Le landau

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Comme tous les vendredis soir je marche au ralenti. Le costume du prof se dénoue, à chaque pas un peu plus. Dans quelques instants, je vais retrouver mon prénom, mes tics de langage, mon obsession pour Doctor Who.

« Monsieur ! »

Au Collège Ylisse, il n’est pas rare que les mômes nous interpellent devant les grilles. J’ai encore du mal à m’y faire, c’est sans doute pour ça que mon cerveau me signale un problème.

« Monsieur, vous vous rappelez de moi ? »

Non. Ça n’est pas ça. Le chignon, la doudoune kaki et le sourire sont génériques, mais ne viennent pas d’ici. C’était l’année dernière, c’était au Collège Crimea.

« Leïla ? »

La gamine a le sourire de ceux qui n’ont pas été oubliés. Elle manipule l’engin qu’elle poussait

Un landau. 

et le gare à l’abri du flot de collégiens déchaînés par la fin de semaine. Pendant ce temps les souvenirs affluent. Leïla. Qui lorsqu’elle ne dormait pas en classe, rigolait bêtement aux conneries d’Ayrton. Leïla incapable de piger la différence entre une nouvelle fantastique et un réverbère, Leïla dont les connaissances en presse people lui vaudront une chaire en sociologie le jour où ce domaine d’étude percera. Leïla à qui je n’aurais pas confié un parpaing qui pousse un landau. Un. Putain. De landau. Le modèle pour petite chose qui vient juste juste juste de naître.

« Vous faites quoi ici, Monsieur ?
– Comme… Tu – rappelle-toi, à Crimea tu leur disais tu – vois, je suis prof ici maintenant.
– Sérieux ?
– Très sérieux oui. Tu me fais les présentations ? »

D’un coup de menton que j’espère pas trop tremblant, je désigne le petit chariot. Elle me fait un sourire entendu. Je le lui rends, je n’ai jamais été moins sincère. Faites que ce ne soit pas ce que je crois. Un pack de lait. Une PS4. Un alien. En accéléré, le film de la scolarité de Leïla. Mes quintes lorsqu’elle se pointe pour la douzième fois sans son matériel en cours « Mais qu’est-ce que tu comptes faire après le collège ? » la fois où, ulcéré par sa position habituelle – affalée sur son bureau, bras en étoile de mer – je lui imprime une brochure « apprendre à se redresser en trois étapes », connerie qui avait fait marrer la classe et qu’elle n’avait pas comprise. Je revis mes tempêtes en salle des profs « C’est bon, on l’a portée pendant deux trimestres, maintenant, Leïla, je laisse tomber. »
Dis-moi que c’est pas vrai, que tu n’as pas fait ça. Que lorsque tu es partie du Collège Crimea en cours d’année, ça n’a pas été pour faire un môme. Je veux dire, tu as l’air plus grande maintenant. Plus posée. Non, ce n’est pas dû à ton piercing de nez, il y a quelque chose dans ton attitude et je ne sais pas ce que je donnerai pour que ce quelque chose ne s’appelle pas maternité.

Les doigts maladroits de Leïla s’y prennent à plusieurs fois pour dégraffer la couverture qui abrite l’intérieur du landau. À l’intérieur, cinquante centimètre de nourrisson froissés qui pioncent religieusement, un bout de langue sorti. Je crois que je vais me mettre à chialer si on ne m’explique pas tout de suite.

« Voici ma cousine monsieur. »

Sa cousine. Sa cousine bien sûr. Évidemment. Monsieur Samovar, vieux prof aigri de trente-deux balais qui toujours s’attend au pire, depuis quand est-ce que tu réagis comme ça ? Je tente de conserver ma dignité, je balbutie ce qui vient.

« Eh ben dis donc qu’est-ce qu’elle est sage.
– Ben oui, c’est un bébé… »

Il y a un truc dans les yeux de mon ancienne élève. C’est évident elle sait. Elle a compris. Elle qui aurait attendu que ça rôtisse pour retirer sa main d’une flamme a pigé le drama absurde qui se déroulait dans la tête de son prof.

« Vous m’avez trop manqué monsieur !
– Tu es sûre ? Pourtant si je me souviens bien, ça n’était pas le grand amour entre nous.
– Ben quand même ! Vous étiez toujours gentil avec moi. »

Gentil. J’ai beau m’être familiarisé avec les fantasmes que les collégiens mettent sur leurs années scolaires passées, je trouve qu’il y a de l’abus.

« C’est vrai hein ! Vous vouliez toujours que je travaille.
– Et ça n’a pas très bien marché.
– Ben quand même ! J’ai appris des choses. Surtout qu’il y a des trucs trop importants au collège. Et puis cette année je progresse hein ! J’ai envie d’avoir mon orientation en Bac pro Accueil. »

Leïla qui me parle d’orientation. Qui sait ce dont il s’agit. Les murs de la cité moche et les cris des mômes tournent autour de moi.

« Comment je faisais n’importe quoi en quatrième ! Mais y a vous et d’autres profs ils ont pas lâché, c’est des profs comme vous qui nous aident. Ayrton il était trop triste quand vous êtes parti. »

Même au bord de l’évanouissement je me permets d’en douter. Le jour où Ayrton sera triste sera celui où Ibrahimovic arrêtera sa carrière. Mais je m’en fous. Devant moi, Leïla s’est redressée. Il y a une jeune fille qui me regarde droit dans les yeux, qui choisit ses mots avec soin et me sourit. Sans aucun des gestes parasites de l’élève. Une jeune fille qui, par ce qu’elle est, qu’elle aime et qu’elle fera, se trouve à mes antipodes. Mais qui a choisi, trois minutes durant, de me rejoindre.

« Wesh tu fais quoi ? »

Leïla s’est tournée et interpelle Arnaud. Arnaud, qui occupe, cette année, la première place dans le classement des élèves que je jetterai bien dans la cage d’une bande de tapirs mutants. En sortant du bahut, il m’a aperçu et file en baissant la tête. A contrecoeur, il rebrousse chemin et vient saluer Leïla. Je tends la main.

« Et cette année, je suis le professeur principal d’Arnaud.
– Sérieux ?
– Toujours aussi sérieux. »

Arnaud semble au bord de la syncope. Il doit se demander quand les cameramen d’une émission comique vont sortir de derrière les muret de la rue.

« Tu le connais ?
– Ben oui, c’était mon prof de l’année dernière avant que je change de collège ! Ça graille que ce soit ton prof !
– Je ne crois pas que ton camarade soit du même avis.
– Lui ? Faites pas attention monsieur, il fait n’importe quoi, pire que moi.
– Je confirme.
– Mais faut pas le lâcher non plus hein ? De toutes façons vous savez faire ! »

Leïla non, non je ne sais pas faire. Tu as un sourire Colgate au visage, et l’impression d’avoir retrouvé ton mentor. Ça va te durer le week-end et lundi, tu retourneras un peu maussade dans ton nouveau bahut. Tu garderas peut-être en tête ce fantasme des profs qui ont la clé. Qui savent ce qu’ils font, quoi qu’il arrive. Si tu savais. À quel point on est démuni. On avance dans le noir, en espérant que vous suivrez, vous les élèves que vous trouverez ce chemin là ou un autre. Que le landau de vos quinze ans ne contient pas votre descendance. Tout ce que tu as dit était adorable. Mais faux.

À une exception près.

Tu as raison. Faut pas lâcher. Pour Arnaud, pour toi, pour tous ceux qui s’éparpillent autour du Collège Ylisse.

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6 réflexions sur “Le landau

  1. Belisama

    De toute ma scolarité, je n’ai eu que 3 profs qui m’ont soutenue et poussée à me dépasser et même maintenant à 42 ans, ils sont toujours dans un coin de ma tête 🙂 Merci d’être de ceux qui nous permettent de nous révéler.

  2. carolinejouneausion

    Zut j’ai loupé mon coup. Super billet, très émouvant.
    C’est pas votre faute mais celle de wordpress : à la fin du billet aux conclusions si belles quoi qu’un peu tristes, on a des pubs avec des fesses de gonzesses très très dévêtues. C’est un peu étrange. Du coup je vais aller voir ce que donne mon wordpress à moi depuis mon smart phone (qui n’a pas de bloqueur de pubs). J’ai une capture d’écran si ça vous intéresse.

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