Leurs Autres

En 2001, Alejandro Amenábar sort un film relativement bien reçu par la critique. Les Autres.

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En 2010, je prépare un cours sur le fantastique, et j’ai envie de faire original, de faire fun et, plus pédagogiquement, de « créer une séquence autour du support image mobile. » En gros je veux faire un cours sur un film. Un vrai cours, sur un vrai film. Pas le genre de DVD qu’on balance à des mômes déchaînés la veille de vacances, non. Leur montrer que la culture se construit aussi comme ça. Jusque là, j’ai Paprika que j’adore, mais Paprika est trop barrée, trop délurée, trop incompréhensible pour des élèves de quatrième.

Et puis, je ne sais plus trop comment, je tombe sur le DVD des Autres. Et je me dis que ça pourrait. Qu’il y aurait moyen. C’est une vraie histoire fantastique, où on se demande jusqu’à la fin si les fantômes agitent leurs chaînes dans une grande maison toute noire ou juste entre les tempes de Grace, l’héroïne. (Nicole Kidman qui, malgré les premiers coups de bistouri, restait encore expressive).

Depuis, je regarde Les Autres presque tous les ans.

On m’a demandé si ça ne me devenait pas insupportable. De l’avoir déjà vu une dizaine de fois. Je ne m’en lasserai jamais. Parce que mon regard ne cesse de faire la navette. Entre cette mère de deux enfants photophobes et ma classe, plongée dans la pénombre. Les vingt-trente ados réagissent toujours pareil, toujours différemment.

Premier plan, Nicole Kidman hurle, elle se réveille en hurlant ou son hurlement la réveille, on ne sait pas trop. Les gamins, toujours, sursautent. Se mettent à rire, c’est quoi cette meuf qui gueule. Mais dans leur rire, il y a un peu d’inquiétude. Un film ça ne commence pas comme ça, pas avec ce visage déformé, cette absence de musique, d’informations, de repère. Seul point d’attache, le visage de Nicole Kidman, haïssable, mais « c’est une maman », je l’entends souvent. Une maman on l’écoute, on la suit, alors, même quand les scènes trainent en longueur, on se tait devant Grace-Nicole.

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L’exploration de cette grande maison dans laquelle trois domestiques en quête de travail sont venus frapper « à tout hasard ». Grace fait la visite, ferme à clé toutes les portes, obscurcit toutes les fenêtres à coup de rideaux. Elle donne les consignes, les règles incongrues qu’il faut suivre si on veut ne pas être chassé de chez elle. Les élèves sont des élèves, ils sont habitués à suivre des ordre autrement plus stupides, ils obéissent. Et découvrent les deux enfants qui ne peuvent être exposés à la lumière, l’absence du père (« yapadpapa » ça ressort à chaque fois) et surtout les bruits étranges : les pleurs, les planchers qui grincent, les portes qui claquent.

Et la peur se met à rôder.

Je m’adresse à une génération biberonnée aux films d’horreurs matés en douce – ou pas – sur Internet. Les litres d’hémoglobine, les appareils de torture, ils connaissent. Les démembrement et les organes en vrac aussi. Mais tout ça, c’est palpable tangible. Et en un sens euphorique, on démolit les règles du bon goût.

Pas dans Les Autres. L’angoisse est immatérielle, lente et triste. Les héros, victimes et bourreaux, chacun leur tour, ne fuient pas en hurlant, ne se battent pas, ils tentent de vivre avec la peur. Et ça, c’est terrifiant. Johan ne s’en remettra pas. Ce zébulon tout le temps souriant passe la première moitié du film accroché au bras de son voisin qui grogne un peu quand je les regarde mais, le reste du temps, accepte. Après tout, ça fait toujours un contact. Anastasia a presque entièrement disparu dans son col, seul dépasse encore le haut de son crâne et un peu les yeux.

Parfois ils tentent de rationaliser avec les mots : « c’est elle qui a fait ça, c’est dans sa tête. » « C’est les enfants. » « C’est la sorcière… » Chaque fois ils sont détrompés. Et s’enfoncent un peu plus sur leur chaise.

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Le rebondissement final est toujours un enchantement. Pour un adulte, la fin est brutale, rapide, inattendue, un direct à l’estomac. Pas pour eux. Il leur faut un moment pour comprendre, pour saisir ce qu’ils viennent de voir. La révélation fait jour petit à petit « Mais alors en fait… » « Ca veut dire que…  » « Non ! » « C’est chime j’ai rien compris… oh ! OH ! » Jusqu’à ce que l’éternel brouillard qui planait se lève, que le générique défile, que les doutes se dissipent.

Les lumières se rallument, chaque fois, KO debout.

« Vous avez aimé ?
– Oui !
– Ça vous a fait peur ?
– Oui ! Enfin non. C’est pas de la peur. C’est choquant.
– On s’attend pas en fait. Y a rien qui fait peur et pourtant on a peur.
– On stresse. On sait pas ce qui va se passer, c’est ça qu’est dur.
– Peut-être que c’est un autre genre de peur, vous ne pensez pas ?
– Mais le PIRE monsieur, le PIRE c’est qu’on ne peut RIEN faire.
– Monsieur il y a un 2 ? Non ? C’est nul, je vais porter plainte ! »

(Les 4ème Chocobo il y a six heures)

Les Autres est un support pédagogique magistral en plus d’être une grande oeuvre, et pas seulement à cause du cours génialissime que j’ai préparé par la suite. C’est un film différent. Mais qui a la force de s’imposer, de s’imposer face au public le plus haineux de la différence qui soit. La tristesse qui le pervertit s’insinue et fait lentement bouger quelques préjugés, ébranle deux-trois certitudes, rien de plus. Mais ce sont dans ces failles, dans ces interstices libérés que l’on peut travailler.

Et Grace ne les quittera pas. Lorsque certains personnages se mettent à chuchoter dans les dernières minutes du film, immanquablement, la voix de mes élèves se joint à la leur. « Cette maison est à nous. Cette maison est à nous. Cette maison est à nous. »

The.Others.2001.720p.BluRay

NB : A lire également (en anglais), l’hallucinante critique des Autres par Joey Comeau. (ATTENTION : elle révèle les moments clés de l’histoire)

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Une réflexion sur “Leurs Autres

  1. Meynna

    Haha c’est amusant, j’ai vu ce film en classe de quatrième il y a une dizaine d’années et il m’a complètement traumatisée.
    Je suis ressortie du cours avec les marques de mes ongles sur les joues.
    Je n’avais qu’une envie tout au long du film : partir, arrêter de regarder, d’écouter.
    Mais j’étais retenue par une chose : le fait d’être en cours, d’avoir de bonnes notes et de vouloir les garder bonnes.
    Probablement un de mes pires souvenirs de cours 🙂

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