Leur minute de silence

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Deux heures de 4ème ce jeudi. 10h30-12h30. De 11h30 à 12h30, devoir. Et en plein milieu :

« Une minute de silence a été demandée par le Président de la République. « 

C’est arrivé hier soir. Un mail de boulot, parmi des dizaines d’autres. Une minute, une toute petite minute de silence, pour commémorer. Pour apprivoiser l’Horreur. Normal à l’Ecole de la République. Soixante battements c’est peu.

Sauf que ça se multiplie.

Cette poignée de pulsations, pas un seul des esprits dans la classe ne la vivra de la même façon. C’est soixante fois vingt-trois, soixante fois ce qui a été entendu à la télé, soixante fois les conversations autour de la table.

Une minute de silence.

Le chef sait, le chef nous le dit, ça peut être dur à tenir. Le chef, à demi-mot, nous dispense. Fierté idiote, je ne saute pas sur l’occasion. Je devrais. Parce que cette minute, je ne peux pas encore la vivre en tant que prof. Ça remue trop de choses, l’humain déborde. Pourtant, après avoir annoncé le programme du cours, je me lance :

« J’imagine que vous savez ce qui s’est passé hier. »

Bruissement léger. Du vent dans les feuilles. Ils savent ce que je m’apprête à dire.

« Comme c’est souvent le cas lors d’événements aussi graves, il nous a été demandé, à midi, d’observer une minute de silence. »

Rumeur commune, quelques secondes… qui éclate en dix réactions adolescentes, prisme. Lola, la première, panique : « Monsieur ! Ça va nous faire perdre du temps pendant le contrôle ! » Latifa soupire, agacée. Memet profite du relâchement pour se balancer sur sa chaise. Rien d’autre ?

« Et si on est contre ? »

Ken me regarde derrière ses lunettes double-foyer. Il l’a dit doucement, dans un souffle. Lorsque je tourne le regard vers lui, il le baisse.

« Ouais. Ouais je suis contre ! »

Ibrahim qui n’avait pas prononcé un mot jusque là hoche la tête. Soulagé. Quelqu’un a formulé ce qu’il ne voulait, ce qu’il ne pouvait pas dire. Je sens vingt paires de regards se braquer sur moi. En quelque sorte, tout le monde joue son rôle. Le tableau attendu ici est le professeur indigné partant dans la tirade républicaine incompréhensible. J’inspire rapidement.

« Contre quoi ? »

Et, chose rarissime, je m’assois. Ken me regarde en penchant la tête.

« Pardon ?
– Vous êtes contre. Contre quoi ?
– Contre la minute de silence.
– Pourquoi ?
– Parce qu’ils insultaient le prophète !
– Qui ?
– Eux !
– Qui ?
– Les morts ! »

C’est toujours le même malaise. Violent. Celui ressenti lorsque les mômes, qui qu’ils soient, d’où qu’ils viennent, s’arc-boutent sur des fétus de paille.

« Donc ce n’est pas triste qu’ils soient morts.
– Ils insultaient le prophète. Ils étaient anti-musulmans.
– Comment ?
– Ben en dessinant.
– En dessinant quoi ?
– C’est bon, je suis contre, c’est tout ! »

Nous y voilà. Le « c’est bon ». Les deux mots dont j’ai appris à me méfier comme de la peste depuis mes débuts de prof. Le « c’est bon », c’est la fin du débat. Là où la peau s’arrête, la chair est à vif. On s’arrête au « c’est bon », c’est la dernière frontière. Parce qu’après, après ça, il n’y a plus rien. Ken est allé au bout de ses arguments, si j’insiste, je toucherai à sa personne, à sa vie privée peut-être, et il ne me le pardonnera jamais. Je change de tactique. Je projette une couverture de Charlie. Les mômes zyeutent, incrédules. Un « mais c’est chrétien, ça ! » fuse. Ils déchiffrent péniblement les bulles. Avant de se mettre à rire. Pour la première fois de ma vie, je bénis Nabilla. Ibrahim se tourne vers moi, suspicieux.

« Vous êtes pas offensé monsieur ? Ils se moquent des chrétiens, là. »

Ce n’est pas le moment. Pas le moment de parler de laïcité, de l’amalgame blanc = chrétien. Pas encore. J’explique juste doucement que l’humour, c’est d’abord savoir se moquer de soi. Et que c’est pour ça qu’il y a si peu de gens drôles. Loubia conteste, Antoine argumente. Ken se détend. Me demande pourquoi, alors, ils se moquaient de tout le monde à Charlie, pas seulement d’eux. J’explique. La satire. La liberté d’expression. L’humour, les débordement, les condamnations par la justice, d’un côté comme de l’autre. Le visage d’Ibrahim s’ouvre un peu. Juste un peu. Parce que pendant tout mon laïus il psalmodie un « c’est vous qui le dites, c’est vous qui le dites. » Il a peur. Et je le comprends. Je les comprends. Depuis vingt minutes nous parlons. Les paroles avancent, lentement, dépassent la frontière du « c’est bon », et s’enroulent en hélice d’ADN pour coloniser le vide qui règne au-delà. Liberté d’expression, attentats, différence entre islamique et islamiste (« ils font pas attention aux suffixes, les journalistes, c’est grave, c’est très grave ! »).

Et peut-être, juste peut-être, est-ce l’un des enjeux, non seulement des profs mais du règne humain. Coloniser le « c’est bon ». Remplacer la violence du vide par des mots, des interrogations, étendre les mondes intérieurs. Ouvrir des fenêtres qui permettront de lever le nez quand les pires extrêmes ne proposeront que des tunnels aveugles.

La minute de silence est respectée. Sans vraiment y penser. Elle n’a plus d’importance. Parce que, pour une minute de silence, il y en a eu cinquante-neuf de mots.

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12 réflexions sur “Leur minute de silence

  1. Ping : Il l'avait bien cherché Charlie - notes·de·pit

  2. Vasco

    Bravo.
    Ce texte va au-delà des mots, au-delà des « c’est bon ».
    j’aimerais avoir un professeur de français comme vous monsieur Samovar.
    En classe dans mon collège du huitième arrondissement, cette question n’a pas été abordée.
    La minute de silence est passée puis un « c’est bon » et le cour d’anglais c’est terminé.
    Merci pour ce texte et pourquoi n’écrivez vous pas un livre?
    Vous avez un magnifique style.
    (je serais le premier à le lire)

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