Com com com compétences.

Avertissement : cet article a toutes les chances d’être un brin aride (voir carrément chiant) pour les malheureux non-profs qui erreraient en ces lieux. Je m’en excuse d’emblée et je promets des pauses gifs animés, vidéos stupides et blagues débiles histoire de se reposer. D’autre part, et je le souligne trois fois en rouge (métaphoriquement, parce qu’avec la fin de l’année scolaire, mon stock de stylos rouges atteint un niveau dangereusement bas) : cet article est un ensemble de réflexions purement personnelles et subjectives. Il n’a pas vocation à dénoncer, militer ou quoi que ce soit. Comme d’habitude je me pose des questions, et je serai ravi d’être contredit, appuyé, interpelé. 

L’année prochaine, je quitte le Collège Crimea pour prendre mes quartiers au Collège Ylisse. Même public, plus petit, plus de moyens consacrés aux mômes. Donc dans l’ensemble, bonne nouvelle. Je pars du bahut qui m’a vu évoluer quatre ans durant au moment où s’y ouvre une sixième dans laquelle les élèves seront évalués sans notes. Je rejoins un bahut qui, depuis deux ans, pratique dans certaines classes, l’évaluation sans notes. Comment s’y prennent-ils ? Par compétences évidemment. La coïncidence m’a parue suffisamment rigolote pour que je pose ici mon avis sur le sujet.

L’évaluation par compétences, c’est quoi ?

Pratiquée depuis les années 2000 au Québec et depuis 2009 en France (elle est devenue obligatoire en 2011), l’évaluation par compétences a pour vocation à se substituer aux notes. L’idée derrière ce changement, c’est qu’une note est à la source d’effets pervers plus concentrés que dans un téléfilm de milieu d’après-midi sur W9.

Sauron

Une note, vue par les éducateurs des années 2010

Comme l’explique cet article on reproche principalement aux notes d’engendrer un principe de clientélisme et de dépendance. Avouez, petits coquinous, que vous avez vous aussi un jour posé cette question à un professeur aux mains tremblantes et aux cernes un peu trop marquées : « Monsieeeeeeur, c’est noté ? » prêts à reposer votre stylo et à continuer votre passionnante conversation avec votre voisin de table si on vous répondait par la négative. Qui plus est, et pour résumer, beaucoup d’élèves ont tendance à s’identifier à leurs notes, le personnage du cancre se bâtissant sur des fondations de 0, 3 et 5 sur 20. On peut également reprocher le côté opaque d’un note, certaines d’entre elles sanctionnant un devoir sans plus d’explication. Et pourquoi avoir donc obtenu un 13 plutôt qu’un 11 ou qu’un 16 ? C’est dans ce contexte et à la suite de nombreuses réflexions (et un pillage en règle des méthodes de ces bouffeurs de sirop d’érable) que l’évaluation par compétences a été introduite en France, dans le cadre de la validation du Socle Commun des Compétences (et là, j’en vois qui hyperventilent). Pas de panique. Ce qui se cache derrière cette appellation barbare est tout simplement l’ensemble des connaissances (théoriques) et des compétences (pratiques) qu’un élève se doit de maîtriser à la fin de sa scolarité obligatoire, à seize ans donc.

Concrètement, comment ça se passe ? Eh bien à la fin du collège, un chiard est censé savoir faire tout ça. Aux professeurs, au fil des cours et des évaluations, de juger si leurs élèves ont acquis certaines des compétences qui se trouvent dans ce livret.

C’est à partir de là qu’est né le projet de pousser l’idée plus loin : concrètement, on supprime purement et simplement les notes et on explique que, par exemple, à la fin de son contrôle, Pepito a réussi à « répondre à des questions et en poser ». (compétence du palier 2, « Réagir et dialoguer »)

Et là, attention, je dis STOP (in the name of love, copyright Princesse Soso)

Mais comme vous avez été sages et que vous avez subi tout le bla bla théorique, voici deux vidéos, en fonction de vos préférences.

1. Matthew Morrison qui danse en marcel sur une chanson des Maroon 5 (si à la fin de ça vous n’êtes plus hétéros messieurs, ne venez pas vous plaindre)

2. L’intégrale de la pièce Paroles Gelées de Jean Bellorini au Théâtre du Rond Point. OK, ça dure 2h35 mais c’est de la bonne.`

Sur ce on continue.

C’est quoi ton problème, avec l’évaluation par compétences, espèce de pisse-froid ?

Il y en a plusieurs.

Tout d’abord, si l’apparition du Socle Commun des Compétences et de l’évaluation par compétences a permis de formaliser les choses, elle n’a pas été la révolution totale et absolue qu’on a annoncé aux élèves, à leurs parents et aux enseignants. La quasi totalité des profs évalue ses élèves par compétences. Si, par exemple, un prof d’Histoire demande à ses chiards d’indiquer à quelle date a eu lieu la prise de la Bastille, il ne notera pas le devoir de la même façon que s’il demande de trouver les éléments de propagande dans un tract de 2011 1932 par exemple. De plus, on n’a pas attendu 2011 pour faire de la note un système d’évaluation plus clair, en établissant, par exemple, des barèmes précis. La note se partage en différents domaines, par exemple en rédaction, 5 points peuvent être attribués au respect du sujet, 3 à l’orthographe, 4 à la conjugaison du passé simple si on travaille dessus en ce moment et ainsi de suite. Mais il faut reconnaître que le livret de compétences que j’ai mis en lien a permis de cadrer tout ça.

Le souci c’est qu’il l’a cadré à la fois trop et pas assez. J’ouvre le document et je prends une compétence au hasard. Tiens pouf celle-là : « Échanger avec les technologies de l’information et de la communication. » (dans la rubrique « Communiquer, échanger » du pallier 2). La formulation de cette compétence est tellement vague qu’elle en devient risible. Si je vois mon élève envoyer en douce un texto en classe, dois-je aller le féliciter d’avoir validé cette compétence et la cocher dans son petit livret ? Après tout, ça rentre totalement dans ladite rubrique. Même chose pour « participer à un débat, un échange verbal » (« Dire », palier 3) : un môme contestant en permanence et point par point ce qu’on lui dit mérite-t-il de valider cette compétence ? La formulation des différents items est tellement vague dans une volonté de laisser une liberté pédagogique aux enseignants qu’elle en perd son sens.

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Le Docteur, travaillant sur les compétences du pallier « Pratiquer une démarche scientifique ou technologique (moi je dis il va la valider).

Les compétences ont également, à mon sens, contribué à mettre en place une usine à gaz dans laquelle les parents se débattent péniblement. Comprendre le livret de compétences nécessite un temps, une implication et une culture que certains parents n’ont pas. Pratiquant encore l’archaïque système des notes, il m’arrive, aux rencontres parents-profs, d’expliquer que, non, 3/20 ce n’est pas un classement mais un nombre de points et qu’en conséquence, non, ça n’est pas bien. Une moyenne générale ne signifie rien si elle n’est pas expliquée. Mais elle donne un indice global du travail fourni par le môme, surtout si elle est accompagnée d’une appréciation. Si les parents galèrent, je ne vous parle pas des élèves pour qui les formulations sont encore plus absconses. Vous me direz qu’il faut, dans ce cas, les leur expliquer en employant des termes qu’ils pigeront. Absolument d’accord. Sauf que, l’année suivante, ou même au cours suivant, un nouveau prof emploiera de nouveaux termes pour parler de la même compétence. Le tout résultant en un chaos qui effrayerait Cthulhu lui-même.

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Cthulhu, après avoir jeté un coup d’oeil sur le livret de compétences

En parlant d’usine à gaz – non, vous n’aurez pas droit à une blague de flatulence, pas cette fois – l’évaluation desdites compétences doit être faite par tous les profs tout au long du parcours scolaire de l’élève. Seulement voilà : comment ? Eh bien on se débrouille. Papier, informatique… En témoigne ce surréaliste article comparant les différents logiciels servant à évaluer les compétences : surréaliste non pas au niveau du propos, mais parce qu’il met en lumière le fait que, suivant l’établissement, la région et l’âge du capitaine, les profs n’évalueront pas tous les compétences de la même façon, et le tout à l’aide de programmes plus ou moins ergonomiques. Cela jouera forcément, même de façon mineure, sur l’égalité de traitement des élèves d’un bahut à l’autre.

Autre truc qui me chatouille : les sommités ayant mises en place ce système sont clairement des gens abusant des jeux de rôle. Ils ont l’air de pense qu’une compétence acquise l’est de façon définitive. Ainsi, si Kevin, en début de 5ème, apprend à lancer des boules de feu et à conjuguer un verbe au conditionnel, il saura encore le faire à la fin de l’année, on coche la petite case, circulez, y a rien à voir. Or, il y a toutes les chances que Kevin ait oublié jusqu’au mot conditionnel en juin et ne puisse même plus craquer une allumette. Un élève est un être en perpétuelle évolution OU régression. Un savoir n’est jamais acquis définitivement, et indiquer « acquis » à son propos me semble d’un optimisme délirant.

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Le livret de compétences d’ici 3 ans.

Pour finir cette liste non exhaustive de griefs, j’en arrive à la fin du parcours scolaire de l’élève. Que se passe-t-il si les compétences dont je vous rabats les oreilles depuis le début de ce billet ne sont pas validées ? L’élève redouble ? Suit des cours de rattrapage ? Ne passe pas le brevet ?

Bin non.

On considère que les compétences en question seront validées plus tard. Et c’est tout. Ce qui donne lieu à des scènes assez surréalistes, un principal de ma connaissance ayant validé de lui-même des items que des élèves n’avaient pas acquis en se justifiant « de toutes façons, ça sera validé à un moment ou un autre. » Cette évaluation qui se veut plus cohérente se retrouve donc fragmentée en mille petits morceaux incompréhensibles. Si un professeur peut tout à fait, au sein de sa classe, tenter de donner du sens à cette méthode en expliquant qu’il faut, pour réussir le contrôle, savoir faire telle et telle chose, qu’en sera-t-il sur le long terme ? Je passerai gentiment sur l’hypocrisie des classes sans notes : elles durent jusqu’en cinquième, pas au-delà, parce qu’après, « il faut quand même passer aux choses sérieuses pour le brevet et le bac ensuite » (dixit un éminent membre de l’Education Nationale). En gros, les compétences c’est bien gentil mais, malgré tout ce qu’on peut dire dessus, les notes restent le critère unique et définitif lorsqu’il s’agit de sanctionner des examens importants.

Où je crie à la conspiration (A la conspiration !)

Malgré mes réserves – nombreuses – je persiste cependant à penser que l’entrée des compétences dans le système d’évaluation a du bon. Expliquer à un môme que, en effet, il est incapable d’écrire un mot de plus de trois lettres sans y coller six erreurs d’orthographe mais qu’il comprend un texte de Proust à son entrée en sixième est infiniment plus cohérent que de lui rendre une évaluation portant la mention : « 10/20 Des efforts, mais vous manquez encore de rigueur. »

Cependant, une fois encore, cette réforme a été passée en force, sans une préparation suffisante en aval, dans les établissement scolaire. Dès lors, un choix s’offre aux enseignants : se former quant à ce niveau type d’évaluation ou bien tenter de comprendre sur le tas de quoi il s’agit (je précise que j’appartiens à la seconde catégorie). Il ne s’agit pas de flemme, mais tout simplement d’un choix de consacrer son temps de formation à d’autres domaines : l’orientation, l’Histoire des Arts, les cours interdisciplinaires…

Le souci est que les consignes ministérielles sont en train de faire par l’évaluation par compétences le filtre servant à séparer le bon grain de l’ivraie dans le corps professoral. « Pratiquez-vous l’évaluation par compétences ? » demande souvent le chef d’établissement lors des entretiens d’évaluation. Alors chacun répond comme il peut. Non, je refuse. Oui, car quand un élève écrit la date, je valide qu’il sait se repérer dans le temps. Oui, car je viens d’obtenir mon CAPES et que j’ai été formé de façon très pointue sur le sujet.

L’évaluation par compétences est en train d’être dévoyée, elle devient un programme de patinage artistique imposé par les chefs d’établissement et les parents d’élèves, parfois, parce que c’est ainsi que l’on doit évaluer les mômes, c’est comme ça et pas autrement Finalement, les plus stressés par la validation, ce ne sont pas les mômes, mais les profs. Malaise.

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Monsieur Samovar pratiquant l’évaluation par compétences.

T’es bien mignon, mais concrètement tu proposes quoi ?

Pour commencer une simplification drastique et une reformulation du nombre des compétences évaluées, de façon à ce qu’elle soit compréhensibles par tous mais assez précises pour ne pas basculer dans le grand n’importe quoi. Oui, ce n’est pas évident. Mais c’est essentiel. D’autre part, il faut se rendre à l’évidence : les notes restent un élément déterminant dans l’évaluation des élèves, en particulier dans les niveaux supérieurs, et vouloir les éradiquer n’a aucun sens. Il s’agit au contraire de les repenser.

Apprendre aux élèves – et aux parents – à tenir compte des appréciations à côté du 6 ou du 18 et ce dès le plus jeune âge pourrait dédramatiser pas mal de situations. Notes et compétences peuvent et doivent être employées de concert, aucun de ces systèmes d’évaluation n’est l’arme absolue, si c’était le cas, il y a longtemps que nous aurions été mis au courant.

Mais au-delà de ces considérations bien générales, il me semble que l’évaluation par compétences est avant tout un louable effort pour que l’élève comprenne son parcours. Identifie ses points forts et ses points faibles. Et cette communication profs-élèves-parents ne peut se faire uniquement via un livret. Elle nécessite des entretiens réguliers et directs, peut-être même des intermédiaires. En bref des moyens temporels et humains dont nous ne disposons pas pour le moment. Expérimenter un système est toujours louable. Mais j’ai l’impression qu’il se fait en ce moment indépendamment de l’intérêt des chiards. Et c’est ce qui me gratte le plus en ce moment.

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Une réflexion sur “Com com com compétences.

  1. Le_Dore

    La notation par compétences qui a son utilité (notamment en cadrant les choses) reste avant tout un enfant de la formation d’entreprise qui l’utilise depuis très longtemps.

    En effet, le seul but de la formation d’entreprise étant de donner des acquis exploitable sur le lieux de travail, ce type de notation va de soi.

    On revient donc au vieux débat : l’école doit-elle élever, instruire ou former. En choisissant ici la dernière option.

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