Dans les couloirs

17h10.

Cette journée en pèse trois. Tension continue. Passée à tenter de maintenir en équilibre une classe de Cinquièmes qui oscillent entre la bêtise enfantine et la connerie adolescente, à voir des collègues se débattre dans le marécage administratif, à courir après des les divers papelards que mes élèves de Troisième sèment à tout vent. Le tout en essayant quand même de faire cours.

Et surtout, une journée où j’entame ma troisième heure de cours avec les 4ème Tonberry.

Cette année, toutes mes classes ont le nom d’animaux imaginaire du jeu Final Fantasy. Et un Tonberry c’est ça.

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Une créature improbable, capable de mettre d’un seul coup les héros du jeu à terre si elle les approche suffisamment. C’est l’impression qu’ils me donnaient en début d’année. Une classe que je ne voulais surtout pas approcher, parce qu’ils sont à l’opposé des élèves avec lesquels je me sens à l’aise : trop bruyants, trop éparpillés, trop émerveillés de leurs conneries pour se recentrer quand c’est nécessaire. Au cours de l’année j’ai appris à gérer, à rediriger leur indécrottable enthousiasme vers ce que je le racontais. Mais, comme les héros de la série de jeux vidéos, je ressors toujours d’une rencontre avec eux vidé de mon énergie. Alors trois heures…

Mais cette heure de rab’, ce soir, ce sont eux qui l’ont demandée. Histoire de les motiver à travailler sur le genre du fantastique et ses vieilles histoires poussiéreuses, je leur ai proposé de tourner des courts-métrages à l’aide de leurs téléphones portables. Tout viendra d’eux. L’histoire, le personnel, le matos, tout. Et surtout l’organisation. On ne tourne pas un film, même tout crade, même vite fait comme ça. Faut se synchroniser, trouver du temps, supplier les parents de sortir. La plupart du temps, cette activité est un semi-échec.

Ce soir-là, assommé par la fatigue, peinant à garder le masque du prof, je les regarde.

Je regarde Adem. Adem, submergé par ses difficultés, et traînant en permanence une méchante otite. Adem qui ne parvient pas à se concentrer plus de six minutes d’affilées et qui, sans un mot, bataille avec Windows Movie Maker pour monter les quelques images qu’il a récupérer à grand-peine d’un téléphone portable. Celui d’Issem, qui n’a jamais son matériel. Et qui, aujourd’hui, a pensé au câble de connexion ordinateur / téléphone, qu’il a retrouvé après avoir retourné toutes ses affaires.
Adem pianote frénétiquement, ses oreillettes vissées aux tympans, à la recherche de bruits parasites. Je me dis qu’il mériterait un gros casque blanc, ceux qui impressionnent, ceux qui font pro.

Je regarde Melia. Son équipe n’en glande pas une depuis deux semaines, date de début du projet. Elle gueule des ordres comme un capitaine pirate par gros temps. En un instant, elle a improvisé un scénario. Le couloir moche devant la salle informatique est devenu le repère d’une sorcière malveillante, qui piège une version modernisée de Juliette Capulet. Melia s’est réservée le rôle de Juliette évidemment. Ça lui permet en toute bonne conscience de toucher l’épaule d’Ibrahim-Roméo. Si ces deux-là se retrouvent au lycée, ça donnera matière à tout un roman feuilleton. Pour l’instant ils mettent en scène les impossibles retrouvailles entre les deux amoureux : sitôt qu’elle l’effleure il s’éloigne « comme dans un rêve, vous voyez monsieur. »
Heureusement, parait-il, il y a un ange qui veille, mais je n’en saurai pas plus ce soir.

Je regarde Aimé, sur l’un des rushs de son équipe. Il joue bien, il aime bien jouer. « C’est normal, je fais du théâtre. » Pas le truc qu’il clame sur tous les toits habituellement. Cette fois-ci il s’en rengorge et il y a un peu d’admiration au fond du regard de ses potes.

Je les regarde tous plongés dans un travail minutieux, exigeant. Je n’ai pas donné beaucoup de consignes, pourtant. En tout autre occasion, ils protesteraient que c’est trop dur, qu’ils n’y arriveront jamais, que « c’est impossible. » Ce soir, l’impossible se prend une grande tarte dans la figure. Parce qu’ils ne pensent tout simplement plus à protester. Ce petit bout de cinéma leur demande trop d’énergie, trop de synchronisation pour se poser les habituelles questions. J’ai le nez qui pique un peu, j’aimerais leur dire que je suis fier d’eux, mais ce serait casser la magie. Ils ne sont plus « des jeunes issus de quartiers défavorisés », « un public avec des attentes très spécifiques » ou « un milieu socio-professionnel compliqué » : juste des élèves qui mettent toute leur énergie, tout ce en quoi ils croient dans un projet qui n’est plus le miens. Plus du tout. Et tant mieux.

Pas un instant je ne pense avoir la clé. Ce moment est unique, et difficilement adaptable à d’autres classes ou même d’autres heures de cours. Le simple fait d’avoir contribué à le créer, et de chercher à l’entretenir en soufflant sur les braises d’enthousiasme de la 4ème Tonberry me suffit. Pourvu qu’ils tiennent jusqu’au bout, et que l’écran du portable soit transposé sur les vidéoprojecteurs du collège, leurs histoires racontées en un peu plus grand.

18h, je sors des cernes sous les yeux, je sors léger. Aimé me rejoins au portail au bord des larmes. Jules aurait profité du moment où il a pu sortir son portable et filmer pour envoyer des photos de son camarade sur facebook. Le couteau du Tonberry s’enfonce un peu. C’était juste un bon moment.

Non.

C’était une promesse. Qu’ils se sont fait à eux-même. Mon rôle de prof est de les aider à la tenir. À redevenir beaux, heureux et sérieux, comme ce lundi, à 17 heures, dans les couloirs au néon du collège Ylisse.

Leur minute de silence

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Deux heures de 4ème ce jeudi. 10h30-12h30. De 11h30 à 12h30, devoir. Et en plein milieu :

« Une minute de silence a été demandée par le Président de la République. « 

C’est arrivé hier soir. Un mail de boulot, parmi des dizaines d’autres. Une minute, une toute petite minute de silence, pour commémorer. Pour apprivoiser l’Horreur. Normal à l’Ecole de la République. Soixante battements c’est peu.

Sauf que ça se multiplie.

Cette poignée de pulsations, pas un seul des esprits dans la classe ne la vivra de la même façon. C’est soixante fois vingt-trois, soixante fois ce qui a été entendu à la télé, soixante fois les conversations autour de la table.

Une minute de silence.

Le chef sait, le chef nous le dit, ça peut être dur à tenir. Le chef, à demi-mot, nous dispense. Fierté idiote, je ne saute pas sur l’occasion. Je devrais. Parce que cette minute, je ne peux pas encore la vivre en tant que prof. Ça remue trop de choses, l’humain déborde. Pourtant, après avoir annoncé le programme du cours, je me lance :

« J’imagine que vous savez ce qui s’est passé hier. »

Bruissement léger. Du vent dans les feuilles. Ils savent ce que je m’apprête à dire.

« Comme c’est souvent le cas lors d’événements aussi graves, il nous a été demandé, à midi, d’observer une minute de silence. »

Rumeur commune, quelques secondes… qui éclate en dix réactions adolescentes, prisme. Lola, la première, panique : « Monsieur ! Ça va nous faire perdre du temps pendant le contrôle ! » Latifa soupire, agacée. Memet profite du relâchement pour se balancer sur sa chaise. Rien d’autre ?

« Et si on est contre ? »

Ken me regarde derrière ses lunettes double-foyer. Il l’a dit doucement, dans un souffle. Lorsque je tourne le regard vers lui, il le baisse.

« Ouais. Ouais je suis contre ! »

Ibrahim qui n’avait pas prononcé un mot jusque là hoche la tête. Soulagé. Quelqu’un a formulé ce qu’il ne voulait, ce qu’il ne pouvait pas dire. Je sens vingt paires de regards se braquer sur moi. En quelque sorte, tout le monde joue son rôle. Le tableau attendu ici est le professeur indigné partant dans la tirade républicaine incompréhensible. J’inspire rapidement.

« Contre quoi ? »

Et, chose rarissime, je m’assois. Ken me regarde en penchant la tête.

« Pardon ?
– Vous êtes contre. Contre quoi ?
– Contre la minute de silence.
– Pourquoi ?
– Parce qu’ils insultaient le prophète !
– Qui ?
– Eux !
– Qui ?
– Les morts ! »

C’est toujours le même malaise. Violent. Celui ressenti lorsque les mômes, qui qu’ils soient, d’où qu’ils viennent, s’arc-boutent sur des fétus de paille.

« Donc ce n’est pas triste qu’ils soient morts.
– Ils insultaient le prophète. Ils étaient anti-musulmans.
– Comment ?
– Ben en dessinant.
– En dessinant quoi ?
– C’est bon, je suis contre, c’est tout ! »

Nous y voilà. Le « c’est bon ». Les deux mots dont j’ai appris à me méfier comme de la peste depuis mes débuts de prof. Le « c’est bon », c’est la fin du débat. Là où la peau s’arrête, la chair est à vif. On s’arrête au « c’est bon », c’est la dernière frontière. Parce qu’après, après ça, il n’y a plus rien. Ken est allé au bout de ses arguments, si j’insiste, je toucherai à sa personne, à sa vie privée peut-être, et il ne me le pardonnera jamais. Je change de tactique. Je projette une couverture de Charlie. Les mômes zyeutent, incrédules. Un « mais c’est chrétien, ça ! » fuse. Ils déchiffrent péniblement les bulles. Avant de se mettre à rire. Pour la première fois de ma vie, je bénis Nabilla. Ibrahim se tourne vers moi, suspicieux.

« Vous êtes pas offensé monsieur ? Ils se moquent des chrétiens, là. »

Ce n’est pas le moment. Pas le moment de parler de laïcité, de l’amalgame blanc = chrétien. Pas encore. J’explique juste doucement que l’humour, c’est d’abord savoir se moquer de soi. Et que c’est pour ça qu’il y a si peu de gens drôles. Loubia conteste, Antoine argumente. Ken se détend. Me demande pourquoi, alors, ils se moquaient de tout le monde à Charlie, pas seulement d’eux. J’explique. La satire. La liberté d’expression. L’humour, les débordement, les condamnations par la justice, d’un côté comme de l’autre. Le visage d’Ibrahim s’ouvre un peu. Juste un peu. Parce que pendant tout mon laïus il psalmodie un « c’est vous qui le dites, c’est vous qui le dites. » Il a peur. Et je le comprends. Je les comprends. Depuis vingt minutes nous parlons. Les paroles avancent, lentement, dépassent la frontière du « c’est bon », et s’enroulent en hélice d’ADN pour coloniser le vide qui règne au-delà. Liberté d’expression, attentats, différence entre islamique et islamiste (« ils font pas attention aux suffixes, les journalistes, c’est grave, c’est très grave ! »).

Et peut-être, juste peut-être, est-ce l’un des enjeux, non seulement des profs mais du règne humain. Coloniser le « c’est bon ». Remplacer la violence du vide par des mots, des interrogations, étendre les mondes intérieurs. Ouvrir des fenêtres qui permettront de lever le nez quand les pires extrêmes ne proposeront que des tunnels aveugles.

La minute de silence est respectée. Sans vraiment y penser. Elle n’a plus d’importance. Parce que, pour une minute de silence, il y en a eu cinquante-neuf de mots.

Pour en finir avec la pensée magique

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J’enseigne depuis sept ans. Six établissements, chacun avec leur public, leurs objectifs, leurs problèmes. Six établissements dont je suis chaque fois sorti avec ce constat : il faut en finir avec la pensée magique.
Une fois tous les deux ans à peu près, le petit monde de l’Éducation Nationale bouillonne car un congrès d’enseignants, un pédagogue éclairé ou un ministre a trouvé une façon de faire progresser les élèves. Et nous sommes priés d’appliquer cette méthode fissa, sous peine de nous trouver relégués au rang de brontosaures de l’enseignement, tout juste bon à servir de cibles vivantes pour élèves facétieux.

Or, dussé-je passer pour une espèce reptilienne en voie d’extinction, je n’applique pas ces nouvelles méthodes. Pas toujours. Pas systématiquement. Ce n’est pas une question de paresse, d’engagement ou d’idéologie, mais tout simplement de survie.

J’ai compris cela au bout de mon année de stage : un professeur est un caméléon. Et comme la bestiole, de cette capacité à changer en permanence dépend son existence dans le milieu hostile que l’on nomme une salle de classe.

Exemple typique : l’accueil des élèves en classe.

– 9h30, la 4èmeW se range devant la salle. Je parcours le rang d’un pas décidé, invitant Amin à se ranger un peu plus vite, confisquant sans sommation le portable que Théa a discrètement sorti et invitant le reste des troupes à entrer en silence. Ils attendent devant leur bureau, à l’exception de Farouk, qui s’est comme d’habitude assis avant tout le monde. Il écope d’une punition, se redresse et une fois le silence complet établi, je les invite à s’asseoir, à sortir leur matériel, avant de vérifier leurs devoir un par un, mon carnet à la main. Le déroulé du cours est inscrit au tableau, ils prennent leur manuel et lisent la page 32, comme indiqué. J’ai sur mon bureau leurs dernières interrogations de leçon notées, elle seront rendues à la fin de l’heure comme d’habitude.

10h30, arrivée de la 4èmeZ : ambiance troupeau, j’invite deux trois élèves à se calmer un peu, ironise sur le fait que la casquette de Loudja lui donne l’air malade – elle la retire en rigolant – et échange deux trois mots avec Teddy et Frédéric sur l’exposé qu’ils doivent produire aujourd’hui. Ils s’inquiètent de la compatibilité de format de fichier avec les ordinateurs du collège, je leur rappelle qu’ils avaient une semaine pour s’en préoccuper.
J’entre en dernier : tout ce petit monde déplace les tables à grand bruit pour s’installer en arc de cercle. Je leur signale qu’il y a du monde à côté, ils baissent la voix et finissent leur plan de classe tandis que Lydie écrit un résumé du cours précédent au tableau. Teddy et Frédéric se préparent, tandis que j’explique à tout le monde que les notes qui seront prises pendant leur travail tiendront lieu de cours, et oui, Anya, si tu pouvais arrêter de parler des dernières aventures de Beyoncé, ce serait mieux, je te rappelle que tu n’as pas encore validé tes compétences d’oral et d’écoute, alors que tu t’y étais engagée.

La 4èmeW et la 4èmeZ sont composées d’élèves qui se ressemblent énormément. Ils travaillent autant – donc peu – et se parlent souvent dans la cours de récréation. Leur programme est le même. Pourtant, envisager de leur enseigner de la même façon se traduirait, dans l’une des deux classes, par un chaos pur et simple et dans l’autre par vingt-cinq ados amorphes qui périraient d’ennui à petit feu. Théa et ses comparses sont incapables de travailler en autonomie efficacement plus de dix minutes, Teddy et compagnie ne fichent rien si on ne la responsabilise pas. Et j’avoue sans honte enseigner aux 4èmeW avec des méthodes qui ne doivent pas beaucoup différer de l’instruction que j’ai reçu il y a près de vingt ans, tandis que les 4èmeZ me poussent à expérimenter en permanence, sortant de chacun de leur cours totalement épuisé. Il ne s’agit pas d’un choix personnel, mais d’une volonté de faire progresser chaque groupe à sa façon, à son rythme, en tenant compte de ce facteur indéfinissable que je ne peux que nommer : l’alchimie d’une classe.

Pour cette raison, les différentes réformes par lesquelles passent le système scolaire m’angoissent profondément. La notation par compétences, le volontarisme autour de l’emploi des outils numériques ou la constitution de classes à profil sont, prises séparément, des idées passionnantes. Malheureusement, elles sont systématiquement accompagnées de cette croyance que l’on a trouvé le Graal, le système unique qui va mettre fin à l’échec scolaire et permettre à chaque élève de réussir. J’ignore pour qui cette idée est la plus injuste :

– Pour les parents, dont pas deux n’ont la même définition de ce que signifie « réussir à l’école ».

– Pour les enseignants à qui l’on demande régulièrement de balancer aux orties des façons de faire présentées comme miraculeuses quelques années plus tôt et d’adopter une nouvelle croyance pédagogique.

– Pour les chefs d’établissements, chargés de mettre en place de façon cohérente – et de défendre devant des représentants du personnel incrédules – des dispositifs dont certains ne conviennent absolument pas au profil de leur bahut et de bazarder ceux qui fonctionnaient correctement.

On m’opposera comme souvent « l’argument » des classes de 40 élèves dont pas un seul ne mouftait il y a quelques décennies. À cela je me contenterai de répondre que les enjeux de l’école ne sont plus les mêmes. Il n’est plus question d’effectuer un classement des mômes en fonction d’un étalon universel, mais de permettre à chacun d’entre eux de se constituer un bagage qui pourra leur servir dans leur parcours d’études à venir. Pour cela, il est essentiel de nous adapter, et d’user de tous les outils dont nous disposons. Le cours frontal (le professeur expose le cours aux élèves qui posent des questions) n’a pas à être conspué du fait de son âge. Dans certaines classes, en fonction des notions abordées, du niveau ou même de l’heure, il s’agira de la méthode la plus adaptée. Tout comme la suppression des notes pourra s’avérer vecteur de réussite dans un groupe et synonyme de chaos total dans un autre.

Bien entendu, cette façon de concevoir l’enseignement suppose que l’on reconnaisse enfin l’existence d’un paradoxe, paradoxe sur lequel enseignants, personnels d’éducation et parents se cassent les dents depuis longtemps : il n’existe pas une bonne méthode d’enseigner. Seulement des adultes sûrs d’eux-même, et toujours capables d’un regard critique.