Dans les montagnes

Je connais mon prix pour une semaine : 1600 euros. C’est le prix de la formation à laquelle, fraîchement muté dans un nouvel établissement, je me suis inscrit. Son intitulé : « Corps dans la culture et culture du corps : Culture, corps, genre, hygiène et sexualité. » Financé par la Commission Européenne, ouvert à différentes nationalités, le stage se déroule en Sicile, à Palerme. Je dois reconnaître que l’emplacement joue pour cinquante pour cent dans ma décision. Mais pas seulement. Me résonnent encore aux oreilles les débats autour de la théorie du genre à l’école, la débâcle des ABCD de l’égalité, et, de façon plus générale, le grand flou dans lequel enseignants, parents et élèves français nagent dès que l’on s’éloigne du calcul mental, alphabet et tableau noir en France. Prenant mon courage et mon billet d’avion à deux mains, je me lance dans l’aventure.

Première surprise : le stage ne se déroule pas à Palerme même, mais à deux heures de routes, dans un hôtel perdu au milieu des montagnes. Nous sommes cinq, cinq collègues en provenance du même établissement. Nous échangeons le gloussement de nos élèves, celui qu’ils poussent lorsqu’ils ne savent pas qu’attendre d’une des activités que nous leur proposons. Une fois sur place, nous découvrons les participants avec des yeux ronds. Ici le mot d’ordre est diversité : Hongrois, Hollandais, Argentins, Danois, Français, issus de milieux aussi divers que l’enseignement, les relations inter-culturelles, la prise en charge d’handicapés ou l’accueil de jeunes homosexuels. Tout ce petit monde s’exprime avec une politesse remarquable dans un anglais quasiment parfait. Être bilingue semble une évidence et nous, les frenchies, ressentons une pointe d’affolement en tentant de nous rappeler où se place l’accent tonique. Et surtout, personne n’a encore répondu à cette toute petite question : qu’est-ce que nous sommes censés faire, exactement, dans ce no man’s land insulaire ?

Nous n’allons pas tarder à le savoir. Le thème central, c’est le corps. C’est ce qui réunit toutes les professions ici présentes. D’exercices en activités, l’idée est que non, notre public n’est pas constitué d’esprits désincarnés. Que s’approcher à telle ou telle distance, effectuer tel ou tel geste aura des répercussions sur l’élève en face de nous, répercussions qui diffèrent selon son âge, son milieu social et culturel. Dans ma tête, il y a un raclement de gorge, celui que je ne connais que trop bien : celui du cynisme. Je peux avoir toutes les prétentions à l’ouverture d’esprit que je veux, je reste un prof formé par un système qui met avant tout en avant les connaissances, la transmissions académique, le savoir. Je suis un soldat de l’intégration par l’égalité, pas un de ces faiseurs de chichis new age.

Et puis je regarde autour de moi.

Les visages sont calmes et concentrés. On écoute les intervenants avec bienveillance, parfois avec un sourire. Pour la plupart du groupe, ces principes sont des évidences, évidences avec lesquelles il n’est pas toujours évident de travailler. Je ne tarde pas à en avoir la preuve. Nous passons à un exercice théorique, je travail avec trois autres personnes, dont un collègue de mon établissement. Nous devons nous exprimer sur ce qui est intitulé « situation de la vie quotidienne », tiré au sort sur un papier : « Un couple marié du même sexe vient à une rencontre parents-professeurs. Votre perception de l’enfant change-t-elle ? » Je lève la tête, je dois avoir sur le visage le même effarement que celui qu’affiche mon comparse. J’ai la voix un peu rauque quand, dans un anglais hésitant, je tente de nous dédouaner :

« Pour nous, ça n’est pas une « situation de la vie quotidienne ». Le mariage pour tous est trop récent pour que cette situation se présente. »

Je vois quelques participants hausser les sourcils. Ceux qui ne savaient pas. Une intervenante tente de sauver les meubles.

« Admettons. Mais s’il s’agit d’un couple du même sexe même non marié, qui se présente.

– Je ne sais pas.

– Ça ne vous est jamais arrivé ?

– Non je pense qu’en France, si c’était le cas, ce serait l’un des parents qui viendrait tout seul. Parce que… (et là, si j’hésite, ce n’est pas la faute de Shakespeare) Parce que ça pourrait causer des problèmes pour l’enfant sinon. »

Il y a un grand silence désolé. Et puis Liane, qui est grande, blonde et hollandaise, explique en durcissant un peu les « r » que ça arrive parfois en Hollande aussi. Dans les villages. Qu’il ne faut pas tomber dans le cliché anti-français.

Et finalement, le « french-bashing » sera peu présent durant cette semaine. Il n’y aura que peu de moqueries, aucune allusion à nos gouvernants ou nos célébrités. Juste une interrogation, qui revient fréquemment : « Pourquoi la France fait-elle si peu de choses ? » Nous tentons d’expliquer. Les crises financières, institutionnelles – en évitant dans ces moments les regards des deux argentins en présence qui ont vu leurs vies pas mal changées en 2001 – et culturelles. Il y a une légère incompréhension. Finalement, je pose la question :  « Mais qu’est-ce que la France a de si particulier d’après vous ? » Les compliments pleuvent « La culture. La liberté, les Droits de l’Homme. La démocratie. » Ces gens ont en la France une foi inexplicable, celle que j’ai de moins en moins souvent. Je ne comprends pas pourquoi.

Et puis arrive le jour qu’on attendait avec une petite appréhension : celui qui traite du genre et du sexe. Une fois de plus, je me sens comme un collégien dans une classe de terminale. Les propos sont clairs et nets. On parle du genre comme d’un concept admis, et lorsque je signale qu’il s’agit en France d’une théorie, ma phrase tombe dans un silence gêné mais bienveillant. Il apparaît grotesque à ces personnes d’origines et de milieux si divers de nier qu’enfants et adultes construisent leur identité et que cela influe sur leur développement et leurs apprentissages. Qu’il existe parfois entre nos collégiens des situations ambiguës qu’il faudra savoir comment gérer. C’est une évidence. Je regarde ces gens à m’en écorcher les pupilles, et ne parvient pas à voir en chacun d’eux un pervers cherchant à corrompre la jeunesse. Juste des gens qui, pour diverses raisons, ont décidé de se former sur un aspect de leur métier. Sans préjugé, et surtout, sans peur. Peut-être que l’explication sur mon pays, j’aurais pu la donner en une phrase, celle qui reste tristement d’actualité, celle qui s’étend lentement sur la politique, la société, le public et le privé. Celle qui éteint tout doucement l’éclat de la terre de la démocratie : « La France a peur. »

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Une réflexion sur “Dans les montagnes

  1. Sofiya

    Je trouve votre billet terrible pour notre pays, terrible et triste car nous continuons à nous croire le pays de la modernité mais nous sommes lentement mais surement en train de devenir le pays de la « réaction »…..

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