Les Oscars des requêtes bizarres, année 2014

Alors que vous errez sur les internets, un verre de citrate de bétaïne dans la main droite et un relevé de compte dans la main gauche (ce qui me laisse à penser que vous devez actuellement pianoter avec le nez), je vous propose de vous remettre des agapes de Noël avec un rapide compte-rendu des mots-clés que des âmes égarées ont tapés pour atterrir en ces lieux de perdition.

Rien que pour toi, public chéri mon amour (Pierre, si tu nous regardes…), j’en ai sélectionné dix qui m’amènent à me demander si les moteurs de recherche ne sont pas UN TOUT PETIT PEU TAQUINS quand même.

10. Comment est l’ambiance dans l’Education Nationale ? Dégueulasse. D’autres questions ?

9. Gastro-entérite 2014 qui l’a eu ? Une façon comme une autre, je suppose de bien choisir ses fréquentations. Par contre je suis désolé, ici je ne liste que les malades de la peste bubonique, c’est bien plus rapide (et rigolo).

8. je ne dois pas prendre mon prof pour un imbecile conjuger. 

Je ne doit pas prendre mon prof pour un imbécile
Tu ne doit pas prendre ton profs pour un imbécilent
Il ne doient pat prendre sont prof pour un imbécille
Nous ne devont pas prendre nos prof pour un imbécile
Vous ne devé pas prendre vos profs pour trois imbéciles
Ils ne doive pas prendre leur prof pour un imbécille

De rien. J’aime aider les élèves en difficulté.

7. jeune demoiselle des mèches à toucher pour les profs l’école. Allô la police ?

6. une reponse d’ une lettre imaginaire de madame confiture pour rejoindre à son ami crepe. Tu es une feignasse de chercher une réponse à ta rédaction sur internet, mais ton prof te propose des sujets TRÈS bizarres. Ça compense.

5. animateur qui devient fou entouré d’enfants. Je pense que ça termine avec beaucoup de taches difficiles à nettoyer.

4. métier a faire quan on a un nez. Mannequin de nez. Ou acteur de films pour adultes, dans un secteur très restreint.

3. un bon professeur parvient toujours à faire assimiler le programme à ses eleves. Monsieur l’inspecteur, ce n’est pas gentil de taper des requêtes pour faire culpabiliser les enseignants…

2. comment survivre à une réunion parents-prof. Avec de la drogue. Avec BEAUCOUP de drogue.

Et ma petite préférée…

1. Est-ce que Monsieur Samovar est beau ? Tee hee hee ! (en tout cas Monsieur Samovar a perdu toute dignité sur ce coup-là)

Voilà voilà, à l’année prochaine pour de nouvelles requêtes toujours plus absurdes, toujours plus pertinentes, toujours plus extraordinaires !

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Leurs Autres

En 2001, Alejandro Amenábar sort un film relativement bien reçu par la critique. Les Autres.

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En 2010, je prépare un cours sur le fantastique, et j’ai envie de faire original, de faire fun et, plus pédagogiquement, de « créer une séquence autour du support image mobile. » En gros je veux faire un cours sur un film. Un vrai cours, sur un vrai film. Pas le genre de DVD qu’on balance à des mômes déchaînés la veille de vacances, non. Leur montrer que la culture se construit aussi comme ça. Jusque là, j’ai Paprika que j’adore, mais Paprika est trop barrée, trop délurée, trop incompréhensible pour des élèves de quatrième.

Et puis, je ne sais plus trop comment, je tombe sur le DVD des Autres. Et je me dis que ça pourrait. Qu’il y aurait moyen. C’est une vraie histoire fantastique, où on se demande jusqu’à la fin si les fantômes agitent leurs chaînes dans une grande maison toute noire ou juste entre les tempes de Grace, l’héroïne. (Nicole Kidman qui, malgré les premiers coups de bistouri, restait encore expressive).

Depuis, je regarde Les Autres presque tous les ans.

On m’a demandé si ça ne me devenait pas insupportable. De l’avoir déjà vu une dizaine de fois. Je ne m’en lasserai jamais. Parce que mon regard ne cesse de faire la navette. Entre cette mère de deux enfants photophobes et ma classe, plongée dans la pénombre. Les vingt-trente ados réagissent toujours pareil, toujours différemment.

Premier plan, Nicole Kidman hurle, elle se réveille en hurlant ou son hurlement la réveille, on ne sait pas trop. Les gamins, toujours, sursautent. Se mettent à rire, c’est quoi cette meuf qui gueule. Mais dans leur rire, il y a un peu d’inquiétude. Un film ça ne commence pas comme ça, pas avec ce visage déformé, cette absence de musique, d’informations, de repère. Seul point d’attache, le visage de Nicole Kidman, haïssable, mais « c’est une maman », je l’entends souvent. Une maman on l’écoute, on la suit, alors, même quand les scènes trainent en longueur, on se tait devant Grace-Nicole.

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L’exploration de cette grande maison dans laquelle trois domestiques en quête de travail sont venus frapper « à tout hasard ». Grace fait la visite, ferme à clé toutes les portes, obscurcit toutes les fenêtres à coup de rideaux. Elle donne les consignes, les règles incongrues qu’il faut suivre si on veut ne pas être chassé de chez elle. Les élèves sont des élèves, ils sont habitués à suivre des ordre autrement plus stupides, ils obéissent. Et découvrent les deux enfants qui ne peuvent être exposés à la lumière, l’absence du père (« yapadpapa » ça ressort à chaque fois) et surtout les bruits étranges : les pleurs, les planchers qui grincent, les portes qui claquent.

Et la peur se met à rôder.

Je m’adresse à une génération biberonnée aux films d’horreurs matés en douce – ou pas – sur Internet. Les litres d’hémoglobine, les appareils de torture, ils connaissent. Les démembrement et les organes en vrac aussi. Mais tout ça, c’est palpable tangible. Et en un sens euphorique, on démolit les règles du bon goût.

Pas dans Les Autres. L’angoisse est immatérielle, lente et triste. Les héros, victimes et bourreaux, chacun leur tour, ne fuient pas en hurlant, ne se battent pas, ils tentent de vivre avec la peur. Et ça, c’est terrifiant. Johan ne s’en remettra pas. Ce zébulon tout le temps souriant passe la première moitié du film accroché au bras de son voisin qui grogne un peu quand je les regarde mais, le reste du temps, accepte. Après tout, ça fait toujours un contact. Anastasia a presque entièrement disparu dans son col, seul dépasse encore le haut de son crâne et un peu les yeux.

Parfois ils tentent de rationaliser avec les mots : « c’est elle qui a fait ça, c’est dans sa tête. » « C’est les enfants. » « C’est la sorcière… » Chaque fois ils sont détrompés. Et s’enfoncent un peu plus sur leur chaise.

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Le rebondissement final est toujours un enchantement. Pour un adulte, la fin est brutale, rapide, inattendue, un direct à l’estomac. Pas pour eux. Il leur faut un moment pour comprendre, pour saisir ce qu’ils viennent de voir. La révélation fait jour petit à petit « Mais alors en fait… » « Ca veut dire que…  » « Non ! » « C’est chime j’ai rien compris… oh ! OH ! » Jusqu’à ce que l’éternel brouillard qui planait se lève, que le générique défile, que les doutes se dissipent.

Les lumières se rallument, chaque fois, KO debout.

« Vous avez aimé ?
– Oui !
– Ça vous a fait peur ?
– Oui ! Enfin non. C’est pas de la peur. C’est choquant.
– On s’attend pas en fait. Y a rien qui fait peur et pourtant on a peur.
– On stresse. On sait pas ce qui va se passer, c’est ça qu’est dur.
– Peut-être que c’est un autre genre de peur, vous ne pensez pas ?
– Mais le PIRE monsieur, le PIRE c’est qu’on ne peut RIEN faire.
– Monsieur il y a un 2 ? Non ? C’est nul, je vais porter plainte ! »

(Les 4ème Chocobo il y a six heures)

Les Autres est un support pédagogique magistral en plus d’être une grande oeuvre, et pas seulement à cause du cours génialissime que j’ai préparé par la suite. C’est un film différent. Mais qui a la force de s’imposer, de s’imposer face au public le plus haineux de la différence qui soit. La tristesse qui le pervertit s’insinue et fait lentement bouger quelques préjugés, ébranle deux-trois certitudes, rien de plus. Mais ce sont dans ces failles, dans ces interstices libérés que l’on peut travailler.

Et Grace ne les quittera pas. Lorsque certains personnages se mettent à chuchoter dans les dernières minutes du film, immanquablement, la voix de mes élèves se joint à la leur. « Cette maison est à nous. Cette maison est à nous. Cette maison est à nous. »

The.Others.2001.720p.BluRay

NB : A lire également (en anglais), l’hallucinante critique des Autres par Joey Comeau. (ATTENTION : elle révèle les moments clés de l’histoire)

Sous le néon

Glace-brisee

10h40 je lui tends la main. Elle est venue, je ne m’y attendais pas.

La maman d’Antoine.

Elle me lance un long regard indifférent avant de se lever lentement et d’entrer dans la salle glaciale – on est samedi, on ne chauffe pas le samedi, même quand il y a remise des bulletins – et de s’installer face au bureau. Je m’assois en face, sous le néon, avec en tête les avertissements des collègues. « La maman d’Antoine elle a un problème avec l’école. Elle n’aime pas les profs. Elle ne croit pas au collège. »

À côté d’elle, son fils. Égal à lui-même. Très silencieux, très pâle, très loin. Engoncé dans sa doudoune noire, avec toujours ce demi-sourire paumé au coin des lèvres. Comme s’il ne savait pas quoi en faire. Elle aussi est très silencieuse, très pâle et très loin. Par contre elle ne sourit pas. Pour me donner une contenance, je fouille dans ma pile de feuillets.

« Alors… On va faire un point rapide sur ce premier trimestre… Qui n’a pas très bien commencé. »

Aucune réaction. La maman d’Antoine a l’expression de quelqu’un qu’on vient de pousser dans une salle de cinéma et qui sait parfaitement que le film projeté va être un navet interplanétaire, genre Gravity mais en pire.

« … Antoine ne travaille pas assez à la maison. Comme beaucoup de ses camarades d’ailleurs. Mais en Troisième, ça n’est plus possible. »

Je déroule mon laïus de professeur principal qu’elle subit avec une impatience mal dissimulée. À mes côtés, la collègue d’espagnol tente de piquer son intérêt. Elle n’a pas plus de succès que moi.

Et là, ça me frappe.

D’ordinaire, les parents qui ne croient pas en nous surprotègent leurs mômes. Si leurs moyennes sont lamentables, c’est la faute du système, de notre pédagogie, du ministre, du grand Cthulhu.

Ici ça n’est pas le cas.

La maman d’Antoine n’en n’a rien à foutre de ce qu’on lui raconte, parce qu’elle n’en n’a rien à foutre du parcours de son gamin. Au fond de ma cervelle, une petite voix me susurre que je pourrais même retirer le « du parcours » de ma phrase précédente. Je me racle la gorge, je tente une plaisanterie, un petit rire. Mépris fatigué derrière les lunettes rondes. Mes pupilles se perdent, errent. Tombent sur Antoine qui attend. Et je comprends.

Antoine est blanc, parce qu’Antoine est un fantôme. Les fantômes, c’est imaginaire, c’est pour les enfants, on n’y croit pas. D’ici quelques années, comme eux, il sera transparent. S’effacera, et ce sera tout. Il n’en restera pas même un souvenir.

Non, non tu délires, c’est pas le moment de verser dans le lyrisme à deux sous, on se reprend. Sur le bulletin, il y a la moyenne de maths d’Antoine, une des plus hautes. 11,25. Je me raccroche à ce 11,25 comme à un rocher. Je bénis cet archaïque système de notes dont on nous serine à longueur de journée qu’il est l’ennemi numéro 1 de tout enseignant qui se respecte.

« Il nous a montré qu’il était capable de beaucoup progresser. En mathématiques par exemple. Regardez. »

Je tends la feuille. Une main lasse s’en saisit.

Murmure :

« C’est trop petit je vais pas lire ça. »

Floc. Poisson mort. L’A4 plein de mots qui soignent et qui réparent plein de « courage », de « vous pouvez progresser ». Moi qui hurle habituellement contre le côté bisous-calins du Collège Ylisse, je prends ce floc en pleine gueule. Je fixe la femme en face de moi, ses yeux sombres dans son visage blanc.

« Il peut bien faire.
– Ça m’étonnerait. Il fout jamais rien. »

Sentence. La voix ne dépasse pas les quatre décibels et demi. Antoine affiche toujours son demi-sourire et je crois que c’est le plus glauque dans toute l’histoire. Je n’accepte pas le KO, je me relève, je repars à l’assaut.

« Antoine a besoin

Vas-y, vas-y dis-le, toi le sans enfants, l »immature le presque gosse, vas-y, ose prendre tes responsabilités. Sors de ton rôle. Sors un peu tes couilles.

qu’on croie en lui. »

On. On pronom indéfini. On, pronom qu’on n’utilise que lorsqu’on ignore qui il représente, tu ne l’as pas assez dit à tes élèves. Ce on est malhonnête, ce on est petit.  La femme me regarde d’un air gentiment offusqué.

Après ça il n’y a plus rien à dire. « On va le faire travailler. » « Il ne faut pas qu’il compromette ses chances. » Elle n’entend plus, elle est déjà partie. Son fils aussi. Et nous, on reste. Avec nos cours, nos idées, nos diaporamas de ouf’, nos organisations de débat, nos méthodes super efficaces, nos épées magiques.

Tout ça qui ne sert à rien pour Antoine. Qui ne sert à rien si la deuxième personne, singulier ou pluriel, ne croit pas en lui.

Il fait froid.