Ce que je méritais vous l’avez emporté

armour-glass

Vendredi après-midi, avec les 4èmes Tonberry.

Je suis à deux heures de mon week-end, eux à une. La semaine prochaine, les cours sont annulés : c’est la « semaine projet », durant laquelle nous travaillerons sur des activités préparées par les profs. Et que pas mal d’élèves semblent prendre pour une antichambre des vacances. À la cantine, il y a eu des choux de Bruxelles, ce qui fait rire la moitié de la classe et bouder l’autre.

Et c’est le moment que j’ai choisi pour travailler sur Le Cid.

Le Cid, j’y crois dur comme fer. Une pièce dans laquelle les parents deux héros enquiquinent leur progéniture, une histoire dans laquelle on est prêt à tuer pour une humiliation, un récit où on hésite entre amour et meurtre, je ne vois pas écrit plus actuel que ça.

Mais ça, c’est le délire du prof de français.

Et dans le faits, qu’est-ce que je vois ? Je vois Flavia, en train d’ânonner la scène 3 de l’acte I.

« Cetteuh marqueuh d’honneur qu’il met dans ma famille
Montre à tout… à tous qu’il est juste, et fait connaîtreuh assez
Qu’ileuh sait récompenser les serviceuhs passés. »

C’est pas faute d’avoir retravaillé la versification et la prosodie avec eux pourtant. On a écrit la leçon, fait les exercices, mis en place des petits jeux qu’ils ont kiffé. Mais dès qu’il faut se remettre à lire, juste à lire, se remet en place la mélopée, toujours la même, des médiocres alexandrins.
Je devrais interrompre Flavia, lui rappeler ce qu’on a déjà fait. Je ne le ferai pas. Ça serait la troisième fois. Stan se mettrait à bavarder – j’ai pris cinq bonnes minutes à le faire taire – Tali lui hurlerait de la fermer, et il faudrait reprendre la lecture depuis le début, après avoir relevé les carnets de correspondances. Alors je laisse les strophes se dérouler, syllabe après syllabe.

« Poureuh grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes :
Ileuhs peuveuhnt se tromper commeuh les autres hommes ;
Et ce choix sert de preuve à tous les cou.. courtisans
Qu’ileuhs savent maeuhl payer les serviceuhs présents. »

Je lutte très fort contre mon envie de jeter un coup d’oeil sur ma montre. Il faut couper court à cette pénible épreuve et passer aux activités Non. Non, ça ne se fait pas.

« Azy, je comprends rien ! »

Tali évidemment. Tali, un mètre quarante dont cent-vingt centimètres de nitroglycérine. J’ai mis près de trois mois à l’apprivoiser. Tali est vive, intelligente et mature. Avec la nitroglycérine, ça prend de la place, il n’en reste plus trop pour la patience. Stahl s’interrompt et relève la tête.

« Moi non plus je comprends rien hein. »

Alerte rouge, je suis en train de les perdre. Alix se remet à se balancer, Tony et Medhi semblent à deux doigts de reprendre leur conversation. Tali tourne vers moi son regard le plus accusateur. Elle en veut à la salle 116, à son prof, à Corneille et aux alexandrins.

« Monsieur on fait comme d’habitude, vous nous expliquez et puis on discute de l’histoire. Ça sert à rien, là. »

Touché. Jusqu’ici, Le Cid s’est apparenté avec les 4ème Tonberry à un exercice de version me concernant. J’ai traduit la langue de Corneille, l’ai pré-machée de façon à ce qu’ils ne m’envoient pas les tourments de Chimène à la tronche. Je pourrais faire pareil. Je vais faire pareil.

Sauf que.

Sauf que hier soir.

Hier soir, on discutait, on rigolait pas mal. J’étais le seul prof de la pièce. Je ne sais plus trop pourquoi, je montre aux personnes présentes quelques rapports de stage de ma classe de Troisième. Et c’est sans mépris ni condescendance que l’un de mes compagnons de soirée me parle de son cousin. En cinquième, collège parisien. Il a réalisé un dossier sur une sortie culturelle récente. Bourré de réflexions et d’analyses, le tout dans un français plus que correct.
Et c’est presque tristement qu’il conclue, le compagnon de soirée : « Je comprends ce que tu as dit, quand on est allé voir Riot Club. »

Riot Club. Film dans lequel la jeunesse dorée britannique dégueule sur « la populace ». C’était loin d’être subtil. Mais en sortant, j’avais pesté : « On dira ce qu’on veut, mais il existe, le plafond de verre, entre les élites et le reste de la population. »

Le plafond de verre.

Il est là aussi. Entre les quatrièmes, les troisièmes du collège Ylisse, banlieue parisienne, et un élève lambda, scolarisé à la capitale.
Je pense aux sigles dont on nous affuble, année après année, ZEP, ECLAIR, REP, REP+. Je pense aux discours dont on se berce. Équité. Aménagement des enseignements. Nous adapter au public. Leur donner les outils méthodologiques qui leur manquent. Encore, et encore, et encore.  Année après année.

Oui, au collège Ylisse, nous tendons la main aux mômes. Sans cesse, sans nous fatiguer, sans cesser de sourire. Et jour après jour, nous nous convainquons. Que nous donnons les mêmes chances à ces mômes issus de familles qui parfois galèrent, issus de foyers qui souvent explosent, qu’à n’importe qui d’autre.
Mais ce soir, mais ce vendredi après-midi, je me dis que toute cette énergie, toute cette volonté ne pèse pas lourd quand on compare le rapport de stage d’un élève de troisième et le dossier d’un môme de cinquième géographiquement éloignés de vingt-cinq kilomètres. Et pourtant si éloignés.

Je pense que je me suis endormi.

« Non ! »

Tali sursaute. Je n’élève pas souvent la voix. Et surtout, je n’ai jamais dans le timbre cette note-là. Qui tremble un peu.

« Non, je ne vais pas vous expliquer. C’est vous qui allez comprendre. Vous lisez n’importe comment. Ça ne sert à rien de continuer comme ça. On se prend dix minutes, tout le monde le nez sur sa feuille. Torturez-vous la cervelle, et essayez de comprendre ce qu’il se passe dans cette scène. Rappelez-vous tout ce qu’on a vu sur la lecture théâtrale. Et après, vous allez me relire ça correctement.
– Monsieur c’est bon, faut pas s’énerver…
– Je ne m’énerve pas. Mais je ne veux pas tout vous donner. Oui, ça va être dur, mais vous allez chercher par vous-même. Sans qu’on vous tienne la main. Vous en êtes capable. Et même si vous ne comprenez pas pourquoi, c’est important. Faites-moi confiance. »

Même Tony a tourné la tête vers moi. Il y a une vague rumeur parmi les 4ème Tonberry. Un mécontentement qui ne demande qu’à s’enfler. Je soutiens les vingt-deux regards. Je ne lâcherai pas. Une fois dans la semaine, je ne réduirai pas ces vingt-deux adultes en devenir, bourrés jusqu’aux yeux de possibilités, à « des élèves issus de milieu socio-culturels défavorisés. » Lundi, mardi, peut-être. Mercredi aussi. Mais le vendredi, le pire jour possible, je me jetterai avec eux contre le plafond de verre. Pour arrêter d’en nier l’existence. Pour le fêler avec eux.

« À des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre. « 

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6 réflexions sur “Ce que je méritais vous l’avez emporté

  1. Meynna

    Merci.
    J’ai envie de chialer.
    Mes parents sont ouvriers. J’ai été en ZEP au collège.
    Suite à un innocent choix d’option, j’ai été propulsée dans le meilleur lycée du département.
    La chute a été extrêmement dure. Je suis passée de 16 à 11 de moyenne. De première de la classe à vingtième.

    Le plafond, je m’y suis pété les dents.

  2. Vasco

    Bonjour monsieur Samovar.

    C’est l’élève de cinquième d’un collège parisien.
    Ce texte m’a profondément touché et en plus le début était magnifique.
    Je tiens juste à préciser(si cela ne sautait pas aux yeux) que mon carnet de voyage était en anglais.

    Donc je suppose deux choses:
    Soit mon texte était d’un anglais impécable et vous(je vous vouvoie monsieur Samovar)
    êtes bilingue,
    Soit mon texte est d’un anglais execrable et cela passe pour le meilleur des français.

    En tout cas quel bel article vous avez écrit là sur une personne charmante, sur un livre charmant et sur des élèves je crois très charmants ^^

    Bonne continuation au plaisir de vous offrir des dragées de bertie crochue, de vous revoir et de vous relire.

    1. H. Samovar

      Cher Vasco,

      Merci pour ce commentaire – et la précision apportée quant à l’article – être lu par ceux dont on parle dans ses textes est toujours une expérience étonnante.
      Je me suis juste permis de modifier le commentaire afin d’en effacer mon nom : garder mon anonymat est essentiel pour que je puisse continuer à écrire. 🙂

      J’ai été très touche pour les mots, le regard bienveillant sur mon article, et les dragées Bertie Crochue. À très bientôt, que ce soit sur ces pages ou en réalité ! 🙂

  3. Ping : Le due vie della scuola

  4. Ping : Le Cid en ZEP, la villa de Mike Tyson, et du DynHOST chez Gandi | Fortuitement Trivial

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