No et moi et eux et moi

noetmoi

« On regarde un film ? »

Ni bonjour ni regard ni merde. Les réflexes que j’ai cru mettre définitivement en place fondent comme neige au soleil ; les sept derniers élèves de la Quatrième GentilGentil déboulent dans ma classe aux murs de plus en plus nus pour s’installer où ils le souhaitent.

« Bonjour d’abord.
– On regarde un film ?
– Bonjour.
– Oui bonjour. On regarde un film ? »

Moi le cinéphile invétéré, celui qui a mis en place des analyses filmiques toute l’année, la question me hérisse.

« On vient d’en étudier un. Chantons sous la pluie en Histoire des Arts, vous vous rappelez ?
– Oui, mais c’était pour travailler.
– Ah. Donc vous ne voulez pas regarder un film. Vous voulez un prétexte pour glander.
– Monsieur c’est bon, c’est la fin de l’année ! »

La fin de l’année. Depuis quelques jours, je le prononce, je le prononce trop souvent en salle des profs « Ça n’en finit pas de finir. »
Et c’est vrai. Cette semaine est lourde, si lourde. Poisseuse même. L’envie n’y est plus, ni d’un côté ni de l’autre. Plus envie de se déployer à l’infini pour habiter les connaissances et les transmettre, plus envie de s’intéresser à autre chose qu’à son petit soi-même. On lutte. Contre les mômes, contre nous-même. Ne sachant plus ou puiser d’autre, je m’appuie sur un vieux reste de fierté. Ma classe ne se transformera ni en salon où l’on cause, ni en salle de kermesse. Je respire un grand coup.

« C’est la fin de l’année mais pas du collège. Je veux que vous soyiez prêt en Troisième. Mieux, je veux que vous en mettiez plein la vue à votre prof de français. »

Je ne leur laisse pas le temps de débattre. Leur tend un texte. Un extrait de No et moiHistoire d’ados dans un monde contemporain. Sujet un peu vendeur, ça parle d’eux après tout. J’exige le silence, je me bats un bon quart d’heure pour que Titania sorte son stylo, qu’Attis daigne s’asseoir correctement, pour qu’Alraune cesse de souffler à chaque fois que je prononce un mot. Lecture du texte, la narratrice, Lou, rencontre No. No qui lui parle de sa vie de SDF. No, forcément, mal à l’aise.

« Monsieur, ça veut dire quoi, qu’elle est assise en déséquilibre ? »

Parvati a posé la question par automatisme. Je m’apprête à y répondre quand quelque chose se met en place dans la mécanique de mon cerveau. Il y a au bout de mes doigts un picotement. Non. Pas un picotement. C’est plus fort, plus stable. C’est l’adrénaline, cette adrénaline très spéciale qui afflue avant d’entrer en scène. Celle qui rend le monde plus précis, plus net, celle qui cristallise. Cet élixir là, je n’y goûte plus que très rarement à présent. J’ai appris à ne jamais le laisser passer. Alors je passe le masque de l’acteur. Je m’affale sur mon fauteuil à roulette.

« Regardez. Là je suis à l’aise. Tranquille. Stable. Comme Alraune. Elle ne serait pas affalée sur sa table si elle ne se sentait pas si bien. »

Ma voix n’a pas gagné en force ni en autorité. Elle est simplement présente. Elle dessine un décor. Alraune relève la tête et me voit. Voit l’acteur calé dans sa chaise, parfaitement détendu.

« Et là, c’est No. »

No c’est moi. Je me recroqueville, m’assois sur une fesse. J’ai les mains entre les cuisses, les yeux fuyants. J’ai 31 ans, je suis prof en banlieue parisienne, je suis No, j’ai quinze ans.

Et là, c’est No.

Je surgis des lignes, j’emprunte ce corps mal foutu. Devant moi, ils sont à peine plus jeunes que moi. Celui qui pliait un avion en papier – Setanta me souffle mon hôte – lâche ce qu’il a dans les mains.

« Mais pourquoi elle est mal à l’aise ? »

Pourquoi ? Pourquoi ? Je lui raconte. La peur, le froid, je lui raconte ce qu’il n’a pas saisi entre les lignes, ce dont il se foutait à l’instant. Il me regarde, Setanta, il m’écoute et finit par me demander :

« Et tout ça, c’est vrai ? »

Je hoche la tête. Lachesis souffle le mot de viol. Curiosité et provoc. Nouveau signe de tête.

« Bien sûr. Bien sur que le risque de viol est là. Tu imagines ? Dans un an, être livrée à toi-même. Toute seule. Parce que c’est ça le pire. La solitude. »

Lachesis a une expression lointaine. Elle essaye d’imaginer. Ils essayent tous. Je leur parle de moi. Des mots imprimés dans mon ADN, des phrases le long de mes cellules. Je leur explique le présent qui me coule dans les veines et qui me rapproche d’eux, je leur montre le style fragmenté, déconstruit, le chaos de mes pensées. Trente minutes durant, il n’y a plus qu’eux et moi. Des questions s’esquissent, désarmantes de naïveté : pourquoi le gouvernement ne fait rien, pourquoi on ne les regarde pas, au fond, les SDF, ils sont comme nous, comme eux, pourquoi certains ont tout et d’autre rien ? Des questions désarmantes de naïveté, mais les bonnes questions. Jusqu’à la sonnerie.

« Déjà ? »

L’exorcisme est rapide, l’esprit de No s’enfuit, et quinze années supplémentaires me retombent dessus. Je tente de reprendre mon souffle à travers deux « au revoir » des mômes. Cette fois-ci, pas un seul n’a oublié. Ils quittent la salle, No et leur prof.
Leur prof qui a réussi, pour cette fois. Pendant trente minutes à être le passeur de mots. A les impliquer, à traduire ce texte moche sur une photocopie hideuse en autre chose qu’une suite de lettres grises. Qui est parvenu à déployer l’histoire.

Je respire lentement, pendant que mon corps grogne devant la raideur de cette peau adulte. Peut-être que cette victoire les aidera, m’aidera à terminer la traversée de cette année qui n’en finit pas de finir.

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Une réflexion sur “No et moi et eux et moi

  1. Bonjour,

    Merci pour ce texte. J’y suis parvenu via ton dernier qui a été repris par Rue89.

    L’envie de t’inviter à lire ceci sur un gars à la rue qui était à peine plus vieux que tes élèves quand je l’ai rencontré.

    http://partageux.blogspot.fr/2014/06/du-cote-de-chez-swann.html

    Et à lire ensuite cela, près de sept ans plus tard. Pas le paradis, c’est sûr, mais les braves gens ne voient pas l’amélioration pourtant sensible.

    http://partageux.blogspot.fr/2014/06/la-france-vit-au-dessus-de-ses-moyens.html

    Rien n’est jamais irrémédiable même quand on ne voit pas de sortie…

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