Révolution numérique, ça rime avec…

4f3b709216eb90808f7a4820ed090d2b_large

C’est devenu LA question à poser aux enseignants depuis la dernière intervention de notre actuel chef de l’État à la télévision : « Et toi, tu en penses quoi de l’idée de refiler des tablettes à tous les élèves de cinquième en 2016 ? »

Ma réponse la plus construite s’était jusque là limitée à quelque chose comme : « Hmpffffuiiiiiiiiimmmmmboaaaarf. » Concis, direct et sans concession, mais je peux comprendre que certains esprits cartésiens ne s’en contentent pas. Or donc, hormis le fait que je trouve toujours délicieusement ironique qu’on parle de révolution numérique sur ce vieux media poussiéreux qu’est la télévision, mon opinion sur le sujet tient en une phrase : je trouve cette proposition incongrue (et là, certains commencent à regretter le Hmpffffuiiiiiiiiimmmmmboaaaarf).

Je m’explique, avec prudence, car il ne fait pas bon trop critiquer la politique numérique de l’Éducation Nationale en ce moment.

Tout est question de vocabulaire : on n’a de cesse de parler de « génération hyper connectée » quand il est question des mômes à qui j’enseigne, les termes « réseaux sociaux » circulent autant que le virus de la gastro et « l’écologie numérique » devient la nouvelle expression branchée.
Pour aussi clichées qu’elles soient, ces expressions mettent le doigt sur le noeud du problème : les nouvelles technologies font partie d’un tout. Quiconque s’équipe du matériel informatique de base aujourd’hui se munit d’une connexion internet.

Et quelles que soient les propositions gouvernementales touchant le numérique à l’école, je trouve qu’elles loupent ce point avec une constance troublante.

Si tout cela semble trop théorique, passons à la pratique.

Le collège Ylisse et les ordinateurs qui remontaient dans le temps

À l’heure actuelle, le Collège Ylisse dans lequel je bosse comporte dans toutes ses salles un ordinateur. Outil devenu essentiel pour faire l’appel des élèves sur le logiciel gérant la vie scolaire et les bulletins. Merveilleux.

Oui, sauf que, comme pour beaucoup de choses, les crédits dans ce domaine ne sont pas illimités. Pas mal de nos salles sont donc équipées de machines qui exploseraient si je m’avisais de lancer un logiciel de traitement de texte. Je ne parle même pas de ceux dont l’horloge interne est foutue et qui, se croyant en 1430, invitent les enseignants à bouter les anglois hors de France. Par contre, pour rentrer un mot de passe, ça devient plus compliqué. Et comme pas un collègue n’est prêt à consacrer sa vie à maintenir le parc informatique à peu près en vie, notre bahut fait appel à une société privée (hum hum) qui, pour un tarif pas spécialement bon marché, règle les soucis les plus urgents, laissant les très urgents s’accumuler dans un coin.

Or donc, imaginons que, par-dessus ce joyeux bordel, on équipe les élèves de tablettes. Admettons. Je me permets juste de poser ces simples petites questions :

– Qui forme les profs afin de mettre tous les personnels enseignants de France au même niveau sur le matos ?

– Qui entretient ledit matos, les tablettes étant tout de même de sacrés exemples de l’obsolescence programmée ?

– A-t-on le même protocole d’utilisation de ces charmantes machines dans mon collège de la banlieue parisienne et au fin fond du Limousin (je n’ai rien contre le Limousin je précise, hormis que ce nom me fait irrésistiblement penser à du fromage fondu) ?

Les outils numériques ne peuvent, à mon sens ne s’envisager que dans une réflexion globale quant à l’équipement de chaque établissement de France. Et j’aimerais qu’on me dise qui aurait le temps, la motivation et la formation pour établir de tels diagnostiques.

Voilà pour la partie technique. Histoire de se reposer un brin, détendons-nous avec le versant éthique de la question. Je parle ici de façon beaucoup plus personnelle, mais, lorsqu’il est question d’équiper les établissements, le choix du fournisseur me semble décisif. Or, il n’est jamais discuté au sein de l’établissement. Ai-je vraiment envie que les mômes à qui je fais cours passent une bonne partie de leur temps sur l’IOS de la marque Banana par exemple, ce qui les conditionnera forcément ? Le Hussard noir de la République en moi toussote un brin (mais c’est peut-être tout simplement la tuberculose).

Je pourrais ajouter que la conception des écrans tactiles me pose pas mal de soucis au niveau de leur mode de production, mais on m’accuserait ici de mauvais esprit.

La pédagogie dans ta tablette

Tout ceci nous amène gentiment au problème principal soulevé par cette histoire de révolution numérique : l’intérêt de l’élève. Dans les faits, je ne suis pas opposé à ce que l’on équipe les collèges avec des outils à la pointe de la technologie. Je pense que ce serait même une excellente décision. Seulement voilà : il s’agit d’outils. Qui restent assujettis à l’usage que l’on en fait.

Oui, une tablette numérique permettra de faciliter l’accès aux savoirs, la rédactions de certains devoirs, l’apprentissage de leçon dans certains cas bien précis. Mais en aucun cas, elle ne palliera aux problèmes de fond de l’Éducation Nationale. Éducation Nationale qui a parfois la mémoire bien courte. Il y a quelques années, le TNI (tableau numérique interactif) était présenté comme la panacée. Il allait changer la façon dont nous enseignions, permettre la mise en place de cours de folaïe, qui n’auraient plus rien à voir avec ceux des générations précédentes.

Smart_Technologies_SMART_Board_685ix-40559

Voilà ça ressemble à ça. Sauf que parfois, un collègue pas très au courant a écrit dessus au feutre.

Ha ha.

Actuellement, je me sers en effet du tableau numérique. De temps en temps, parce que c’est en effet super pratique de pouvoir montrer, par exemple, comment une phrase se structure en en déplaçant les différents éléments. Parce qu’intégrer une vidéo ou insérer un tout petit peu de réalité augmentée dans un plan de film, c’est extrêmement efficace.

Ce qui a le plus changé mon rapport aux élèves et, en tout modestie, rendu ma façon d’enseigner plus efficace, c’est de m’interdir le plus possible le schéma « lire le texte, répondre aux questions » que l’on propose fréquemment dans les manuels scolaires et qui compose souvent, pour les enseignants de français débutants, le seul accès au texte et à la littérature. Le fait de disposer de nombreux outils a grandement facilité ma tâche. Mais je pense que j’aurais économisé pas mal d’années et fait gagner beaucoup de temps à mes élèves si j’avais bénéficié d’une formation, de davantage de temps concertation avec mes collègues et d’un retour régulier sur mon boulot.

Sans honte ou presque, j’affirme qu’il y a des moments où l’écriture manuscrite et la prise de note sont les meilleurs atouts d’un élève. Les voir comme suspectes ou comme un pis-aller pour un prof rétrograde me paraît tout aussi dangereux que d’en faire le seul vecteur possible de savoir.

Et puis il y a l’hypocrisie finale, au propre comme au figuré. Actuellement, on n’a jamais autant demandé à l’École dans son ensemble d’innover. On n’a jamais brandi au-dessus d’elle la main de la technologie. Héphaïstos dieu de la technique et Athéna, déesse de la sagesse, main dans la main. Le souci, c’est que le forgeron divin est boiteux, et n’avance pas à la même vitesse que sa compagne. Et pour terminer, par quoi le Savoir acquis par les élèves sera-t-il évalué ? Par des examens que je vais finir par croire immuables. Connaissances académiques à déverser sur des copies en un temps limité, stylo à la main. Sauf en cas de trouble lourd de l’apprentissage, auquel cas là, oui, on aura le droit à un ordinateur. En béquille, rien de plus. Comment, dans ces conditions, légitimer l’usage d’une tablette au sein des salles de classe aux yeux des parents d’élèves ?

Incongrue, je la maintiens donc, cette volonté d’équiper à tout prix les écoles d’armes technologiques avant même d’établir un plan de bataille cohérent. Dans quelle société évoluons-nous ? Et dans ce contexte, quelle éducation souhaitons-nous pour nos enfants ? Comment la mettre en place ? Ce n’est qu’après avoir répondu à ces questions, que nous posons depuis des années, que la logistique pourra enfin être abordée.

Révolution numérique. Dans une conversation récente, j’émettais l’hypothèse qu’aucune révolution ne vient de « la base », qu’il s’agissait d’une mythologie. Ceux qui impulsent, ce qui changent, ce sont toujours un peu les mêmes. Les plus puissants, les plus riches, les plus cultivés. Qui continuent à façonner la société et ses institutions à leur guise. Espérons que cette nouvelle révolution ne connaisse pas le même destin.

Publicités

2 réflexions sur “Révolution numérique, ça rime avec…

  1. En plus, au collège (il me semble en tout cas avoir entendu des médecins dire ça), comme le cerveau des élèves n’est « pas fini », l’écriture manuscrite permet de relier des zones du cerveau, bien distinctes, entre elles… (D’où le fait que ce soit plus « pénible » que les écrans, qui ne sollicitent qu’une même zone..)
    En fait, je pense qu’un des principaux avantages de cette réforme serait d’ordre économique. Histoire de relancer l’industrie française avec des commandes massives de tablettes « made in France »
    … Non ?

  2. Violaine

    De plus cette mesure n’entre -t-elle pas en contradiction avec une autre précédemment annoncée qui était d’empêcher le wifi au sein d’établissements scolaires au nom du principe de précaution ? Je n’ai encore jamais vu une tablette avec un port ethernet, or à quoi sert elle si elle ne donne pas accès à Internet ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s