Sous le néon

Glace-brisee

10h40 je lui tends la main. Elle est venue, je ne m’y attendais pas.

La maman d’Antoine.

Elle me lance un long regard indifférent avant de se lever lentement et d’entrer dans la salle glaciale – on est samedi, on ne chauffe pas le samedi, même quand il y a remise des bulletins – et de s’installer face au bureau. Je m’assois en face, sous le néon, avec en tête les avertissements des collègues. « La maman d’Antoine elle a un problème avec l’école. Elle n’aime pas les profs. Elle ne croit pas au collège. »

À côté d’elle, son fils. Égal à lui-même. Très silencieux, très pâle, très loin. Engoncé dans sa doudoune noire, avec toujours ce demi-sourire paumé au coin des lèvres. Comme s’il ne savait pas quoi en faire. Elle aussi est très silencieuse, très pâle et très loin. Par contre elle ne sourit pas. Pour me donner une contenance, je fouille dans ma pile de feuillets.

« Alors… On va faire un point rapide sur ce premier trimestre… Qui n’a pas très bien commencé. »

Aucune réaction. La maman d’Antoine a l’expression de quelqu’un qu’on vient de pousser dans une salle de cinéma et qui sait parfaitement que le film projeté va être un navet interplanétaire, genre Gravity mais en pire.

« … Antoine ne travaille pas assez à la maison. Comme beaucoup de ses camarades d’ailleurs. Mais en Troisième, ça n’est plus possible. »

Je déroule mon laïus de professeur principal qu’elle subit avec une impatience mal dissimulée. À mes côtés, la collègue d’espagnol tente de piquer son intérêt. Elle n’a pas plus de succès que moi.

Et là, ça me frappe.

D’ordinaire, les parents qui ne croient pas en nous surprotègent leurs mômes. Si leurs moyennes sont lamentables, c’est la faute du système, de notre pédagogie, du ministre, du grand Cthulhu.

Ici ça n’est pas le cas.

La maman d’Antoine n’en n’a rien à foutre de ce qu’on lui raconte, parce qu’elle n’en n’a rien à foutre du parcours de son gamin. Au fond de ma cervelle, une petite voix me susurre que je pourrais même retirer le « du parcours » de ma phrase précédente. Je me racle la gorge, je tente une plaisanterie, un petit rire. Mépris fatigué derrière les lunettes rondes. Mes pupilles se perdent, errent. Tombent sur Antoine qui attend. Et je comprends.

Antoine est blanc, parce qu’Antoine est un fantôme. Les fantômes, c’est imaginaire, c’est pour les enfants, on n’y croit pas. D’ici quelques années, comme eux, il sera transparent. S’effacera, et ce sera tout. Il n’en restera pas même un souvenir.

Non, non tu délires, c’est pas le moment de verser dans le lyrisme à deux sous, on se reprend. Sur le bulletin, il y a la moyenne de maths d’Antoine, une des plus hautes. 11,25. Je me raccroche à ce 11,25 comme à un rocher. Je bénis cet archaïque système de notes dont on nous serine à longueur de journée qu’il est l’ennemi numéro 1 de tout enseignant qui se respecte.

« Il nous a montré qu’il était capable de beaucoup progresser. En mathématiques par exemple. Regardez. »

Je tends la feuille. Une main lasse s’en saisit.

Murmure :

« C’est trop petit je vais pas lire ça. »

Floc. Poisson mort. L’A4 plein de mots qui soignent et qui réparent plein de « courage », de « vous pouvez progresser ». Moi qui hurle habituellement contre le côté bisous-calins du Collège Ylisse, je prends ce floc en pleine gueule. Je fixe la femme en face de moi, ses yeux sombres dans son visage blanc.

« Il peut bien faire.
– Ça m’étonnerait. Il fout jamais rien. »

Sentence. La voix ne dépasse pas les quatre décibels et demi. Antoine affiche toujours son demi-sourire et je crois que c’est le plus glauque dans toute l’histoire. Je n’accepte pas le KO, je me relève, je repars à l’assaut.

« Antoine a besoin

Vas-y, vas-y dis-le, toi le sans enfants, l »immature le presque gosse, vas-y, ose prendre tes responsabilités. Sors de ton rôle. Sors un peu tes couilles.

qu’on croie en lui. »

On. On pronom indéfini. On, pronom qu’on n’utilise que lorsqu’on ignore qui il représente, tu ne l’as pas assez dit à tes élèves. Ce on est malhonnête, ce on est petit.  La femme me regarde d’un air gentiment offusqué.

Après ça il n’y a plus rien à dire. « On va le faire travailler. » « Il ne faut pas qu’il compromette ses chances. » Elle n’entend plus, elle est déjà partie. Son fils aussi. Et nous, on reste. Avec nos cours, nos idées, nos diaporamas de ouf’, nos organisations de débat, nos méthodes super efficaces, nos épées magiques.

Tout ça qui ne sert à rien pour Antoine. Qui ne sert à rien si la deuxième personne, singulier ou pluriel, ne croit pas en lui.

Il fait froid.

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4 réflexions sur “Sous le néon

  1. smiling.yuurei

    … au secours…
    j’espère que vous avez quelque chose, une carnet de notes avec un chapitre dédié aux boissons préférées, qui remettent un peu de vent dans les voiles, une playlist « en cas de grand froid », un recueil de citations encourageantes pour ne pas sombrer.

  2. Pas si sûr. Antoine a peut-être entendu que son professeur principal, lui, y croit encore. Et sa maman s’est déplacée jusqu’au collège. Parfois l’étincelle surgit si discrètement qu’on ne la voit pas – surtout un samedi dans une salle non chauffée (ils sont durs avec vous dans cet établissement !).

    Une année, j’ai reçu une maman qui a dit, devant son fils, qu’elle savait qu’il finirait en prison (!). Trois ans plus tard, elle le défendait envers et contre tous. Et finalement, aux dernières nouvelles, il travaille dans le bâtiment et y trouve pour l’instant son bonheur.

    Heureusement que l’avenir nous est inconnu en somme. Les bonnes surprises restent possibles même pour les fantômes au demi-sourire…

  3. Cher M. Samovar,
    Un jour de déprime pédagogique, ma collègue prof’ doc’ m’a dit : « Nous ne sommes qu’un pion dans la chaîne. On ne saura jamais ce que les gosses retiendront de ce qu’on leur donne ni ce qu’ils en feront. Mais peut-être que d’avoir vu un adulte croire en eux, cela les aidera un jour à avancer. »
    On donne sans savoir si quelque chose en restera, si ça créera un écho chez eux. Mais il nous faut garder cette ligne de conduite, malgré toutes les mamans d’Antoine.
    « On lâche rien ».

  4. Ping : La fonte des glaces | Monsieur Samovar

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