ABC, you and me

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Généralement, la fin d’année, c’est plutôt sympa. C’est synonyme de classes moins chargées, de cours rigolos et de M&M’s bouffés par kilos en salle des profs. Mais là, je me sens plus d’humeur masse d’armes et épée à deux mains – une année passée à étudier le Moyen-Age en Cinquième et à se faire bombarder de Game of Thrones, ça laisse des traces – que maillot de bain et soirées mojitos.

L’explication de mon petit agacement, se trouve dans cet article de L’Express, depuis relayé par divers medias : Benoît Hamon (le Ministre de l’Education Nationale s’apprêterait à enterrer le projet des ABCD de l’égalité. Pour ceux qui ne connaîtraient pas, les ABCD de l’égalité consistent en un ensemble de projets pédagogiques visant à lutter, dès l’école primaire, contre les discriminations et les stéréotypes liés au genre. En gros, expliquer que oui, Coraline à le droit de vouloir devenir chef de chantier et que personne ne devrait trouver à redire au fait que le papa d’Inès reste à la maison pour s’occuper du ménage. Dans les faits, cela se traduit par des discussions au sein de la classe, des affichages, des lectures de bouquins et j’en passe. C’est très bien expliqué ici, sur le site de l’Education Nationale.

En tant qu’enseignant de collège, je soutiens ce projet à deux mille pour cent. Par convictions personnelles d’abord, mais surtout de par mon expérience de prof. Et je le prouve.

AYRTON, RODRIGUE ET LE HAREM

Soit une classe de quatrième à laquelle j’ai eu la joie d’enseigner cette année. La classe en question est composée de 27 élèves. Sur ces 27, deux se distinguent particulièrement, Ayrton et Rodrigue. Ayrton et Rodrigue ont une propension assez fascinante à prendre la parole à tort et à travers, débarquer en cours quand bon leur chante et prendre leurs petits camarades pour des punching-balls. Il y a quelques semaines, j’avise Rodrigue en train de ronfler comme un bienheureux sur sa table :

« Rodrigue, je peux concevoir que les pleurnicheries de Lamartine t’intéressent moyennement, surtout qu’il a le front de ne pas évoquer une seule fois GTAV dans son poème, mais pourrais-tu, pour faire plaisir à ma tension artérielle et t’assurer une espérance de vie un peu plus longue, écrire le cours que tes petits camarades et moi-même tentons de mettre en place ? »

Pour seule réponse, Rodrigue pointe du doigt Lorna, sa voisine de derrière, qui écrit avec application.

« Si c’est une partie de Taboo, je donne ma langue au chat. Tu m’expliques ?
– Wesh c’est bon, il s’écrit mon cours ! »

Non.

Espérant que ce que je vis n’est que le prélude à une attaque cérébrale, je jette un coup d’oeil sur le cahier de Lorna. Bin oui. C’est en réalité celui de Rodrigue qu’elle est en train de remplir.

« Lorna, ton altruisme est tel qu’il me donne envie de me sortir les entrailles avec les ongles. Par contre, juste une petite question avant que je ne m’écroule par terre en sanglots spasmodiques : quand comptes-tu écrire ton propre cours ?
– Je sais pas. Mais il m’a demandé de le faire, Rodrigue.
– Et moi je te demande de t’arrêter. (à prononcer avec la voix d’Edouard Balladur)
– C’est bon monsieur, vous me laissez ! Il m’a dit de le faire, je le fais !
– Je vois… Et je suppose que Rodrigue te rendra le même service demain ? »

Hurlements de rire dans la classe, visiblement j’aurais difficilement pu leur suggérer un truc plus ridicule, à part leur proposer d’arrêter de regarder les Anges de la Téléréalité. Devant le refus granitique de Lorna, je reprends mon cours. Sonnerie. Et là, Ayrton se lève et se dirige vers la sortie.

« Ayrton, penses-tu que ton sac te suivra dans la salle de cours suivante par ses propres moyens ? »

Il ne se retourne pas :

« Amalie, c’est toi qui t’en occupe cette semaine, c’est ça ? »

Amalie est drôle, belle et intelligente. Amalie produit des analyses de textes qui feraient honte à certaines classes de Seconde. Amalie baisse la tête et plonge sous les tables pour s’emparer du sac à dos blanc sale d’Ayrton.

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Monsieur Samovar tentant de garder son calme au cours suivant.

On a tout essayé avec la classe d’Amalie. La concertation, le dialogue, l’autorité. On l’a signalé en conseil de classe. La prof principale s’est démenée. Rien à faire. Obéir à Ayrton et Rodrigue, c’est normal. Mieux. C’est une marque d’élection. Pas parce qu’ils sont charismatiques, beaux ou particulièrement intelligents. Au contraire, ce sont des ados dans l’acception la plus bourrine du terme. Mais c’est normal. Les filles n’attendaient que d’être commandées. Et pour en être arrivé là, je me dis qu’on est beaucoup à avoir déconné. Les parents, l’école, l’État. Avec un grand éclat de rire et un haussement d’épaule, les deux terreurs de quatrième se torchent avec le deuxième mot de la devise française. Et ils sont loin d’être un cas isolé, un exemple isolé. Des anecdotes comme ça, j’en ai des dizaines tous les ans. Alors oui. Dès la maternelle, apprendre l’égalité, le respect dû à chaque individu, quel que soit son sexe et sa position sociale me paraît une nécessité. Et ce, tant dans le cadre privé que public.

VENT MAUVAIS

Seulement voilà.

Depuis l’annonce de ce projet, un vent plutôt nauséabond s’est levé et souffle à en décorner Charles Bovary. Divers groupuscules, nés dans le sillage de la Manif pour tous (vous savez, ceux qui disaient que la loi sur le mariage homosexuel allait transformer les hommes en génisses et les femmes en routiers barbus) se sont élevés contre ce projet des ABCD de l’égalité. Je tiens à préciser ici que je ne nommerai personne, cet article n’ayant pas vocation à faire de la pubs à des gens qui adorent se poser en victime du système médiatico-politico-judéo-illuminato-arabo-asiatico-gay. Mais le fait est que ce groupe à côté desquels Mulder et ses théories de conspirations n’étaient qu’aimables amusements sont partis du principe que les ABCD de l’égalité étaient un vaste complot, une fois de plus destiné à « forcer les enfants à devenir homosexuels » ou même à en faire des « esclaves sans sexe ».
En gros, le gouvernement (qui au gouvernement ? Mystère qu’il est bien pratique de ne pas éclaircir) aurait pour objectif de détruire le concept de sexe dans l’esprit des enfants pour le remplacer par la fumeuse théorie du genre.

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Vous vous souvenez ? Ce sont ceux qui avaient rédigé ces hilarantes affichettes. 

Il faut reconnaître un mérite à ces groupuscules : ils ont parfaitement compris la circulation de l’information d’aujourd’hui. En publiant des papiers remplis de demi-vérités et en communiquant agressivement, ils sont parvenus à déclencher une vague de psychose auprès de certains parents d’élèves. Le sommet du délire a été atteint lors de l’opération Journée de Retrait de l’École, où l’on incitait les géniteurs à ne pas mettre leurs chiards en classe, sous prétexte qu’on n’allait pas tarder, nous les enseignants satanistes, à apprendre aux chiards la masturbation (en maternelle, hein. En primaire on passe au coït et au collège à la partouze, bien entendu). Le tout relayé par chaînes de mails et de textos. Des enseignants un peu ahuris ont dû rassurer des parents et leur montrer, documents à l’appui qu’on n’avait pas encore remplacé les portraits de Napoléon Ier par des photos de Rocco Siffredi. Mais bien entendu, les preuves, la raison et la vérité ne pèsent pas lourd face à des braillards paranoïaques, qui avaient réponse à tout. Les instructions officielles étaient bien entendu fausses – les profs recevant leurs vrais ordres de missions par des corbeaux, sur des parchemins couverts de sang de vierge – et chaque enseignant parvenant à détourner un de ses élèves du chemin de l’hétérosexualité gagnant une prime sur salaire et un sex-toy barbelé.

Toujours est-il qu’encore aujourd’hui, ces agités prospèrent sur internet et ailleurs et font entendre leur petite musique idiote, à laquelle, hélas, on prête encore l’oreille. Ce qui est compréhensible : le monde de l’école peut semble difficile à appréhender pour des parents. Et si le discours dominant qu’ils en reçoivent est celui que j’ai décrit plus haut, je peux piger leur affolement, à défaut de l’approuver. Devant, cette gabegie, le Ministre de l’Éducation Nationale se devait d’agir. Ce qu’il est en train de faire.

CE CHER BENOÎT

Or donc, M. Hamon, vous semblez sur le point de laisser tomber le projet des ABCD de l’égalité, histoire de désamorcer une situation devenue par trop tendue.

Ben si je puis me permettre, je pense que c’est une très très très mauvaise idée.

Nous sommes d’accord, je suis un tâcheron de votre Ministère. Un prof de collège même pas agrégé, qui enseigne à des quatrièmes et des cinquièmes, les classes les moins prestigieuses de la moins prestigieuses de structures scolaires. Mais le prof, il a peur, quand même.

Il a peur parce que, comme je l’ai expliqué plus haut, les hystériques qui braillent contre ce projet de lutte contre les discriminations à l’école maîtrisent leur rhétorique, à défaut de maîtriser leur sujet. Laisser tomber ce projet, c’est prêter le flanc à des hordes de commentaires à base de « Vous voyez, s’ils l’abandonnent, c’est qu’ils avaient quelque chose à se reprocher, et donc que nous avons raison. » C’est leur donner une force, une puissance inimaginable. C’est prouver que la désinformation, la manipulation et les braillements peuvent faire plier ce qui est censé guider un pays. Qui plus est, cette bataille se joue dans le domaine de l’Éducation. Celui de l’avenir des futurs citoyens. Cet abandon, s’il a lieu, est un refus de croire que la société de demain peut être moins conne que celle d’aujourd’hui.

Et surtout, c’est la victoire du Mensonge. La fiction répugnante tissée par ces groupuscules s’est déversée sur ce travail d’éducation que nous sommes des dizaines de milliers à effectuer chaque jour. Sur ce travail que nous pratiquons avec soin et délicatesse. Parce que nous travaillons sur des citoyens en devenir, à qui nous devons donner toutes les armes possibles pour qu’ils deviennent libres, à la fois indépendants et respectueux des lois du pays dans lequel ils vivent. J’obéis à la République, pas à ceux qui hurlent qu’on apprend la masturbation en maternelle. En pliant, M. Hamon, vous désavouez les réformes sociales engagées par le gouvernement depuis sa mise en place, mais vous détruisez aussi la légitimité des enseignants. Ces enseignants que l’ont dit malmenés, en perte d’autorité et de légitimité, ces enseignants qui, plus que jamais, ont besoin de protection.

Ils nous accusent, M. Hamon. Ils nous accusent de vouloir, insidieusement, créer un nouvel ordre sociétal, un nouveau pays. Et sur ce point ils ont raison. À un détail près. Il n’y a rien d’insidieux dans la démarche d’un enseignant.
Est-il aberrant, est-il criminel pour un gouvernement de vouloir faire du pays qu’il dirige, un endroit plus juste, un endroit meilleur à travers ses professeurs ? Un endroit dans lequel Amalie n’aurait pas le réflexe d’obéir à Ayrton ? Un endroit dont les valeurs évoluent avec l’époque que nous traversons ? « Qu’ils apprennent à lire et à compter, c’est à ça que sert l’école ! » lancent ces braves âmes soucieuses du bien-être de leurs enfants. Bien sûr. Surtout cantonnons-nous à ces savoirs de base – sur lesquels nous travaillons plus que tout, n’en déplaise aux conspirationnistes – dans un monde toujours plus complexe. Briser les stéréotypes, vouloir que chaque élève puisse s’épanouir dans son individualité propre, n’est-ce pas ainsi que nous briserons « l’esclavage » dans lequel on nous accuse de vouloir faire basculer les mômes ? Paradoxalement, je dois être de la vieille école, et penser que, de temps à autres, taper du point sur la table et asséner que, oui, un Ministère de l’Éducation Nationale est une institution en qui on peut avoir confiance et qu’il serait bon de réfléchir avant de lancer des rumeurs qui n’ont pour effet que de rendre un boulot déjà pas facile encore plus compliqué.

Les ABCD de l’égalité constituent un tournant essentiel dans la politique enseignante du gouvernement. Finalement, peut-être sommes-nous actuellement dans une salle de classe géante. Certains gueulent contre la présentation d’un cours qu’ils ne veulent pas suivre. Seulement on ne plie pas devant des élèves relous. On prend son temps, on explique, on fait preuve de pédagogie. De fermeté et de bienveillance. Les deux compétences de base du prof.

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Sinon on peut aussi essayer de leur faire peur avec une banane

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7 réflexions sur “ABC, you and me

  1. Alain ROBERT

    Il y a longtemps, au millénaire passé, donc dans d’autres temps et dans d’autres lieux (petit collège semi-rural), j’ai le souvenir d’avoir, comme d’autres profs de Sciences Physiques en collège, enseigné lé « Technologie » en 4ème. Cette année là, j’avais décidé -en accord avec la direction- de fabriquer avec mes élèves des meubles : bureau et armoire pour la conseillère d’orientation nouvellement nommée, fauteuils et petites tables pour le « foyer ». Ayant (déjà) mauvais esprit, je me suis très vite retrouvé avec les garçons devant la machine à coudre et les filles à la scie sauteuse. Imaginez l’horreur pour les pseudo « victimes du système médiatico-politico-judéo-illuminato-arabo-asiatico-gay »…
    … et savez-vous ce qui se passa en ces temps reculés ?
    Des gamins contents, des parents globalement sans état d’âme, sauf un qui vint me voir, hilare (et ravi), pour me déclarer : « Ptit gars, qu’as tu fait à ma fille, elle ne me parle que de technologie ? » Que son fils aime la « techno », c’était normal, que sa fille en pince pour les sciences et techniques c’était nouveau !

    Les abrutis qui cherchent à détruire le Service Public d’Education, malheureusement parfois aidés par des politiques ou des hauts fonctionnaires qui oublient de penser à long terme (caractéristique obligatoire de toute politique éducative) devraient se demander si leurs enfants auront le courage -dans 20 ans- de leur pardonner leur bêtise et le gâchis qu’ils sont en train de provoquer dans leur vie.

  2. Une question qui me turlupine. Pourquoi est-ce une joie de serrer l’Éducation Nationale ? Il y a sans doute un clin d’œil ou une blague de potache mais j’avoue que je ne comprends pas…

    1. H. Samovar

      Il faudra un jour que j’achète et scanne la bande dessinée d’où est tirée cette blague (peu fine, je l’avoue). Pour répondre à votre curiosité, cette phrase vient de la série « Léonard », génie farfelu et parodie de Léonard de Vinci.
      Léonard engage rapidement un disciple dont la devise est « Je sers la science et c’est ma joie. » Jusqu’au jour où, exaspéré par les mauvais traitements que lui inflige son maître, il lui saute à la gorge en hurlant la phrase qui vous intrigue.

      Cette devise reflète assez bien la fascination et l’exaspération mêlées que ce métier suscite en moi.

  3. En bonne administrative de base de l’Education Nationale j’aime tellement ce texte que je me demande si je ne vais pas l’envoyer à notre ministre sous bordereau à en-tête avec tampon officiel et tout et tout….Si l’égalité des sexes était enfin une réalité, sans doute aurions-nous plus d’hommes dans nos bureaux…(oui moi aussi je fais partie du complot médiatico-politico-judéo-illuminato-arabo-asiatico-gay, niarc!niarc!)

  4. Belaidi

    Merci c’est un très beau texte qui mériterait aussi d’être lu par d’autres que des convertis à cette noble cause que vous avez si bien exprimée!

  5. Ping : Le landau | Monsieur Samovar

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