Vademecum à l’usage du jeune enseignant en milieu hostile

Attention, billet aux forts accents prétentieux, style hélium dans les chevilles et tête tchernobylesque.

Voici donc quelques années que j’arpente les chouettes collèges de la région parisienne après être tombé dans l’enseignement un peu n’importe comment (un jour faudra que je te raconte comment j’ai passé mon CAPES. Un grand moment de rigolade, à base de cours du CNED photocopiés et de Stephen King). Je ne pense pas m’être encore métamorphosé en grand ancien, mais quand je me rappelle du bébé prof qui est entré dans sa salle de classe en émettant davantage de transpiration qu’un politicien de sophismes, je me dis que ça aurait été bien chouette qu’on me donne deux-trois conseils afin de descendre dans l’arène plus style Russell Crowe que Christian Clavier dans Asterix.

gladiator3

Le lundi de la rentrée…

Pas une méthode d’enseignement, ou un mode de conduite à tenir absolument, non. Les Centre de Documentation Pédagogiques (les CDI des enseignants quoi) sont remplis d’hilarants DVD traitant de la gestion des classes. Je suis de plus en plus persuadé qu’une solution clé en main n’existe pas. Qu’on doit chacun apprendre à transmettre avec ce que nous sommes, notre personnalité, notre caractère et nos goûts.

Mais quand même. Quand même il y a des trucs. Quelques méthodes qui permettent de tenir le coup, quand tu te retrouves catapulté en pleine région parisienne et que tu te dis qu’Entre les murs c’est quand même un sacré monument à l’euphémisme. Donc sans plus tarder voici ma liste. Ce que j’applique chaque année, quelle que soit la classe et quel que soit le bahut. Je pense que, pour beaucoup, je vais enfoncer des portes grandes ouvertes avec un tronc d’arbre d’un diamètre nabuchodonosorien, mais si ça peut servir à une poignée de visiteurs égarés, ce sera chouette.

1. Dire, c’est faire.

C’est ze règle numeur ouane. C’est vrai au théâtre, c’est encore plus vrai dans une salle de classe. Que ce soit pour donner un devoir, promettre une remise de copies ou une sanction, il est essentiel / obligatoire / vital de toujours faire ce que l’on dit à des élèves. Sur le papier c’est facile. Mais face à une trentaine de chiards en ébullition, la tentation est souvent grande d’agiter un épouvantail du genre « continue et j’appelle tes parents », « tu vas être collé trois heures » « je vais te suspendre par les nerfs optiques à la corniche de l’établissement » (en général c’est mieux de ne pas en arriver là).

Faut toujours faire ce qu’on dit. Même s’il est 18 heures, et que t’as pas envie de te taper un énième appel de Madame Armidia, qui anime sur facebook le groupe « les profs, ces désaxés juifs francs-maçons homosexuels zoophiles qui traumatisent nos chérubins enfin surtout le mien ». Même si le dernier épisode de Dr Who t’attend avec ses petites mimines mais que tu as promis leurs rédactions à tes quatrièmes.

Réussir à faire passer l’idée à tes élèves que la limite, elle est toujours là où toi tu la fixes par ton langage, c’est sans doute la plus grande victoire possible.

2. 2 minutes par élève

55 (nombres de minutes d’un cours) / 28 (nombre d’élèves dans une classe de collège en gros) = 1,96 et des brouettes. En gros à chaque cours, tu peux te permettre d’accorder deux minutes d’attention à chaque élève. Bien sûr c’est totalement débile comme axiome, et chronométrer l’attention que tu leur portes est un truc de déséquilibré ou, pire, de prof d’EPS.

Mais le garder en tête n’est pas inutile.

Il y a énormément d’élèves qui captent l’attention. Par leur participation, leur constant besoin d’aide ou leur… dynamisme (lire : leur propension à faire monter ta tension à des hauteurs jusque là insoupçonnées). Et pendant ce temps, il y a Hazem, Line ou Adil. Qui ne l’ouvrent jamais. Qui sont tous de niveaux divers mais ont en commun de ne pas lever la main, participer ou réclamer de l’aide. « C’est comme ça depuis la maternelle » te dira-t-on souvent aux rencontres parents-profs. Ça peut être chouette, d’essayer de se détacher des élèves capteurs d’attention pour aller les voir eux, de temps en temps. Tant pour eux que pour toi. Les problèmes de Kayle, qui, pour la septième fois en une heure, dégoise des épithètes à faire rougir un régiment de la Légion Étrangère n’ont pas à envahir ta classe ni ton cerveau quatre-vingt-dix pour cent du temps.

huitres-alice-au-pays-des-merveilles

Hazem, Line et Adil patientant pendant que tu tentes de convaincre Kayle de reposer ce cutter / cet extincteur / cette bombe thermonucléaire.

3. Ferme et bienveillant

Ce credo-là, je le tiens de la merveilleuse, magnifique, mirobolante (et tout un tas d’autres adjectifs en « m » mais pas que) Princesse Soso qui sera un jour ministre de l’Éducation Nationale (dès que j’aurais mis au point mon armée d’écureuils volants supérieurement intelligents). Quel que soit le public auquel tu fais face, ce sont les deux attitudes que j’ai toujours trouvées les plus vertueuses à adopter.

– Ferme, parce que oui, nous sommes les adultes et nous avons la légitimité. Que l’on en soit convaincu ou pas, c’est notre problème, les mômes n’ont pas à le subir. C’est nous qui dirigeons la classe. Et pas comme un Joffrey Lannister : la fermeté, c’est aussi ne pas avoir à lever la voix (en particulier quand, comme moi, tu es un mâle à la voix fluette qui s’envole davantage dans les suraigus reinedelanuitiens que dans les graves virils quand tu cries), et surtout, surtout, savoir refuser la négociation. Parce que ça n’arrête pas, un collégien : une dernière chance avant la punition, un délai pour rendre le devoir, une rédaction de deux pages, pas de trois, lire cinq chapitres et pas six… Parfois la tête te tourne et tu as juste envie de dire oui pour que le bourdonnement s’arrête. À ce moment là, tu te rappelles donc Princesse Soso en muse de l’Enseignement, enveloppé dans un drap blanc (ou une robe dispendieuse) et entourée de Petit Poney, tu canalises ta voix à la façon d’une Révérende Mère du Bene Gesserit et tu dis non.

Mohiam+BeneGesserit-1984

Bon, tu n’es pas non plus obligé d’adopter la coupe de cheveux, hein.

– Bienveillant parce que, justement, le non, ça peut facilement devenir une drogue. Ça peut t’apporter une paix de dingue dans tes cours. Mais tu enseignes aussi à de mômes divers. Chacun avec son profil propre, ses difficultés. Et c’est une tentation de tous les instants d’oublier les individus. De faire cours à une masse indéterminée d’élèves dont tu as réussi à effacer les visages par tes règles et tes noms. Mais faut aussi réussir à se pencher sur leurs difficultés spécifiques, à leur répondre pour la énième fois, à tenir compte de leur manque de sommeil, problèmes et difficultés… Sans jamais basculer dans la compassion gnan gnan. Un sacré numéro d’équilibriste qui fait bobo au dos. T’inquiète, ça se muscle.

4. La danse des masques

J’en avais déjà parlé précédemment, mais j’aime radoter. Tu entres dans la classe, tu n’es plus toi. Enfin plus tout à fait. Tu mets un masque. Oui, il va falloir se montrer serein et agréable avec les sixièmes qui, la veille, n’ont pas rendu leur devoir maison pour la moitié d’entre eux, oui, tu aimes les quatrièmes dont tu es prof principal d’amour fou mais à l’heure précédente, ils ont totalement déconné en cours de maths, oui, ta connasse de voisine du dessus t’a réveillé en écoutant le Replay de « Faites entrer l’accusé » à 3 heures du matin sur sa télé Dolby Surround. Oui, tu n’oses pas le dire mais tu as les jetons de Cecilia, qui fait deux têtes de plus que toi et te répond avec une agressivité à peine dissimulée.

Tant pis.

Tu es prof avant tout. Ils n’ont pas à subir tes humeurs, pas plus que tu n’as à subir les leurs. Et puis toutes les classes sont différentes. Certaines seront totalement insensibles à ta persona de tyran froid et sévère tandis que d’autres la vénéreront. D’autres se battront pour venir au cours de ce doux excentrique que tu joues depuis la rentrée, quand ça en fera marrer certains.

Tu es prof. Ce sont tes gestes, c’est ta voix, mais tu dois cacher certaines choses : ta fatigue, ton angoisse, parfois même ton enthousiasme débordant pour certains textes, certaines oeuvres dans lesquels les élèves ne pourront pas te suivre. Faut apprendre à devenir schizophrène. Ou comédien.

5. Never alone

Je souhaite que ça ne t’arrive jamais. Qu’un jour tu ne t’en sortes pas. Que tes cours te sembles merdiques, qu’une classe te bordélise, que tu sortes de la dernière heure de classe de la semaine, le moral en petits morceaux. Mais bon, on va se la jouer grandes personnes hein, y a des chances que ça arrive quand même.

Dans ces cas-là, dans la minute, dans la seconde, tu vas en parler. Et tant pis pour l’infortuné collègue en salle des profs qui espérait juste pouvoir se faire un café lyophilisé tranquille.
Bien sûr, l’idée n’est pas de faire de ton bahut l’annexe d’un cabinet de psychanalyse ou d’un bureau des pleurs (y a internet pour ça). Mais rester mariner avec un problème, c’est la meilleure façon de se retrouver submergé par ledit problème et de passer le week-end prostré sur son canapé en écoutant Adèle, avec la télé en muet sur NRJ12 (c’est dire).

Donc ouais. En cas de soucis, tu mets ta fierté et ta honte sous tes fesses et tu files en discuter. Toujours.

Je ne te dis pas qu’avec ça, ta classe deviendra un temple dédié au savoir dans lequel tes élèves prendront toujours la parole d’un ton mesuré pour partager les réflexions de fou que ta pédagogie aura fait naître chez eux. Mais disons que ça te donnera peut-être deux trois billes pour commencer… Alors bon courage, et à l’assaut !

Publicités

3 réflexions sur “Vademecum à l’usage du jeune enseignant en milieu hostile

  1. Ceridwen

    Je ne connaîtrai pas la peur des élèves, car la peur tue l’esprit. La peur des élèves est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale. J’affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu’elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n’y aura plus rien. Rien que moi

    Je me suis dit qu’un pince-sans-rire avec d’aussi bonnes références que les vôtres pouvait apprécier. Voyez ça comme ma façon personnelle de vous remercier pour cet article.
    Cela dit, j’espère que vous n’enseignez pas l’anglais à vos heures perdues. Je ne voudrais pas finir dans un fossé pour avoir cité la VF.

    1. H. Samovar

      Balancer au fossé quelqu’un qui cite le roman qui a bercé mes années collège ? Jamais de la vie !

      Ceci dit bonne idée, il faudra que je me pense sur les effets bénéfiques de la litanie contre la peur le lundi matin à 8h…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s