La confiture sur le nez

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Il y a une histoire des schtroumpfs que j’aime particulièrement (en plus de toutes celles où on ne se moque pas du schtroumpf à lunettes, qui est de loin le plus cool des schtroumpfs, comme l’explique magistralement cet article) : c’est celle des Schtroumpfs Olympiques. Dans celle-ci, le Grand Schtroumpf fait découvrir les effets du placebo à l’un de ses semblables : il prétend le doper en lui plaçant de la confiture de framboise sur le nez, confiture qui va doper le schtroumpf en question et lui permettre de réaliser des exploits sportifs.

Eh ben la confiture de framboise, je viens d’en servir une grand louchée aux cinquièmes Ballon. Les cinquièmes Ballons ne sont pas une classe que j’apprécie particulièrement. Déjà ce sont des cinquièmes, ce qui constitue pour moi l’âge limite limite (ne me parlez pas des sixièmes qui vous fixent avec un air de chaton drogué ou pleurent quand, par accident, vous soulignez le mot en rouge rubis ou lieu de rouge soleil couchant). Ensuite, ils ne bossent pas. Oui, ça, je sais que c’est un peu le dénominateur commun des collégiens, mais eux n’ont même pas la politesse de faire semblant. Pour finir, ils sont méchants. Pas la méchanceté habituelle de l’ado hargneux, non : une bêtise lourde et crasse, qu’ils exercent entre eux, en s’envoyant à la tronche des épithètes d’une lourdeur affligeante. Une méchanceté bête et compacte.

Si on ajoute à ça qu’un emploi du temps facétieux me force à leur faire cours de 11h30 à 12h30 ou de 16h à 17h exclusivement – l’équivalent sur l’emploi du temps d’un enseignant de la Saint Barthélémy pour les Protestants ou de la sortie d’un album de Christophe Maé pour quelqu’un doté de tympans- et l’on comprendra aisément que je n’éprouve pas à leur égard la jovialité qui me caractérise habituellement, bisounours, licornes et ballons. Mais bon si, comme je me plaît à le répéter à longueur d’années, je ne suis pas payé pour les aimer, je le suis en tout cas pour que les bouquins deviennent à leurs yeux autre chose que d’antipathiques petits pavés gris. C’est donc sabre au clair que je me suis lancé avec eux dans l’étude du Crime de l’Orient Express, de la regrettée Agatha Christie. Ce qui n’a pas manqué de donner lieu à deux-trois échanges cocasses.

« C’est quoi comme genre de livre monsieur ?
– Un roman policier. Avec un meurtre, et un héros qui cherche à deviner qui est l’assassin.
– Aaaah oui, c’est une histoire comme les Feux de l’Amour en fait ! »

« Monsieur ! Vous avez vu la TAILLE de ce livre ?
– Du calme Anya, on va le lire ensemble, tu vas voir si ça n’est pas si compliqué…
– Aaaaaah mais les pages elles, elles sont… elles sont pleines de mooooots !
– Oui, c’est le principe, mais…
– Tout ! Des mots ! Des mots partout ! Partoooooout…
– Si quelqu’un veut bien réinitialiser Anya, je crois qu’elle bug là… »

« Monsieur, le héros est-ce qu’il est genre beau ?
– Non, Hercule Poirot n’est ni genre beau ni beau tout court.
– Ben… Pourquoi ils le laissent être un héros alors ? »

Comprenant que ça n’allait pas être de tout repos, j’ai donc invité mes chères têtes blondes à se procurer un petit carnet, que j’ai pompeusement intitulé « carnet d’enquêteur ». Dans ledit carnet, nous notons tout ce qui peut servir à exacerber la comprenette des mômes : le nom des personnages, le plan du train, l’itinéraire de l’Orient Express, des renseignements sur Agatha Christie… Histoire de les inciter à remplir ledit carnet, je prononce le genre de phrases dont on se rend compte au milieu que ce n’est peut-être pas une si bonne idée.

« Ce carnet, c’est le votre. Il sera noté, mais vous pourrez toujours l’avoir avec vous, même pendant les contrôles. »

Antoine saute sur l’occasion comme la petite vérole sur le bas-clergé breton (expressions poussiéreuses forever). Antoine est l’un de ces gamins que l’on verrait sans peine jouer dans un remake du Village des Damnés, dans lequel il interpréterait les Damnés. Les yeux parfaitement bleu, les cheveux blonds coupés au millimètre et une propension inquiétante à donner raison à Jean-Jacques Rousseau qui voit en les enfants une bande de petits pervers polymorphes.

« Et genre, si on copie des bouts du cours dans le carnet, vous pourrez rien faire. »

Je tourne le regard vers lui. Je dispose d’exactement quatre secondes pour répondre. J’ai huit sarcasmes sous la langue mais avant que le premier ne sorte, j’inspire :

« Il y a des pages obligatoires à inclure dedans, c’est vrai, mais pour le reste, vous pouvez y mettre ce que vous voulez. »

Le cours s’achève, le dernier avant les vacances.

Ce matin, 11h30, je relève le carnet d’Antoine et quelques autres. Entre la fiche signalétique de Mary Debenham et celle de Monsieur Bouc, je tombe sur des synthèses de cours. Ces mômes qui ne prennent jamais la peine d’ouvrir leur cahier pour faire leur exercice ont résumé les premières parties de la leçon avec un esprit de synthèse remarquable. Je les rends avec un sourire.

« Vous avez vu monsieur ?
– J’ai vu.
– Vous êtes dégoûté hein ?
– Antoine, ça t’a pris combien de temps pour faire ça ?
– Je sais pas, beaucoup ! Mais du coup, avec tout ce boulot, j’aurais une super note au prochain devoir et y a rien à faire contre ça. »

Je tourne la tête. Il me voit vaincu. Mon sourire de triomphe, je l’adresse au tableau Veleda. Je demande à Lana de la mettre en veilleuse.

« Wesh c’est bon m’sieur, je disais juste qu’il faudrait qu’on fasse ça avec tous les cours de français. »

En effet…

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