Pour en finir avec la pensée magique

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J’enseigne depuis sept ans. Six établissements, chacun avec leur public, leurs objectifs, leurs problèmes. Six établissements dont je suis chaque fois sorti avec ce constat : il faut en finir avec la pensée magique.
Une fois tous les deux ans à peu près, le petit monde de l’Éducation Nationale bouillonne car un congrès d’enseignants, un pédagogue éclairé ou un ministre a trouvé une façon de faire progresser les élèves. Et nous sommes priés d’appliquer cette méthode fissa, sous peine de nous trouver relégués au rang de brontosaures de l’enseignement, tout juste bon à servir de cibles vivantes pour élèves facétieux.

Or, dussé-je passer pour une espèce reptilienne en voie d’extinction, je n’applique pas ces nouvelles méthodes. Pas toujours. Pas systématiquement. Ce n’est pas une question de paresse, d’engagement ou d’idéologie, mais tout simplement de survie.

J’ai compris cela au bout de mon année de stage : un professeur est un caméléon. Et comme la bestiole, de cette capacité à changer en permanence dépend son existence dans le milieu hostile que l’on nomme une salle de classe.

Exemple typique : l’accueil des élèves en classe.

– 9h30, la 4èmeW se range devant la salle. Je parcours le rang d’un pas décidé, invitant Amin à se ranger un peu plus vite, confisquant sans sommation le portable que Théa a discrètement sorti et invitant le reste des troupes à entrer en silence. Ils attendent devant leur bureau, à l’exception de Farouk, qui s’est comme d’habitude assis avant tout le monde. Il écope d’une punition, se redresse et une fois le silence complet établi, je les invite à s’asseoir, à sortir leur matériel, avant de vérifier leurs devoir un par un, mon carnet à la main. Le déroulé du cours est inscrit au tableau, ils prennent leur manuel et lisent la page 32, comme indiqué. J’ai sur mon bureau leurs dernières interrogations de leçon notées, elle seront rendues à la fin de l’heure comme d’habitude.

10h30, arrivée de la 4èmeZ : ambiance troupeau, j’invite deux trois élèves à se calmer un peu, ironise sur le fait que la casquette de Loudja lui donne l’air malade – elle la retire en rigolant – et échange deux trois mots avec Teddy et Frédéric sur l’exposé qu’ils doivent produire aujourd’hui. Ils s’inquiètent de la compatibilité de format de fichier avec les ordinateurs du collège, je leur rappelle qu’ils avaient une semaine pour s’en préoccuper.
J’entre en dernier : tout ce petit monde déplace les tables à grand bruit pour s’installer en arc de cercle. Je leur signale qu’il y a du monde à côté, ils baissent la voix et finissent leur plan de classe tandis que Lydie écrit un résumé du cours précédent au tableau. Teddy et Frédéric se préparent, tandis que j’explique à tout le monde que les notes qui seront prises pendant leur travail tiendront lieu de cours, et oui, Anya, si tu pouvais arrêter de parler des dernières aventures de Beyoncé, ce serait mieux, je te rappelle que tu n’as pas encore validé tes compétences d’oral et d’écoute, alors que tu t’y étais engagée.

La 4èmeW et la 4èmeZ sont composées d’élèves qui se ressemblent énormément. Ils travaillent autant – donc peu – et se parlent souvent dans la cours de récréation. Leur programme est le même. Pourtant, envisager de leur enseigner de la même façon se traduirait, dans l’une des deux classes, par un chaos pur et simple et dans l’autre par vingt-cinq ados amorphes qui périraient d’ennui à petit feu. Théa et ses comparses sont incapables de travailler en autonomie efficacement plus de dix minutes, Teddy et compagnie ne fichent rien si on ne la responsabilise pas. Et j’avoue sans honte enseigner aux 4èmeW avec des méthodes qui ne doivent pas beaucoup différer de l’instruction que j’ai reçu il y a près de vingt ans, tandis que les 4èmeZ me poussent à expérimenter en permanence, sortant de chacun de leur cours totalement épuisé. Il ne s’agit pas d’un choix personnel, mais d’une volonté de faire progresser chaque groupe à sa façon, à son rythme, en tenant compte de ce facteur indéfinissable que je ne peux que nommer : l’alchimie d’une classe.

Pour cette raison, les différentes réformes par lesquelles passent le système scolaire m’angoissent profondément. La notation par compétences, le volontarisme autour de l’emploi des outils numériques ou la constitution de classes à profil sont, prises séparément, des idées passionnantes. Malheureusement, elles sont systématiquement accompagnées de cette croyance que l’on a trouvé le Graal, le système unique qui va mettre fin à l’échec scolaire et permettre à chaque élève de réussir. J’ignore pour qui cette idée est la plus injuste :

– Pour les parents, dont pas deux n’ont la même définition de ce que signifie « réussir à l’école ».

– Pour les enseignants à qui l’on demande régulièrement de balancer aux orties des façons de faire présentées comme miraculeuses quelques années plus tôt et d’adopter une nouvelle croyance pédagogique.

– Pour les chefs d’établissements, chargés de mettre en place de façon cohérente – et de défendre devant des représentants du personnel incrédules – des dispositifs dont certains ne conviennent absolument pas au profil de leur bahut et de bazarder ceux qui fonctionnaient correctement.

On m’opposera comme souvent « l’argument » des classes de 40 élèves dont pas un seul ne mouftait il y a quelques décennies. À cela je me contenterai de répondre que les enjeux de l’école ne sont plus les mêmes. Il n’est plus question d’effectuer un classement des mômes en fonction d’un étalon universel, mais de permettre à chacun d’entre eux de se constituer un bagage qui pourra leur servir dans leur parcours d’études à venir. Pour cela, il est essentiel de nous adapter, et d’user de tous les outils dont nous disposons. Le cours frontal (le professeur expose le cours aux élèves qui posent des questions) n’a pas à être conspué du fait de son âge. Dans certaines classes, en fonction des notions abordées, du niveau ou même de l’heure, il s’agira de la méthode la plus adaptée. Tout comme la suppression des notes pourra s’avérer vecteur de réussite dans un groupe et synonyme de chaos total dans un autre.

Bien entendu, cette façon de concevoir l’enseignement suppose que l’on reconnaisse enfin l’existence d’un paradoxe, paradoxe sur lequel enseignants, personnels d’éducation et parents se cassent les dents depuis longtemps : il n’existe pas une bonne méthode d’enseigner. Seulement des adultes sûrs d’eux-même, et toujours capables d’un regard critique.

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2 réflexions sur “Pour en finir avec la pensée magique

  1. Alain ROBERT

    Si un IG, ou mieux un membre du cabinet de la ministre, lit ce blog, que comme nombre d’enseignants de terrain il (ou elle) y (re)trouve des idées qui méritent qu’on s’y arrête, qu’il ou elle ait le courage de l’écrire ici !

  2. Ping : La réforme du collège, épisode 3 | Monsieur Samovar

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