à la petite paralytique du collège et que tu t’excuses de le recevoir comme ça, entre deux portes, mais tu comprends, le conseil d’administration ne va pas tarder à commencer et oh oh oh, vous savez aussi bien que moi jusqu’à quelle heure ça peut nous amener. Évoque ton principal en l’appelant par accident le chef ou le patron et fait mine, avec maintes excuses, de répondre à un texto extrêmement urgent qui confirme que tu travailles bien demain samedi parce qu’il faut bien qu’il y en ait qui se dévouent hein !
Tu gagnes des points bonus si tu places quelques éléments de langage comme « je crois au travail avant tout », « travailler plus pour gagner plus » et « le travail lib… Non. Non là désolé, je ne peux pas.

– Celui qui se marre tout le temps : Il t’a convoqué parce que vraiment, il ne comprend pas, et puis bon, faut les laisser vivre, les jeunes. Nous aussi on a été comme ça à leur âge, elle est rigolote Loretta, quand elle traite son prof de gros connard, faut pas penser à mal.
Celui-là c’est facile. Commence par observer une pause appuyée avant chacune de tes réponses, durant laquelle soufflera le blizzard. Continue en expliquant que toi aussi, tu apprécies la gaudriole (à dire avec le ton de Mlle Mangin), mais que tu ignores si les futurs employeurs de Loretta seront si indulgents. Qu’en temps que professeur chargé de l’éducation de sa merveille, tu ne tiens pas à ce qu’elle se comporte d’une façon qui la forcera à s’orienter professionnellement vers quelque terrain abominable du genre percepteur d’impôts, employé au CSA ou censeur d’humoristes lolants, type Anne Roumanov ou Kev Adams.
En gros pour ces parents-là une seule ligne de conduite : Winter is coming.

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Lady Olenna Tyrell, pourvoyeuse en silence glaciaux couillus.

– La prof : Tu lui parles de truc de profs, vous rigolez un coup, vous reparlerez du mômes quand elle viendra bouffer à la maison, affaire classée, au suivant.

– Celui qui pense que de toutes façons, l’école ça sert à rien : de toutes façon le plan de carrière de son rejeton est tout tracé. Après avoir atteint la notoriété sur Youtube grâce à ses vidéos de rap (Kevin666 le king de la téci), son monstre fera deux ou trois téléréalités, avant de finir juge à un télécrochet.
Là j’avoue que ça va être douloureux : mais si tu arrives à rester sérieux et à expliquer que, oui, même Nabilla a un jour lu un livre en entier (par accident on est d’accord, elle pensait qu’elle était en train de vidanger son réfrigérateur) et que Benjamin Castaldi a un diplôme quelconque, c’est gagné. Pendant ce temps, tu dois cependant entendre ton âme hurler de douleur. Mais baste, il faut ce qu’il faut.

– Le « écoutez mon petit monsieur » : Il sait tout mieux que tout le monde sur tout en général et la totalité en particulier. Dans ces cas-là, même si après huit heures de cours, c’est pas forcément évident, tu n’as qu’à jouer LE prof. Tu sais le vilain. Celui qui traumatise, qui met des 0 en ricanant et qui te garde en retenue pour copier des lignes. Parce qu’il est intransigeant, que c’est comme ça, et que le soir tu va rentrer dans ton château tout noir avec le sentiment de l’infâmie accomplie. Et petit à petit, tu vas voir sous le vernis jovial et un peu agressif, le garçon en culottes courtes qui va finir par les mouiller, les culottes en question.
Bonus : tu peux le saluer par un mwahahaha lorsqu’il repart tout penaud.


Tu peux t’entraîner là-dessus.

Sur ces quelques conseils, je te souhaite une bonne rencontre avec ce parent qui est au fond un élève comme les autres.

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3 réflexions sur “Petit manuel de survie en cas de rencontre avec un parent d’élève

  1. B.

    Il y a aussi, surtout quand on débute, le cas du parent-prof qui se permet de décortiquer vos méthodes et séquences en disant « aaaah non, mademoiselle, c’est pas comme ça qu’il faut procéder… » ou « Comment vous vous adaptez aux nouvelles méthodes d’apprentissage ? » Ce doux sentiment de vivre une deuxième inspection annuelle…

  2. lolv0736

    Tout à fait d’accord, ce sont les pires moments de l’année! C’est toujours angoissant, ces gens qui se permettent de « noter » vos méthodes, vos textes… J’imagine qu’avec l’expérience, on apprend à les remettre à leur place sans en avoir l’air, mais en attendant, cela m’arrive encore de ne pas dormir sereine au soir d’une réunion parents-prof.

    1. lola

      « Tout à fait d’accord, ce sont les pires moments de l’année! C’est toujours angoissant, ces gens qui se permettent de « noter » vos méthodes, vos textes… »
      J’espère qu’en étant conscient de cette réalité, vous ne notez plus vos élèves.

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