Le Collège Crimea

Elincia_and_retainers

 

Dans mon bahut, on est vingt-trois à partir. J’aurais bien fait un discours, mais comme les adieux risquent d’être assez longs et que, merde, le mousseux et les petits fours n’attendent pas, je le poste ici. Je fais ce que je veux, c’est mon blog.

Aujourd’hui j’ai enlevé mes affichages de la salle B213 du Collège Crimea. Les citations d’Ernest Hemingway, de Mme de Lafayette et de Victor Hugo. Le poster de Wicked sur lequel tous les élèves bavaient d’envie, Cosette, la table à thé du Lièvre de Mars. Je les ai tous rangé dans un tube en carton, avec le nom de Crimea.

J’ai choisi Crimea pour ce collège, parce que c’est le nom de ce pays, dans Fire Emblem. Ce petit pays qui assiste à une guerre entre les immenses nations qui l’entourent. Et dont la Reine se placera sur le champ de bataille, lèvera son épée, pour l’enfoncer en terre. Parce qu’elle choisit la civilisation face au fracas des armes. Faire oeuvre de civilisation, ça a été notre boulot au Collège Crimea. A nous tous. Les vingt-trois qui partent, les quelques qui restent. Avant de combattre les lacunes, d’imaginer comment transmettre le savoir, de créer des projets, il fallait combattre le refus. Celui, inné, des ados qui ne veulent pas de ce qu’on leur donne. Parce que ça vient des profs, parce que c’est loin d’eux, parce que ça ne leur ressemble pas. Et au Collège Crimea, on m’a appris à susciter l’envie. Derrière chaque porte, il y avait l’un des chevaliers criméens, avec ses armes, son destrier et son armure. Qu’ils se battent avec rigueur et méthode ou avec rigueur et méthode, chacun à sa manière pourfendait ce monstre qui rampe sur le visage des mômes. Celui qui rejette.

Et j’ai pu chevaucher à leurs côtés. Écuyer prof, avec mon épée de bois et mon écu, l’assise pas très stable sur ma monture. Ils m’ont guidés. Et ma prise sur mon arme, sur mon art, s’est affermie. J’ai appris la précision, la retenue, la bienveillance. J’ai appris que le Collège Crimea avait besoin qu’on s’y consacre de toute ses forces et de toute son envie. Et que les armoiries du prof n’étaient pas destinées à ceux qui font dans la demie-mesure. On s’est battu, parfois de notre côté, souvent ensemble. De temps en temps contre nos élèves, mais toujours pour eux.

En bons chevaliers errants, on a découvert des contrées lointaines. Même que notre princesse nous accompagnait. Une ville de pierre et d’eau sous le soleil et la pluie, qu’on a exploré en rigolant. Les soixante-dix mômes qu’on escortait ? Juste un élément mineur dans cette grande quête qu’on accomplissait ensemble. Une autre fois, les ruines de nos ancêtres romains, parcourue codex de connaissance poussiéreux sous le bras. Ou tout simplement, les méandres de la cervelle de nos protégés. Plus énigmatiques que le plus tortueux des labyrinthes. Et souvent emplis de pièges mortels.

Entrecoupant notre quotidien de batailles, de conquêtes et de défaites – contre l’ignorance des faibles ou la tyrannie des puissants – nos retours au camps. En cercle, les uns contre les autres, à pester, s’exclamer et rire, une tasse à la main. À chercher dans le regard des autres la détresse à consoler ou l’étincelle pour continuer. Jamais je n’ai vu tant de gens prendre à ce point soin l’un de l’autre. Jamais je n’ai vu personnes plus chevaleresques et civilisées.

Crimea s’évanouit lentement. Le décor tombe, ne reste plus que le collège. Une fin, une fois pour toutes. Mais vos regards perdurent, vous, les chevaliers criméens. Ceux qui ont fait de moi un meilleur professeur.

Non.

Ceux qui ont fait de moi une meilleure personne.

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Une réflexion sur “Le Collège Crimea

  1. Sylvia

    Vous connaîtrez bientôt d’autres batailles, d’autres orages et d’autres merveilleuses éclaircies, d’autres compagnons d’armes et d’éternelles quêtes parce que chevalier vous demeurez…. et ce n’est pas l’armure, fusse-t-elle du plus précieux métal, qui fait le chevalier.. c’est bien ce qu’il y a l’intérieur, cette part que vous emportez, cette part que vous laissez derrière vous, cette part empreinte malgré tout dans le cerveau des plus rebelles, … cette part que vous nous offrez. Pour tout cela , merci

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