A 14 ans, on a toute la vie

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Salut les chiards.

J’espère que vous passez de chouettes vacances. Ou au moins, que vous êtes parvenus à évacuer de votre cervelle ce joyeux Eden où, six heures par jour, une bande d’adultes sadiques vous fait bosser sur tout un tas de sujets divers et variés. Franchement, de mon côté, j’y arrivais plutôt bien jusqu’à ce que l’actualité médiatique se fasse un plaisir de vous rappeler à mon bon souvenir par le biais de deux productions qui m’ont amenées à la conclusion suivante.

Mes petits loulous, on nous prend pour des cons.

Vous allez me dire, ça n’est pas nouveau. Mais disons que là, ça atteint des proportions plutôt inquiétantes. Donc, contrairement au vendredi matin où je vous parle des trucs que vous pourriez aller voir sur youtube ou au cinéma, là, je vais vous écrire ce que vous devriez éviter d’aller voir.

Tout d’abord, même si on vous menace de conjuguer le verbe « gésir » à l’imparfait du subjonctif, tenez vous à l’écart de À 14 ans, le nouveau film qui parle de votre sujet majeur d’intérêt, à savoir vous-même. A première vue, ça fait grave envie : le quotidien de trois nanas à leur entrée en troisième, vu de l’intérieur. Ça commence comme on pourrait s’y attendre : les secrets entre filles, les histoires de mecs, les relations avec les parents et les profs.
Et bah les enfants, je vous raconte pas ce que vous êtes crétins. Et c’est pas moi qui le dit, c’est Hélène Zimmer, la productrice. En gros, mesdemoiselles, vous êtes une bande de haridelles – je vous expliquerai le mots en cours – hargneuses, obsédés par le cul, l’alcool et la drogue. Ça constitue 99% de vos sujets de conversations. Pour les mecs, c’est pareil, sauf qu’en plus, vous êtes tous des pervers sexuels en puissance, sauf si vous êtes trop moches évidemment (auquel cas vous pouvez être le meilleur ami), ou LE couple dont le film a besoin pour montrer que bon, quand même, il y a un peu de douceur dans ce monde de brut de pomme. Mais à part ça que dalle. Rien ne vous intéresse, votre culture se réduit à moins que rien, vous n’avez rien, mais rien à carrer de votre avenir, vous êtes à la recherche du plaisir immédiat et gare à ceux qui se mettraient sur votre route.
Dès le début, on sent que le film est bourré d’a priori : il ne s’agit pas du constat lucide et parfaitement objectif de Bande de filles, ou du réel un peu coloré de fantaisie des Héritiers. Non. Là, ce sont les pires moments de la crise d’adolescence d’une cinéaste qui ne maîtrise absolument pas son sujet. Témoins les engueulades entre le personnage principal et ses parents – on ne peut que s’engueuler avec ses parents, hein, parce que les parents c’est nul, ça comprend trop rien d’abord – qui se résument à des variations autour de « ben si c’est comme ça, un jour je vais partir très très loin et vous serez tous très très tristes ! »

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Vous me direz que ça arrive souvent. Je suis d’accord, sauf que là, Hélène Zimmer choisit de suivre ses « héroïnes » (une brune, une blonde et une métisse, comme ça, tu peux pas te perdre, super sympa d’avoir pensé aux spectateurs un peu teubés) pendant un an. Un an de collège, c’est une vie, même si vous ne vous en rendez pas compte, les mômes. Vous n’avez rien à voir au sortir de la quatrième et à l’entrée en seconde. Ce léger détail semble avoir un peu échappé à Zimmer pour qui grandir, c’est choisir de se faire dépuceler ou pas. (Oh eh, arrêtez les hurlements, hein, gardez ça pour le cours de SVT.)

Si ça peut vous rassurer, les adultes ne sont guère mieux représentés. Les parents sont donc des connards obtus incapables de comprendre vos tourments intérieurs (qui semblent se résumer à « quelle culotte vais-je porter à la beuverie d’Amin ce soir ? ») et les profs font cours dans un bordel hallucinant, scotchés à leur tableau blanc et punissent injustement. Et bien sûr, quand les idiotes du film s’insultent joyeusement et se cognent, ils agitent le doigt en signalant que ça va mal aller.

Bref, un ado est une créature que ses hormones condamnent au malheur, incapables d’un brin de réflexion et de recul. Le genre d’ados qu’on voit dans les pseudo-docus poubelles d’NRJ12, que le public regarde avec un effroi fasciné, un peu comme au zoo.

C’est con, hein, mais quand j’ai vu – subi – À 14 ans, j’ai eu les yeux qui piquaient de colère. Pas un seul moment qui parle de ces moments où vous êtes bien. Où vous vous éclatez à faire du sport, à chanter, parfois même à écrire (oui, je pense à toi Aminata). Pas un seul de ces instants de complicité, de moment passés à parler de votre avenir, de ce que voudriez faire plus tard. Pas un brin de confiance envers les autres, adultes ou de votre âge. Alors oui, il serait malhonnête de présenter cette tranche de votre existence comme un paradis. Mais en faire ce ramassis de clichés, vous présenter comme une coquille vide de pulsions est tout aussi gerbant et malvenu.

Du coup, j’ai voulu me détendre en écoutant de la musique.

Grave erreur.

Youtube m’a présenté, comme un débile, la dernière vidéo des Enfoirés, « Toute la vie ». Alors on est bien d’accord, les Enfoirés, ce n’est vraiment pas ma tasse de thé. Mais bon, il y a dedans des chanteurs que j’aime/ais bien, du coup, entre le nettoyage de mon évier et ma tasse de thé vert de 13h (j’ai grave une vie de ouf’), j’ai écouté le morceau.

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Le drame total.

Si j’en parle, c’est parce que j’ai quelque idée du temps que vous passez devant la télé, et je pense que vous allez le subir un certain nombre de fois. (quant à moi, je ne le lierai pas sur cette page, ce pauvre blog a déjà bien assez souffert.

« Toute la vie » repose donc sur un dialogue entre une bande de « jeunes » révoltés (mais bien coiffés) et de « vieux », des gens installés dans la vie, les Enfoirés, donc. D’un côté les djeunz se plaignent que leur aïeux leurs laissent un monde à la con, une planète dégueulasse et une société en déliquescence. Fort heureusement, de l’autre côté, nous avons de hauts noms de la philosophie et de la sociologie, tels que Kad Merad, Mimi Mathy et Julien Clerc.

Et donc, d’après ces sommités, c’est bien beau de se plaindre mais bon, hein, ça va cinq minutes. D’abord, la génération précédente n’a rien volé (elle) pour atteindre son niveau de vie, et en plus, les chevelus qui gueulent n’ont rien compris : ils ont TOUTE LA VIIIIIIIE (à bramer jusqu’à ce que la tête vous tourne) et ça c’est méga cool. Bien entendu, le camp d’en face est trop stupide pour comprendre : les jeunes réclament de l’argent, des bagnoles et une PS4, alors qu’ils ont l’Avenir, qu’est quand même vachement mieux, qui pollue pas et dont le boss de fin de niveau ne risque pas de te botter les fesses (enfin, étant donné que boss final de l’Avenir c’est la Mort, techniquement SI, il te bottera les fesses, mais chut chut chut). La chanson se conclue donc sur un truc du genre « prenez donc vos fesses à poignée et allez donc bosser, vous aller voir, c’est cool en fait. En plus, si vous vous posez trop de questions, vous pourriez vous dire que ce système est finalement pas terrible terrible et ne pas acheter notre single voir même ne pas payer nos retraites. Et faut pas déconner non plus. »

Voilà où on en est.

Je vais pas commenter plus que ça, parce que j’en vois qui commencent à se balancer sur leurs chaises. Mais j’aimerais juste vous parler d’une chanson, d’une autre, une vachement plus vieille. Elle est de Renaud, elle s’appelle Société tu m’auras pas.

Ouais c’était une autre époque – je n’étais même pas né, c’est dire – mais même avec quarante ans de distance, le grand écart me semble impressionnant. Finalement, peut-être que « la société » de Renaud elle a compris. Elle a rigolé devant les trublions, leur révolte et leurs petits poings serrés. Elle leur a dit qu’elle n’en n’avait rien à foutre et elle a montré qu’elle aussi, elle pouvait faire une chanson, une chanson dans laquelle il y a tout un tas de super stars dont plein doivent être des potes à Renaud.

Et puis juste pour finir – non Imane, il n’y aura pas de devoirs pour demain, c’est encore les vacances – j’aimerais juste terminer avec un bouquin que les Troisième ne vont pas tarder à lire.

Dans ce bouquin, il y a une adolescente. Une adolescente qui est belle et exaspérante, qui aime et qui déteste, qu’on aimerait gifler et protéger, une petite péteuse et une héroïne. Elle s’appelle Antigone. Et à un moment, à un moment elle crie. Elle crie à un homme qui a la charge de représenter la société :

« Quel rêve, hein, pour un roi, des bêtes ! Ce serait si simple. »

Des bêtes. C’est ce que j’ai vu, sur des écrans, à la place de ce qui aurait du vous représenter dans toute votre complexité, votre beauté et votre laideur. Dans votre révolte et surtout, dans la magnifique puissance de votre âge. Celle que vous choisirez de canaliser ou que, peut-être, vous dilapiderez.

Ces deux fictions navrantes, À 14 ans et « Toute la vie », représentent des bêtes. Des êtres cohérents, facile à saisir, à manipuler, à contrôler. Je vous jure que vous n’êtes pas ça. Et que personne n’a le droit de vous le faire devenir.

À bientôt, vous tous. On se revoit lundi.

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Ce que je méritais vous l’avez emporté

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Vendredi après-midi, avec les 4èmes Tonberry.

Je suis à deux heures de mon week-end, eux à une. La semaine prochaine, les cours sont annulés : c’est la « semaine projet », durant laquelle nous travaillerons sur des activités préparées par les profs. Et que pas mal d’élèves semblent prendre pour une antichambre des vacances. À la cantine, il y a eu des choux de Bruxelles, ce qui fait rire la moitié de la classe et bouder l’autre.

Et c’est le moment que j’ai choisi pour travailler sur Le Cid.

Le Cid, j’y crois dur comme fer. Une pièce dans laquelle les parents deux héros enquiquinent leur progéniture, une histoire dans laquelle on est prêt à tuer pour une humiliation, un récit où on hésite entre amour et meurtre, je ne vois pas écrit plus actuel que ça.

Mais ça, c’est le délire du prof de français.

Et dans le faits, qu’est-ce que je vois ? Je vois Flavia, en train d’ânonner la scène 3 de l’acte I.

« Cetteuh marqueuh d’honneur qu’il met dans ma famille
Montre à tout… à tous qu’il est juste, et fait connaîtreuh assez
Qu’ileuh sait récompenser les serviceuhs passés. »

C’est pas faute d’avoir retravaillé la versification et la prosodie avec eux pourtant. On a écrit la leçon, fait les exercices, mis en place des petits jeux qu’ils ont kiffé. Mais dès qu’il faut se remettre à lire, juste à lire, se remet en place la mélopée, toujours la même, des médiocres alexandrins.
Je devrais interrompre Flavia, lui rappeler ce qu’on a déjà fait. Je ne le ferai pas. Ça serait la troisième fois. Stan se mettrait à bavarder – j’ai pris cinq bonnes minutes à le faire taire – Tali lui hurlerait de la fermer, et il faudrait reprendre la lecture depuis le début, après avoir relevé les carnets de correspondances. Alors je laisse les strophes se dérouler, syllabe après syllabe.

« Poureuh grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes :
Ileuhs peuveuhnt se tromper commeuh les autres hommes ;
Et ce choix sert de preuve à tous les cou.. courtisans
Qu’ileuhs savent maeuhl payer les serviceuhs présents. »

Je lutte très fort contre mon envie de jeter un coup d’oeil sur ma montre. Il faut couper court à cette pénible épreuve et passer aux activités Non. Non, ça ne se fait pas.

« Azy, je comprends rien ! »

Tali évidemment. Tali, un mètre quarante dont cent-vingt centimètres de nitroglycérine. J’ai mis près de trois mois à l’apprivoiser. Tali est vive, intelligente et mature. Avec la nitroglycérine, ça prend de la place, il n’en reste plus trop pour la patience. Stahl s’interrompt et relève la tête.

« Moi non plus je comprends rien hein. »

Alerte rouge, je suis en train de les perdre. Alix se remet à se balancer, Tony et Medhi semblent à deux doigts de reprendre leur conversation. Tali tourne vers moi son regard le plus accusateur. Elle en veut à la salle 116, à son prof, à Corneille et aux alexandrins.

« Monsieur on fait comme d’habitude, vous nous expliquez et puis on discute de l’histoire. Ça sert à rien, là. »

Touché. Jusqu’ici, Le Cid s’est apparenté avec les 4ème Tonberry à un exercice de version me concernant. J’ai traduit la langue de Corneille, l’ai pré-machée de façon à ce qu’ils ne m’envoient pas les tourments de Chimène à la tronche. Je pourrais faire pareil. Je vais faire pareil.

Sauf que.

Sauf que hier soir.

Hier soir, on discutait, on rigolait pas mal. J’étais le seul prof de la pièce. Je ne sais plus trop pourquoi, je montre aux personnes présentes quelques rapports de stage de ma classe de Troisième. Et c’est sans mépris ni condescendance que l’un de mes compagnons de soirée me parle de son cousin. En cinquième, collège parisien. Il a réalisé un dossier sur une sortie culturelle récente. Bourré de réflexions et d’analyses, le tout dans un français plus que correct.
Et c’est presque tristement qu’il conclue, le compagnon de soirée : « Je comprends ce que tu as dit, quand on est allé voir Riot Club. »

Riot Club. Film dans lequel la jeunesse dorée britannique dégueule sur « la populace ». C’était loin d’être subtil. Mais en sortant, j’avais pesté : « On dira ce qu’on veut, mais il existe, le plafond de verre, entre les élites et le reste de la population. »

Le plafond de verre.

Il est là aussi. Entre les quatrièmes, les troisièmes du collège Ylisse, banlieue parisienne, et un élève lambda, scolarisé à la capitale.
Je pense aux sigles dont on nous affuble, année après année, ZEP, ECLAIR, REP, REP+. Je pense aux discours dont on se berce. Équité. Aménagement des enseignements. Nous adapter au public. Leur donner les outils méthodologiques qui leur manquent. Encore, et encore, et encore.  Année après année.

Oui, au collège Ylisse, nous tendons la main aux mômes. Sans cesse, sans nous fatiguer, sans cesser de sourire. Et jour après jour, nous nous convainquons. Que nous donnons les mêmes chances à ces mômes issus de familles qui parfois galèrent, issus de foyers qui souvent explosent, qu’à n’importe qui d’autre.
Mais ce soir, mais ce vendredi après-midi, je me dis que toute cette énergie, toute cette volonté ne pèse pas lourd quand on compare le rapport de stage d’un élève de troisième et le dossier d’un môme de cinquième géographiquement éloignés de vingt-cinq kilomètres. Et pourtant si éloignés.

Je pense que je me suis endormi.

« Non ! »

Tali sursaute. Je n’élève pas souvent la voix. Et surtout, je n’ai jamais dans le timbre cette note-là. Qui tremble un peu.

« Non, je ne vais pas vous expliquer. C’est vous qui allez comprendre. Vous lisez n’importe comment. Ça ne sert à rien de continuer comme ça. On se prend dix minutes, tout le monde le nez sur sa feuille. Torturez-vous la cervelle, et essayez de comprendre ce qu’il se passe dans cette scène. Rappelez-vous tout ce qu’on a vu sur la lecture théâtrale. Et après, vous allez me relire ça correctement.
– Monsieur c’est bon, faut pas s’énerver…
– Je ne m’énerve pas. Mais je ne veux pas tout vous donner. Oui, ça va être dur, mais vous allez chercher par vous-même. Sans qu’on vous tienne la main. Vous en êtes capable. Et même si vous ne comprenez pas pourquoi, c’est important. Faites-moi confiance. »

Même Tony a tourné la tête vers moi. Il y a une vague rumeur parmi les 4ème Tonberry. Un mécontentement qui ne demande qu’à s’enfler. Je soutiens les vingt-deux regards. Je ne lâcherai pas. Une fois dans la semaine, je ne réduirai pas ces vingt-deux adultes en devenir, bourrés jusqu’aux yeux de possibilités, à « des élèves issus de milieu socio-culturels défavorisés. » Lundi, mardi, peut-être. Mercredi aussi. Mais le vendredi, le pire jour possible, je me jetterai avec eux contre le plafond de verre. Pour arrêter d’en nier l’existence. Pour le fêler avec eux.

« À des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre. «