Qui s’oublie déjà

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Ça sent la fin au Collège Crimea.

Comme tous les ans. Ça sent les journées qui rallongent, le rythme qui ralentit, le travail qui s’achève. En salle des profs, il y a davantage de bonbons et de gâteaux que de photocopies. Les quotas, comme les enseignants, sont épuisés Je monte dans ma salle de classe plus tôt pour ouvrir grand les fenêtres, histoire d’en bannir un peu la chaleur. Je ne me presse pas, l’agent d’entretien me parle de ses futurs vacances à Oujda. À mon côté, c’est une sacoche qui brinquebale plus un cartable. Et sur le dos un gilet sans manches. Les programmes sont finis. Je l’ai pas caché aux mômes – pour quoi faire – je leur ai expliqué que maintenant, on reviendra sur ce qu’ils n’ont pas compris, on travaillera l’Histoire des Arts pour être prêts l’année prochaine, et puis aussi, il y aura deux trois surprises : en Quatrième, travail sur l’argumentation. Ils organisent un débat, se confrontent à la nécessité d’être rigoureux. Me proposent de noter les profs en justifiant les appréciations. J’accepte, et cinq minutes après, ils commencent à suer à grosses gouttes pendant que je ris sous cape.

C’est la fin de l’année.

Cours de 10h, bon score, on bossé 45 minutes sur 55. Je sors dans le couloir. Même la violence quotidienne des chiards s’émousse. Moins de bagarres à séparer, de diplomatie à déployer pour qu’ils acceptent de descendre dans la cours plutôt que de squatter devant les salles en envoyant des textos. Je laisse un peu traîner l’oreille, j’aime bien chopper des bribes de phrases. Là, c’est entre Aïcha et Luc dont je suis prof principal, et qui viennent de quitter mon cours. Aïcha est drôle, petite, excellente élève et bavarde comme une pie. Luc, je n’ai pas encore compris si je voulais le cloner ou le balancer par la fenêtre.

« Ouais moi aussi j’ai rendu mes livres. C’est mon dernier jour. »

Je continue à marcher au milieu de la rumeur, je suis un peu sonné. Il n’y a pas cinq minutes, Aïcha s’est proposé pour le rôle de médiateur, dans le débat de la semaine prochaine. Et Luc s’est barré comme à son habitude, en laissant sous sa chaise une généreuse dose de chutes de papier. Aucun des deux ne m’a dit au revoir en quittant la salle. Aucun des deux n’a eu un regard en arrière.
C’est leur dernier jour. Et j’ai un peu la tête qui tourne.

Il n’y a aucune raison. Après tout, hier, j’ai fait copier à Luc la définition du mot « balistique » quand il m’a demandé pourquoi je l’accusais d’avoir lancé un stylo. Je m’obstine à les faire bosser. Ils ne savent pas que l’année prochaine, je ne trainerai plus ma carcasse dans ce bahut. Et puis surtout, surtout, merde, je suis un enseignant. Je pousse la porte de la salle des profs. Quelqu’un a apporté un carton de madeleines de la taille d’un éléphanteau.

C’est le soir. On rentre chez nous, on discute. Je lui raconte cet épisode. Il me répond « C’est bizarre, ce rapport à l’affect que vous avez avec vos élèves. Pour moi un prof il s’en foutait qu’on lui dise bonnes vacances. »

Un prof il s’en foutait… Peut-être qu’il devrait. Combien de fois n’ai-je pas dit à ces anciens élèves qui venaient me narrer leurs cours de français par le menu de couper le cordon ? Combien de milliers de fois n’ai-je pas rugi « je ne suis pas ton père ? » à un chiard en crise de contestation ? Mais y a rien à faire, je ne parviens pas à m’en foutre.
Ce n’est pas une question d’être remercié. C’est l’un des trucs qu’on nous avait dit, très tôt, à l’école des bébés profs « Si vous voulez compter pour vos élèves, il vaut mieux enseigner dans le primaire. » Les moments où le regard d’un élève s’éveille, les instants de complicité entre un môme et son prof, ce sont d’heureuses coïncidences. De petites bizarreries qui mettent un coup de fouet au moral mais qu’il ne faut pas rechercher, sous peine de se faire mal ou de devenir un prof démago.

Peut-être, juste, que ce que j’espère, c’est me rendre compte que ces moments ont existé, d’une façon ou d’une autre. On a passé dix mois ensemble, cinq heures par semaines. Par cours, copies, exposés et sanctions interposés. Se dire que tout ça n’a pas été pour rien. Qu’on ne l’a pas fait uniquement parce que c’est la loi, qu’il faut bien s’occuper des mômes, que le loyer est cher. Dans le « bonnes vacances » ou le « au revoir » d’Aïcha et de Luc, j’aurais trouvé du sens.
Un collège est un pur morceau de chaos : chaque salle de cours un monde différent, chaque heure la possibilité de mille événements délirants. Le burlesque côtoie le glauque et le sérieux. Les familles parfois s’épanchent et la culture s’invite. Et au milieu de tout ça, on tente d’enseigner. Alors oui. De temps en temps, se rappeler pourquoi on est là n’est pas inutile.

Mail sur la boîte réservée à mes élèves. C’est Victoire, absente pour une semaine. Compétition sportive de haut niveau. Elle vient de m’envoyer sa dernière rédaction de l’année. « Sa fait bizare de se dire que c’est la deniére. »

Ouais. Trés bizare.

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