Le Collège Crimea

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Dans mon bahut, on est vingt-trois à partir. J’aurais bien fait un discours, mais comme les adieux risquent d’être assez longs et que, merde, le mousseux et les petits fours n’attendent pas, je le poste ici. Je fais ce que je veux, c’est mon blog.

Aujourd’hui j’ai enlevé mes affichages de la salle B213 du Collège Crimea. Les citations d’Ernest Hemingway, de Mme de Lafayette et de Victor Hugo. Le poster de Wicked sur lequel tous les élèves bavaient d’envie, Cosette, la table à thé du Lièvre de Mars. Je les ai tous rangé dans un tube en carton, avec le nom de Crimea.

J’ai choisi Crimea pour ce collège, parce que c’est le nom de ce pays, dans Fire Emblem. Ce petit pays qui assiste à une guerre entre les immenses nations qui l’entourent. Et dont la Reine se placera sur le champ de bataille, lèvera son épée, pour l’enfoncer en terre. Parce qu’elle choisit la civilisation face au fracas des armes. Faire oeuvre de civilisation, ça a été notre boulot au Collège Crimea. A nous tous. Les vingt-trois qui partent, les quelques qui restent. Avant de combattre les lacunes, d’imaginer comment transmettre le savoir, de créer des projets, il fallait combattre le refus. Celui, inné, des ados qui ne veulent pas de ce qu’on leur donne. Parce que ça vient des profs, parce que c’est loin d’eux, parce que ça ne leur ressemble pas. Et au Collège Crimea, on m’a appris à susciter l’envie. Derrière chaque porte, il y avait l’un des chevaliers criméens, avec ses armes, son destrier et son armure. Qu’ils se battent avec rigueur et méthode ou avec rigueur et méthode, chacun à sa manière pourfendait ce monstre qui rampe sur le visage des mômes. Celui qui rejette.

Et j’ai pu chevaucher à leurs côtés. Écuyer prof, avec mon épée de bois et mon écu, l’assise pas très stable sur ma monture. Ils m’ont guidés. Et ma prise sur mon arme, sur mon art, s’est affermie. J’ai appris la précision, la retenue, la bienveillance. J’ai appris que le Collège Crimea avait besoin qu’on s’y consacre de toute ses forces et de toute son envie. Et que les armoiries du prof n’étaient pas destinées à ceux qui font dans la demie-mesure. On s’est battu, parfois de notre côté, souvent ensemble. De temps en temps contre nos élèves, mais toujours pour eux.

En bons chevaliers errants, on a découvert des contrées lointaines. Même que notre princesse nous accompagnait. Une ville de pierre et d’eau sous le soleil et la pluie, qu’on a exploré en rigolant. Les soixante-dix mômes qu’on escortait ? Juste un élément mineur dans cette grande quête qu’on accomplissait ensemble. Une autre fois, les ruines de nos ancêtres romains, parcourue codex de connaissance poussiéreux sous le bras. Ou tout simplement, les méandres de la cervelle de nos protégés. Plus énigmatiques que le plus tortueux des labyrinthes. Et souvent emplis de pièges mortels.

Entrecoupant notre quotidien de batailles, de conquêtes et de défaites – contre l’ignorance des faibles ou la tyrannie des puissants – nos retours au camps. En cercle, les uns contre les autres, à pester, s’exclamer et rire, une tasse à la main. À chercher dans le regard des autres la détresse à consoler ou l’étincelle pour continuer. Jamais je n’ai vu tant de gens prendre à ce point soin l’un de l’autre. Jamais je n’ai vu personnes plus chevaleresques et civilisées.

Crimea s’évanouit lentement. Le décor tombe, ne reste plus que le collège. Une fin, une fois pour toutes. Mais vos regards perdurent, vous, les chevaliers criméens. Ceux qui ont fait de moi un meilleur professeur.

Non.

Ceux qui ont fait de moi une meilleure personne.

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ABC, you and me

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Généralement, la fin d’année, c’est plutôt sympa. C’est synonyme de classes moins chargées, de cours rigolos et de M&M’s bouffés par kilos en salle des profs. Mais là, je me sens plus d’humeur masse d’armes et épée à deux mains – une année passée à étudier le Moyen-Age en Cinquième et à se faire bombarder de Game of Thrones, ça laisse des traces – que maillot de bain et soirées mojitos.

L’explication de mon petit agacement, se trouve dans cet article de L’Express, depuis relayé par divers medias : Benoît Hamon (le Ministre de l’Education Nationale s’apprêterait à enterrer le projet des ABCD de l’égalité. Pour ceux qui ne connaîtraient pas, les ABCD de l’égalité consistent en un ensemble de projets pédagogiques visant à lutter, dès l’école primaire, contre les discriminations et les stéréotypes liés au genre. En gros, expliquer que oui, Coraline à le droit de vouloir devenir chef de chantier et que personne ne devrait trouver à redire au fait que le papa d’Inès reste à la maison pour s’occuper du ménage. Dans les faits, cela se traduit par des discussions au sein de la classe, des affichages, des lectures de bouquins et j’en passe. C’est très bien expliqué ici, sur le site de l’Education Nationale.

En tant qu’enseignant de collège, je soutiens ce projet à deux mille pour cent. Par convictions personnelles d’abord, mais surtout de par mon expérience de prof. Et je le prouve.

AYRTON, RODRIGUE ET LE HAREM

Soit une classe de quatrième à laquelle j’ai eu la joie d’enseigner cette année. La classe en question est composée de 27 élèves. Sur ces 27, deux se distinguent particulièrement, Ayrton et Rodrigue. Ayrton et Rodrigue ont une propension assez fascinante à prendre la parole à tort et à travers, débarquer en cours quand bon leur chante et prendre leurs petits camarades pour des punching-balls. Il y a quelques semaines, j’avise Rodrigue en train de ronfler comme un bienheureux sur sa table :

« Rodrigue, je peux concevoir que les pleurnicheries de Lamartine t’intéressent moyennement, surtout qu’il a le front de ne pas évoquer une seule fois GTAV dans son poème, mais pourrais-tu, pour faire plaisir à ma tension artérielle et t’assurer une espérance de vie un peu plus longue, écrire le cours que tes petits camarades et moi-même tentons de mettre en place ? »

Pour seule réponse, Rodrigue pointe du doigt Lorna, sa voisine de derrière, qui écrit avec application.

« Si c’est une partie de Taboo, je donne ma langue au chat. Tu m’expliques ?
– Wesh c’est bon, il s’écrit mon cours ! »

Non.

Espérant que ce que je vis n’est que le prélude à une attaque cérébrale, je jette un coup d’oeil sur le cahier de Lorna. Bin oui. C’est en réalité celui de Rodrigue qu’elle est en train de remplir.

« Lorna, ton altruisme est tel qu’il me donne envie de me sortir les entrailles avec les ongles. Par contre, juste une petite question avant que je ne m’écroule par terre en sanglots spasmodiques : quand comptes-tu écrire ton propre cours ?
– Je sais pas. Mais il m’a demandé de le faire, Rodrigue.
– Et moi je te demande de t’arrêter. (à prononcer avec la voix d’Edouard Balladur)
– C’est bon monsieur, vous me laissez ! Il m’a dit de le faire, je le fais !
– Je vois… Et je suppose que Rodrigue te rendra le même service demain ? »

Hurlements de rire dans la classe, visiblement j’aurais difficilement pu leur suggérer un truc plus ridicule, à part leur proposer d’arrêter de regarder les Anges de la Téléréalité. Devant le refus granitique de Lorna, je reprends mon cours. Sonnerie. Et là, Ayrton se lève et se dirige vers la sortie.

« Ayrton, penses-tu que ton sac te suivra dans la salle de cours suivante par ses propres moyens ? »

Il ne se retourne pas :

« Amalie, c’est toi qui t’en occupe cette semaine, c’est ça ? »

Amalie est drôle, belle et intelligente. Amalie produit des analyses de textes qui feraient honte à certaines classes de Seconde. Amalie baisse la tête et plonge sous les tables pour s’emparer du sac à dos blanc sale d’Ayrton.

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Monsieur Samovar tentant de garder son calme au cours suivant.

On a tout essayé avec la classe d’Amalie. La concertation, le dialogue, l’autorité. On l’a signalé en conseil de classe. La prof principale s’est démenée. Rien à faire. Obéir à Ayrton et Rodrigue, c’est normal. Mieux. C’est une marque d’élection. Pas parce qu’ils sont charismatiques, beaux ou particulièrement intelligents. Au contraire, ce sont des ados dans l’acception la plus bourrine du terme. Mais c’est normal. Les filles n’attendaient que d’être commandées. Et pour en être arrivé là, je me dis qu’on est beaucoup à avoir déconné. Les parents, l’école, l’État. Avec un grand éclat de rire et un haussement d’épaule, les deux terreurs de quatrième se torchent avec le deuxième mot de la devise française. Et ils sont loin d’être un cas isolé, un exemple isolé. Des anecdotes comme ça, j’en ai des dizaines tous les ans. Alors oui. Dès la maternelle, apprendre l’égalité, le respect dû à chaque individu, quel que soit son sexe et sa position sociale me paraît une nécessité. Et ce, tant dans le cadre privé que public.

VENT MAUVAIS

Seulement voilà.

Depuis l’annonce de ce projet, un vent plutôt nauséabond s’est levé et souffle à en décorner Charles Bovary. Divers groupuscules, nés dans le sillage de la Manif pour tous (vous savez, ceux qui disaient que la loi sur le mariage homosexuel allait transformer les hommes en génisses et les femmes en routiers barbus) se sont élevés contre ce projet des ABCD de l’égalité. Je tiens à préciser ici que je ne nommerai personne, cet article n’ayant pas vocation à faire de la pubs à des gens qui adorent se poser en victime du système médiatico-politico-judéo-illuminato-arabo-asiatico-gay. Mais le fait est que ce groupe à côté desquels Mulder et ses théories de conspirations n’étaient qu’aimables amusements sont partis du principe que les ABCD de l’égalité étaient un vaste complot, une fois de plus destiné à « forcer les enfants à devenir homosexuels » ou même à en faire des « esclaves sans sexe ».
En gros, le gouvernement (qui au gouvernement ? Mystère qu’il est bien pratique de ne pas éclaircir) aurait pour objectif de détruire le concept de sexe dans l’esprit des enfants pour le remplacer par la fumeuse théorie du genre.

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Vous vous souvenez ? Ce sont ceux qui avaient rédigé ces hilarantes affichettes. 

Il faut reconnaître un mérite à ces groupuscules : ils ont parfaitement compris la circulation de l’information d’aujourd’hui. En publiant des papiers remplis de demi-vérités et en communiquant agressivement, ils sont parvenus à déclencher une vague de psychose auprès de certains parents d’élèves. Le sommet du délire a été atteint lors de l’opération Journée de Retrait de l’École, où l’on incitait les géniteurs à ne pas mettre leurs chiards en classe, sous prétexte qu’on n’allait pas tarder, nous les enseignants satanistes, à apprendre aux chiards la masturbation (en maternelle, hein. En primaire on passe au coït et au collège à la partouze, bien entendu). Le tout relayé par chaînes de mails et de textos. Des enseignants un peu ahuris ont dû rassurer des parents et leur montrer, documents à l’appui qu’on n’avait pas encore remplacé les portraits de Napoléon Ier par des photos de Rocco Siffredi. Mais bien entendu, les preuves, la raison et la vérité ne pèsent pas lourd face à des braillards paranoïaques, qui avaient réponse à tout. Les instructions officielles étaient bien entendu fausses – les profs recevant leurs vrais ordres de missions par des corbeaux, sur des parchemins couverts de sang de vierge – et chaque enseignant parvenant à détourner un de ses élèves du chemin de l’hétérosexualité gagnant une prime sur salaire et un sex-toy barbelé.

Toujours est-il qu’encore aujourd’hui, ces agités prospèrent sur internet et ailleurs et font entendre leur petite musique idiote, à laquelle, hélas, on prête encore l’oreille. Ce qui est compréhensible : le monde de l’école peut semble difficile à appréhender pour des parents. Et si le discours dominant qu’ils en reçoivent est celui que j’ai décrit plus haut, je peux piger leur affolement, à défaut de l’approuver. Devant, cette gabegie, le Ministre de l’Éducation Nationale se devait d’agir. Ce qu’il est en train de faire.

CE CHER BENOÎT

Or donc, M. Hamon, vous semblez sur le point de laisser tomber le projet des ABCD de l’égalité, histoire de désamorcer une situation devenue par trop tendue.

Ben si je puis me permettre, je pense que c’est une très très très mauvaise idée.

Nous sommes d’accord, je suis un tâcheron de votre Ministère. Un prof de collège même pas agrégé, qui enseigne à des quatrièmes et des cinquièmes, les classes les moins prestigieuses de la moins prestigieuses de structures scolaires. Mais le prof, il a peur, quand même.

Il a peur parce que, comme je l’ai expliqué plus haut, les hystériques qui braillent contre ce projet de lutte contre les discriminations à l’école maîtrisent leur rhétorique, à défaut de maîtriser leur sujet. Laisser tomber ce projet, c’est prêter le flanc à des hordes de commentaires à base de « Vous voyez, s’ils l’abandonnent, c’est qu’ils avaient quelque chose à se reprocher, et donc que nous avons raison. » C’est leur donner une force, une puissance inimaginable. C’est prouver que la désinformation, la manipulation et les braillements peuvent faire plier ce qui est censé guider un pays. Qui plus est, cette bataille se joue dans le domaine de l’Éducation. Celui de l’avenir des futurs citoyens. Cet abandon, s’il a lieu, est un refus de croire que la société de demain peut être moins conne que celle d’aujourd’hui.

Et surtout, c’est la victoire du Mensonge. La fiction répugnante tissée par ces groupuscules s’est déversée sur ce travail d’éducation que nous sommes des dizaines de milliers à effectuer chaque jour. Sur ce travail que nous pratiquons avec soin et délicatesse. Parce que nous travaillons sur des citoyens en devenir, à qui nous devons donner toutes les armes possibles pour qu’ils deviennent libres, à la fois indépendants et respectueux des lois du pays dans lequel ils vivent. J’obéis à la République, pas à ceux qui hurlent qu’on apprend la masturbation en maternelle. En pliant, M. Hamon, vous désavouez les réformes sociales engagées par le gouvernement depuis sa mise en place, mais vous détruisez aussi la légitimité des enseignants. Ces enseignants que l’ont dit malmenés, en perte d’autorité et de légitimité, ces enseignants qui, plus que jamais, ont besoin de protection.

Ils nous accusent, M. Hamon. Ils nous accusent de vouloir, insidieusement, créer un nouvel ordre sociétal, un nouveau pays. Et sur ce point ils ont raison. À un détail près. Il n’y a rien d’insidieux dans la démarche d’un enseignant.
Est-il aberrant, est-il criminel pour un gouvernement de vouloir faire du pays qu’il dirige, un endroit plus juste, un endroit meilleur à travers ses professeurs ? Un endroit dans lequel Amalie n’aurait pas le réflexe d’obéir à Ayrton ? Un endroit dont les valeurs évoluent avec l’époque que nous traversons ? « Qu’ils apprennent à lire et à compter, c’est à ça que sert l’école ! » lancent ces braves âmes soucieuses du bien-être de leurs enfants. Bien sûr. Surtout cantonnons-nous à ces savoirs de base – sur lesquels nous travaillons plus que tout, n’en déplaise aux conspirationnistes – dans un monde toujours plus complexe. Briser les stéréotypes, vouloir que chaque élève puisse s’épanouir dans son individualité propre, n’est-ce pas ainsi que nous briserons « l’esclavage » dans lequel on nous accuse de vouloir faire basculer les mômes ? Paradoxalement, je dois être de la vieille école, et penser que, de temps à autres, taper du point sur la table et asséner que, oui, un Ministère de l’Éducation Nationale est une institution en qui on peut avoir confiance et qu’il serait bon de réfléchir avant de lancer des rumeurs qui n’ont pour effet que de rendre un boulot déjà pas facile encore plus compliqué.

Les ABCD de l’égalité constituent un tournant essentiel dans la politique enseignante du gouvernement. Finalement, peut-être sommes-nous actuellement dans une salle de classe géante. Certains gueulent contre la présentation d’un cours qu’ils ne veulent pas suivre. Seulement on ne plie pas devant des élèves relous. On prend son temps, on explique, on fait preuve de pédagogie. De fermeté et de bienveillance. Les deux compétences de base du prof.

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Sinon on peut aussi essayer de leur faire peur avec une banane

No et moi et eux et moi

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« On regarde un film ? »

Ni bonjour ni regard ni merde. Les réflexes que j’ai cru mettre définitivement en place fondent comme neige au soleil ; les sept derniers élèves de la Quatrième GentilGentil déboulent dans ma classe aux murs de plus en plus nus pour s’installer où ils le souhaitent.

« Bonjour d’abord.
– On regarde un film ?
– Bonjour.
– Oui bonjour. On regarde un film ? »

Moi le cinéphile invétéré, celui qui a mis en place des analyses filmiques toute l’année, la question me hérisse.

« On vient d’en étudier un. Chantons sous la pluie en Histoire des Arts, vous vous rappelez ?
– Oui, mais c’était pour travailler.
– Ah. Donc vous ne voulez pas regarder un film. Vous voulez un prétexte pour glander.
– Monsieur c’est bon, c’est la fin de l’année ! »

La fin de l’année. Depuis quelques jours, je le prononce, je le prononce trop souvent en salle des profs « Ça n’en finit pas de finir. »
Et c’est vrai. Cette semaine est lourde, si lourde. Poisseuse même. L’envie n’y est plus, ni d’un côté ni de l’autre. Plus envie de se déployer à l’infini pour habiter les connaissances et les transmettre, plus envie de s’intéresser à autre chose qu’à son petit soi-même. On lutte. Contre les mômes, contre nous-même. Ne sachant plus ou puiser d’autre, je m’appuie sur un vieux reste de fierté. Ma classe ne se transformera ni en salon où l’on cause, ni en salle de kermesse. Je respire un grand coup.

« C’est la fin de l’année mais pas du collège. Je veux que vous soyiez prêt en Troisième. Mieux, je veux que vous en mettiez plein la vue à votre prof de français. »

Je ne leur laisse pas le temps de débattre. Leur tend un texte. Un extrait de No et moiHistoire d’ados dans un monde contemporain. Sujet un peu vendeur, ça parle d’eux après tout. J’exige le silence, je me bats un bon quart d’heure pour que Titania sorte son stylo, qu’Attis daigne s’asseoir correctement, pour qu’Alraune cesse de souffler à chaque fois que je prononce un mot. Lecture du texte, la narratrice, Lou, rencontre No. No qui lui parle de sa vie de SDF. No, forcément, mal à l’aise.

« Monsieur, ça veut dire quoi, qu’elle est assise en déséquilibre ? »

Parvati a posé la question par automatisme. Je m’apprête à y répondre quand quelque chose se met en place dans la mécanique de mon cerveau. Il y a au bout de mes doigts un picotement. Non. Pas un picotement. C’est plus fort, plus stable. C’est l’adrénaline, cette adrénaline très spéciale qui afflue avant d’entrer en scène. Celle qui rend le monde plus précis, plus net, celle qui cristallise. Cet élixir là, je n’y goûte plus que très rarement à présent. J’ai appris à ne jamais le laisser passer. Alors je passe le masque de l’acteur. Je m’affale sur mon fauteuil à roulette.

« Regardez. Là je suis à l’aise. Tranquille. Stable. Comme Alraune. Elle ne serait pas affalée sur sa table si elle ne se sentait pas si bien. »

Ma voix n’a pas gagné en force ni en autorité. Elle est simplement présente. Elle dessine un décor. Alraune relève la tête et me voit. Voit l’acteur calé dans sa chaise, parfaitement détendu.

« Et là, c’est No. »

No c’est moi. Je me recroqueville, m’assois sur une fesse. J’ai les mains entre les cuisses, les yeux fuyants. J’ai 31 ans, je suis prof en banlieue parisienne, je suis No, j’ai quinze ans.

Et là, c’est No.

Je surgis des lignes, j’emprunte ce corps mal foutu. Devant moi, ils sont à peine plus jeunes que moi. Celui qui pliait un avion en papier – Setanta me souffle mon hôte – lâche ce qu’il a dans les mains.

« Mais pourquoi elle est mal à l’aise ? »

Pourquoi ? Pourquoi ? Je lui raconte. La peur, le froid, je lui raconte ce qu’il n’a pas saisi entre les lignes, ce dont il se foutait à l’instant. Il me regarde, Setanta, il m’écoute et finit par me demander :

« Et tout ça, c’est vrai ? »

Je hoche la tête. Lachesis souffle le mot de viol. Curiosité et provoc. Nouveau signe de tête.

« Bien sûr. Bien sur que le risque de viol est là. Tu imagines ? Dans un an, être livrée à toi-même. Toute seule. Parce que c’est ça le pire. La solitude. »

Lachesis a une expression lointaine. Elle essaye d’imaginer. Ils essayent tous. Je leur parle de moi. Des mots imprimés dans mon ADN, des phrases le long de mes cellules. Je leur explique le présent qui me coule dans les veines et qui me rapproche d’eux, je leur montre le style fragmenté, déconstruit, le chaos de mes pensées. Trente minutes durant, il n’y a plus qu’eux et moi. Des questions s’esquissent, désarmantes de naïveté : pourquoi le gouvernement ne fait rien, pourquoi on ne les regarde pas, au fond, les SDF, ils sont comme nous, comme eux, pourquoi certains ont tout et d’autre rien ? Des questions désarmantes de naïveté, mais les bonnes questions. Jusqu’à la sonnerie.

« Déjà ? »

L’exorcisme est rapide, l’esprit de No s’enfuit, et quinze années supplémentaires me retombent dessus. Je tente de reprendre mon souffle à travers deux « au revoir » des mômes. Cette fois-ci, pas un seul n’a oublié. Ils quittent la salle, No et leur prof.
Leur prof qui a réussi, pour cette fois. Pendant trente minutes à être le passeur de mots. A les impliquer, à traduire ce texte moche sur une photocopie hideuse en autre chose qu’une suite de lettres grises. Qui est parvenu à déployer l’histoire.

Je respire lentement, pendant que mon corps grogne devant la raideur de cette peau adulte. Peut-être que cette victoire les aidera, m’aidera à terminer la traversée de cette année qui n’en finit pas de finir.

Com com com compétences.

Avertissement : cet article a toutes les chances d’être un brin aride (voir carrément chiant) pour les malheureux non-profs qui erreraient en ces lieux. Je m’en excuse d’emblée et je promets des pauses gifs animés, vidéos stupides et blagues débiles histoire de se reposer. D’autre part, et je le souligne trois fois en rouge (métaphoriquement, parce qu’avec la fin de l’année scolaire, mon stock de stylos rouges atteint un niveau dangereusement bas) : cet article est un ensemble de réflexions purement personnelles et subjectives. Il n’a pas vocation à dénoncer, militer ou quoi que ce soit. Comme d’habitude je me pose des questions, et je serai ravi d’être contredit, appuyé, interpelé. 

L’année prochaine, je quitte le Collège Crimea pour prendre mes quartiers au Collège Ylisse. Même public, plus petit, plus de moyens consacrés aux mômes. Donc dans l’ensemble, bonne nouvelle. Je pars du bahut qui m’a vu évoluer quatre ans durant au moment où s’y ouvre une sixième dans laquelle les élèves seront évalués sans notes. Je rejoins un bahut qui, depuis deux ans, pratique dans certaines classes, l’évaluation sans notes. Comment s’y prennent-ils ? Par compétences évidemment. La coïncidence m’a parue suffisamment rigolote pour que je pose ici mon avis sur le sujet.

L’évaluation par compétences, c’est quoi ?

Pratiquée depuis les années 2000 au Québec et depuis 2009 en France (elle est devenue obligatoire en 2011), l’évaluation par compétences a pour vocation à se substituer aux notes. L’idée derrière ce changement, c’est qu’une note est à la source d’effets pervers plus concentrés que dans un téléfilm de milieu d’après-midi sur W9.

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Une note, vue par les éducateurs des années 2010

Comme l’explique cet article on reproche principalement aux notes d’engendrer un principe de clientélisme et de dépendance. Avouez, petits coquinous, que vous avez vous aussi un jour posé cette question à un professeur aux mains tremblantes et aux cernes un peu trop marquées : « Monsieeeeeeur, c’est noté ? » prêts à reposer votre stylo et à continuer votre passionnante conversation avec votre voisin de table si on vous répondait par la négative. Qui plus est, et pour résumer, beaucoup d’élèves ont tendance à s’identifier à leurs notes, le personnage du cancre se bâtissant sur des fondations de 0, 3 et 5 sur 20. On peut également reprocher le côté opaque d’un note, certaines d’entre elles sanctionnant un devoir sans plus d’explication. Et pourquoi avoir donc obtenu un 13 plutôt qu’un 11 ou qu’un 16 ? C’est dans ce contexte et à la suite de nombreuses réflexions (et un pillage en règle des méthodes de ces bouffeurs de sirop d’érable) que l’évaluation par compétences a été introduite en France, dans le cadre de la validation du Socle Commun des Compétences (et là, j’en vois qui hyperventilent). Pas de panique. Ce qui se cache derrière cette appellation barbare est tout simplement l’ensemble des connaissances (théoriques) et des compétences (pratiques) qu’un élève se doit de maîtriser à la fin de sa scolarité obligatoire, à seize ans donc.

Concrètement, comment ça se passe ? Eh bien à la fin du collège, un chiard est censé savoir faire tout ça. Aux professeurs, au fil des cours et des évaluations, de juger si leurs élèves ont acquis certaines des compétences qui se trouvent dans ce livret.

C’est à partir de là qu’est né le projet de pousser l’idée plus loin : concrètement, on supprime purement et simplement les notes et on explique que, par exemple, à la fin de son contrôle, Pepito a réussi à « répondre à des questions et en poser ». (compétence du palier 2, « Réagir et dialoguer »)

Et là, attention, je dis STOP (in the name of love, copyright Princesse Soso)

Mais comme vous avez été sages et que vous avez subi tout le bla bla théorique, voici deux vidéos, en fonction de vos préférences.

1. Matthew Morrison qui danse en marcel sur une chanson des Maroon 5 (si à la fin de ça vous n’êtes plus hétéros messieurs, ne venez pas vous plaindre)

2. L’intégrale de la pièce Paroles Gelées de Jean Bellorini au Théâtre du Rond Point. OK, ça dure 2h35 mais c’est de la bonne.`

Sur ce on continue.

C’est quoi ton problème, avec l’évaluation par compétences, espèce de pisse-froid ?

Il y en a plusieurs.

Tout d’abord, si l’apparition du Socle Commun des Compétences et de l’évaluation par compétences a permis de formaliser les choses, elle n’a pas été la révolution totale et absolue qu’on a annoncé aux élèves, à leurs parents et aux enseignants. La quasi totalité des profs évalue ses élèves par compétences. Si, par exemple, un prof d’Histoire demande à ses chiards d’indiquer à quelle date a eu lieu la prise de la Bastille, il ne notera pas le devoir de la même façon que s’il demande de trouver les éléments de propagande dans un tract de 2011 1932 par exemple. De plus, on n’a pas attendu 2011 pour faire de la note un système d’évaluation plus clair, en établissant, par exemple, des barèmes précis. La note se partage en différents domaines, par exemple en rédaction, 5 points peuvent être attribués au respect du sujet, 3 à l’orthographe, 4 à la conjugaison du passé simple si on travaille dessus en ce moment et ainsi de suite. Mais il faut reconnaître que le livret de compétences que j’ai mis en lien a permis de cadrer tout ça.

Le souci c’est qu’il l’a cadré à la fois trop et pas assez. J’ouvre le document et je prends une compétence au hasard. Tiens pouf celle-là : « Échanger avec les technologies de l’information et de la communication. » (dans la rubrique « Communiquer, échanger » du pallier 2). La formulation de cette compétence est tellement vague qu’elle en devient risible. Si je vois mon élève envoyer en douce un texto en classe, dois-je aller le féliciter d’avoir validé cette compétence et la cocher dans son petit livret ? Après tout, ça rentre totalement dans ladite rubrique. Même chose pour « participer à un débat, un échange verbal » (« Dire », palier 3) : un môme contestant en permanence et point par point ce qu’on lui dit mérite-t-il de valider cette compétence ? La formulation des différents items est tellement vague dans une volonté de laisser une liberté pédagogique aux enseignants qu’elle en perd son sens.

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Le Docteur, travaillant sur les compétences du pallier « Pratiquer une démarche scientifique ou technologique (moi je dis il va la valider).

Les compétences ont également, à mon sens, contribué à mettre en place une usine à gaz dans laquelle les parents se débattent péniblement. Comprendre le livret de compétences nécessite un temps, une implication et une culture que certains parents n’ont pas. Pratiquant encore l’archaïque système des notes, il m’arrive, aux rencontres parents-profs, d’expliquer que, non, 3/20 ce n’est pas un classement mais un nombre de points et qu’en conséquence, non, ça n’est pas bien. Une moyenne générale ne signifie rien si elle n’est pas expliquée. Mais elle donne un indice global du travail fourni par le môme, surtout si elle est accompagnée d’une appréciation. Si les parents galèrent, je ne vous parle pas des élèves pour qui les formulations sont encore plus absconses. Vous me direz qu’il faut, dans ce cas, les leur expliquer en employant des termes qu’ils pigeront. Absolument d’accord. Sauf que, l’année suivante, ou même au cours suivant, un nouveau prof emploiera de nouveaux termes pour parler de la même compétence. Le tout résultant en un chaos qui effrayerait Cthulhu lui-même.

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Cthulhu, après avoir jeté un coup d’oeil sur le livret de compétences

En parlant d’usine à gaz – non, vous n’aurez pas droit à une blague de flatulence, pas cette fois – l’évaluation desdites compétences doit être faite par tous les profs tout au long du parcours scolaire de l’élève. Seulement voilà : comment ? Eh bien on se débrouille. Papier, informatique… En témoigne ce surréaliste article comparant les différents logiciels servant à évaluer les compétences : surréaliste non pas au niveau du propos, mais parce qu’il met en lumière le fait que, suivant l’établissement, la région et l’âge du capitaine, les profs n’évalueront pas tous les compétences de la même façon, et le tout à l’aide de programmes plus ou moins ergonomiques. Cela jouera forcément, même de façon mineure, sur l’égalité de traitement des élèves d’un bahut à l’autre.

Autre truc qui me chatouille : les sommités ayant mises en place ce système sont clairement des gens abusant des jeux de rôle. Ils ont l’air de pense qu’une compétence acquise l’est de façon définitive. Ainsi, si Kevin, en début de 5ème, apprend à lancer des boules de feu et à conjuguer un verbe au conditionnel, il saura encore le faire à la fin de l’année, on coche la petite case, circulez, y a rien à voir. Or, il y a toutes les chances que Kevin ait oublié jusqu’au mot conditionnel en juin et ne puisse même plus craquer une allumette. Un élève est un être en perpétuelle évolution OU régression. Un savoir n’est jamais acquis définitivement, et indiquer « acquis » à son propos me semble d’un optimisme délirant.

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Le livret de compétences d’ici 3 ans.

Pour finir cette liste non exhaustive de griefs, j’en arrive à la fin du parcours scolaire de l’élève. Que se passe-t-il si les compétences dont je vous rabats les oreilles depuis le début de ce billet ne sont pas validées ? L’élève redouble ? Suit des cours de rattrapage ? Ne passe pas le brevet ?

Bin non.

On considère que les compétences en question seront validées plus tard. Et c’est tout. Ce qui donne lieu à des scènes assez surréalistes, un principal de ma connaissance ayant validé de lui-même des items que des élèves n’avaient pas acquis en se justifiant « de toutes façons, ça sera validé à un moment ou un autre. » Cette évaluation qui se veut plus cohérente se retrouve donc fragmentée en mille petits morceaux incompréhensibles. Si un professeur peut tout à fait, au sein de sa classe, tenter de donner du sens à cette méthode en expliquant qu’il faut, pour réussir le contrôle, savoir faire telle et telle chose, qu’en sera-t-il sur le long terme ? Je passerai gentiment sur l’hypocrisie des classes sans notes : elles durent jusqu’en cinquième, pas au-delà, parce qu’après, « il faut quand même passer aux choses sérieuses pour le brevet et le bac ensuite » (dixit un éminent membre de l’Education Nationale). En gros, les compétences c’est bien gentil mais, malgré tout ce qu’on peut dire dessus, les notes restent le critère unique et définitif lorsqu’il s’agit de sanctionner des examens importants.

Où je crie à la conspiration (A la conspiration !)

Malgré mes réserves – nombreuses – je persiste cependant à penser que l’entrée des compétences dans le système d’évaluation a du bon. Expliquer à un môme que, en effet, il est incapable d’écrire un mot de plus de trois lettres sans y coller six erreurs d’orthographe mais qu’il comprend un texte de Proust à son entrée en sixième est infiniment plus cohérent que de lui rendre une évaluation portant la mention : « 10/20 Des efforts, mais vous manquez encore de rigueur. »

Cependant, une fois encore, cette réforme a été passée en force, sans une préparation suffisante en aval, dans les établissement scolaire. Dès lors, un choix s’offre aux enseignants : se former quant à ce niveau type d’évaluation ou bien tenter de comprendre sur le tas de quoi il s’agit (je précise que j’appartiens à la seconde catégorie). Il ne s’agit pas de flemme, mais tout simplement d’un choix de consacrer son temps de formation à d’autres domaines : l’orientation, l’Histoire des Arts, les cours interdisciplinaires…

Le souci est que les consignes ministérielles sont en train de faire par l’évaluation par compétences le filtre servant à séparer le bon grain de l’ivraie dans le corps professoral. « Pratiquez-vous l’évaluation par compétences ? » demande souvent le chef d’établissement lors des entretiens d’évaluation. Alors chacun répond comme il peut. Non, je refuse. Oui, car quand un élève écrit la date, je valide qu’il sait se repérer dans le temps. Oui, car je viens d’obtenir mon CAPES et que j’ai été formé de façon très pointue sur le sujet.

L’évaluation par compétences est en train d’être dévoyée, elle devient un programme de patinage artistique imposé par les chefs d’établissement et les parents d’élèves, parfois, parce que c’est ainsi que l’on doit évaluer les mômes, c’est comme ça et pas autrement Finalement, les plus stressés par la validation, ce ne sont pas les mômes, mais les profs. Malaise.

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Monsieur Samovar pratiquant l’évaluation par compétences.

T’es bien mignon, mais concrètement tu proposes quoi ?

Pour commencer une simplification drastique et une reformulation du nombre des compétences évaluées, de façon à ce qu’elle soit compréhensibles par tous mais assez précises pour ne pas basculer dans le grand n’importe quoi. Oui, ce n’est pas évident. Mais c’est essentiel. D’autre part, il faut se rendre à l’évidence : les notes restent un élément déterminant dans l’évaluation des élèves, en particulier dans les niveaux supérieurs, et vouloir les éradiquer n’a aucun sens. Il s’agit au contraire de les repenser.

Apprendre aux élèves – et aux parents – à tenir compte des appréciations à côté du 6 ou du 18 et ce dès le plus jeune âge pourrait dédramatiser pas mal de situations. Notes et compétences peuvent et doivent être employées de concert, aucun de ces systèmes d’évaluation n’est l’arme absolue, si c’était le cas, il y a longtemps que nous aurions été mis au courant.

Mais au-delà de ces considérations bien générales, il me semble que l’évaluation par compétences est avant tout un louable effort pour que l’élève comprenne son parcours. Identifie ses points forts et ses points faibles. Et cette communication profs-élèves-parents ne peut se faire uniquement via un livret. Elle nécessite des entretiens réguliers et directs, peut-être même des intermédiaires. En bref des moyens temporels et humains dont nous ne disposons pas pour le moment. Expérimenter un système est toujours louable. Mais j’ai l’impression qu’il se fait en ce moment indépendamment de l’intérêt des chiards. Et c’est ce qui me gratte le plus en ce moment.

Qui s’oublie déjà

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Ça sent la fin au Collège Crimea.

Comme tous les ans. Ça sent les journées qui rallongent, le rythme qui ralentit, le travail qui s’achève. En salle des profs, il y a davantage de bonbons et de gâteaux que de photocopies. Les quotas, comme les enseignants, sont épuisés Je monte dans ma salle de classe plus tôt pour ouvrir grand les fenêtres, histoire d’en bannir un peu la chaleur. Je ne me presse pas, l’agent d’entretien me parle de ses futurs vacances à Oujda. À mon côté, c’est une sacoche qui brinquebale plus un cartable. Et sur le dos un gilet sans manches. Les programmes sont finis. Je l’ai pas caché aux mômes – pour quoi faire – je leur ai expliqué que maintenant, on reviendra sur ce qu’ils n’ont pas compris, on travaillera l’Histoire des Arts pour être prêts l’année prochaine, et puis aussi, il y aura deux trois surprises : en Quatrième, travail sur l’argumentation. Ils organisent un débat, se confrontent à la nécessité d’être rigoureux. Me proposent de noter les profs en justifiant les appréciations. J’accepte, et cinq minutes après, ils commencent à suer à grosses gouttes pendant que je ris sous cape.

C’est la fin de l’année.

Cours de 10h, bon score, on bossé 45 minutes sur 55. Je sors dans le couloir. Même la violence quotidienne des chiards s’émousse. Moins de bagarres à séparer, de diplomatie à déployer pour qu’ils acceptent de descendre dans la cours plutôt que de squatter devant les salles en envoyant des textos. Je laisse un peu traîner l’oreille, j’aime bien chopper des bribes de phrases. Là, c’est entre Aïcha et Luc dont je suis prof principal, et qui viennent de quitter mon cours. Aïcha est drôle, petite, excellente élève et bavarde comme une pie. Luc, je n’ai pas encore compris si je voulais le cloner ou le balancer par la fenêtre.

« Ouais moi aussi j’ai rendu mes livres. C’est mon dernier jour. »

Je continue à marcher au milieu de la rumeur, je suis un peu sonné. Il n’y a pas cinq minutes, Aïcha s’est proposé pour le rôle de médiateur, dans le débat de la semaine prochaine. Et Luc s’est barré comme à son habitude, en laissant sous sa chaise une généreuse dose de chutes de papier. Aucun des deux ne m’a dit au revoir en quittant la salle. Aucun des deux n’a eu un regard en arrière.
C’est leur dernier jour. Et j’ai un peu la tête qui tourne.

Il n’y a aucune raison. Après tout, hier, j’ai fait copier à Luc la définition du mot « balistique » quand il m’a demandé pourquoi je l’accusais d’avoir lancé un stylo. Je m’obstine à les faire bosser. Ils ne savent pas que l’année prochaine, je ne trainerai plus ma carcasse dans ce bahut. Et puis surtout, surtout, merde, je suis un enseignant. Je pousse la porte de la salle des profs. Quelqu’un a apporté un carton de madeleines de la taille d’un éléphanteau.

C’est le soir. On rentre chez nous, on discute. Je lui raconte cet épisode. Il me répond « C’est bizarre, ce rapport à l’affect que vous avez avec vos élèves. Pour moi un prof il s’en foutait qu’on lui dise bonnes vacances. »

Un prof il s’en foutait… Peut-être qu’il devrait. Combien de fois n’ai-je pas dit à ces anciens élèves qui venaient me narrer leurs cours de français par le menu de couper le cordon ? Combien de milliers de fois n’ai-je pas rugi « je ne suis pas ton père ? » à un chiard en crise de contestation ? Mais y a rien à faire, je ne parviens pas à m’en foutre.
Ce n’est pas une question d’être remercié. C’est l’un des trucs qu’on nous avait dit, très tôt, à l’école des bébés profs « Si vous voulez compter pour vos élèves, il vaut mieux enseigner dans le primaire. » Les moments où le regard d’un élève s’éveille, les instants de complicité entre un môme et son prof, ce sont d’heureuses coïncidences. De petites bizarreries qui mettent un coup de fouet au moral mais qu’il ne faut pas rechercher, sous peine de se faire mal ou de devenir un prof démago.

Peut-être, juste, que ce que j’espère, c’est me rendre compte que ces moments ont existé, d’une façon ou d’une autre. On a passé dix mois ensemble, cinq heures par semaines. Par cours, copies, exposés et sanctions interposés. Se dire que tout ça n’a pas été pour rien. Qu’on ne l’a pas fait uniquement parce que c’est la loi, qu’il faut bien s’occuper des mômes, que le loyer est cher. Dans le « bonnes vacances » ou le « au revoir » d’Aïcha et de Luc, j’aurais trouvé du sens.
Un collège est un pur morceau de chaos : chaque salle de cours un monde différent, chaque heure la possibilité de mille événements délirants. Le burlesque côtoie le glauque et le sérieux. Les familles parfois s’épanchent et la culture s’invite. Et au milieu de tout ça, on tente d’enseigner. Alors oui. De temps en temps, se rappeler pourquoi on est là n’est pas inutile.

Mail sur la boîte réservée à mes élèves. C’est Victoire, absente pour une semaine. Compétition sportive de haut niveau. Elle vient de m’envoyer sa dernière rédaction de l’année. « Sa fait bizare de se dire que c’est la deniére. »

Ouais. Trés bizare.

La vengeance était en rose

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Oui, oui je sais.

Ce blog prend la poussière à tel point qu’on dirait la partie romans-sans-images-et-pas-adaptés-au-cinéma d’un CDI. Négligence d’autant plus coupable qu’au vu des remous agitant en ce moment le Collège Crimea, une séance de catch entre Godzilla et King Kong aurait des allures d’aimable plaisanterie. Mais une volonté aussi altruiste que débile de finir les programmes scolaires, une vie sociale débridée (enfin, aussi débridée que possible à trente-et-un balais) et une pile de bouquins / séries / jeux vidéo de la taille de la tour de Pise nuisent un peu à mes velléités d’écriture.

Pour me faire pardonner, une petite brève en attendant les vacances, afin de vous donner un aperçu de l’état mental dans lequel se trouvent les enseignants à qui vous confiez inconsciemment vos enfants (monstres).

Séance en salle informatique avec les 5ème Ballon l’autre jour. Les 5ème Ballon, j’en ai déjà parlé dans mon dernier billet, disons que ce n’est pas spécialement la classe qui te redonne foi en ton boulot de prof. Il convient donc d’adopter avec eux une attitude un peu plus ferme qu’avec les autres classes, à savoir les menacer de sévices divers et variés, comme par exemple promettre que le prochain qui l’ouvre, tu demanderas à facebook de ferme son compte, si si c’est possible (les 5ème Ballon sont heureusement crédules). Me voilà donc en train d’installer mon troupeau devant les pathétiques ordinateurs mis à notre disposition, priant pour qu’ils démarrent tous sans nous exploser à la gueule.
Miracle, la séance se déroule plutôt bien, même si j’ai un peu l’impression de passer mon internat en psychiatrie. Je navigue d’un gamin à l’autre, félicitant Anette d’avoir écrit six lignes en deux heures (mais en attendant, elle n’a frappé absolument personne), expliquant à Henri que oui, pourquoi pas un zombi sur la couverture de l’histoire qu’il est en train de taper, mais s’il pouvait le représenter autrement qu’en train d’énucléer l’héroïne avec ses dents ce serait mieux, hmmm ? ou bien consolant du mieux possible Rachida qui fait une crise de larme parce que « monsieeeeeeeur je sais pas faire le chapeau chinois sur un ordinateuuuuuuuuur ! » (elle parle de l’accent circonflexe hein. Oui oui, en fin de cinquième).

Tout se passerait pour le mieux dans le meilleur des mondes – enfin, un monde dans lequel existent la 5ème Ballon et NRJ12 – si Jonah n’était pas là. Oui, le même Jonah que la dernière fois. Au bout de huit minutes à batailler ferme (lire : à lui promettre que je viendrais chez lui pour effacer le disque dur de sa Xbox), j’ai réussi à le faire s’assoir devant un écran et à ouvrir le traitement de texte. Ce qui représente déjà une immense victoire. Le souci est qu’il est assis à côté d’Hayat. Hayat est toute menue a de grands yeux bleus et comprend vite si tu lui expliques longtemps. Elle tape gentiment sa rédaction, dont j’ai éradiqué les fautes d’orthographe mais hélas pas le côté cucul et dans laquelle, donc, la détective Angelina Superstar enquête accompagnée de son chat Brad qui a la fourrure violette (argh).

Et pendant que je suis en train d’expliquer dans quel sens tenir un clavier à Nacer, j’entends Jonah se foutre d’Hayat, que d’abord elle est trop conne et qu’elle regarde Dora l’exploratrice, et qu’elle aime les Petits Poneys, genre c’est trop une pauvre fille.
Je tente d’intervenir mais, Loïc et Anaëlle menaçant d’en venir aux mains pour une sombre histoire de plagiat (les deux ont utilisé le mot « et » dans leur rédaction), je ne peux arriver à temps, et retrouver donc Hayat en train de pleurer toutes les larmes de son coeur, pendant que Jonah se balance sur sa chaise en me toisant d’un air satisfait. Il sait parfaitement que je n’ai pas le temps de m’occuper de son cas.

Heureusement, la fée de fin d’année scolaire (celle qui organise les barbecue dans la cour à la place des « réunions de coordination » les derniers jours de classe, quand il n’y a plus un seul élève) me fournit l’instrument de ma vengeance quelques minutes plus tard.

La sonnerie retentit, et je demande aux mômes de bien enregistrer leur travail, fermer leur session et éteindre leur ordinateur avant de sortir. Tous obéissent, à l’exception d’un seul élève. Oui, vous avez deviné…

Élève qui, au prochain cours, se retrouvera avec une magnifique image de Dora l’exploratrice en fond d’écran sur sa session, le tout verrouillé par mot de passe.. Ça se passera très précisément à 8h30 mardi 9 juin et je ne raterai ce cours-là pour rien au monde. (je n’aurais rien eu d’autre à faire, j’aurais aussi remplacé les icônes par des coeurs et les sons d’interface par des carillons)

Alors oui. Je suis l’adulte dans un groupe d’élève, je suis censé représenter le modèle. Mais dussé-je rôtir en enfer ou dans la salle d’attente d’une délégation MGEN (c’est la même chose pour un prof), je refuse de bouder mon plaisir sur ce coup-là.