La chute du paladin

Edmund Blair Leighton Historical Genre English 1852-1922 5 stars [phistars.com] vanquished

D’ici maximum dix jours, tu ne feras plus partie du Collège Ylisse. Tu seras transféré dans un autre bahut par les services du rectorat. Des collègues pesteront en recevant un mail de leur secrétariat intitulé « Arrivée d’un nouvel élève » et qu’ils liront « Motif d’arrivée : exclusion par conseil de discipline ».

À ma grande honte, j’aurais aimé que ça colle avec toi. Toi mon dernier élève de l’année. Tu as tout ce que j’apprécie chez un môme : la curiosité, la répartie, un début de maturité et un bon fond d’insolence.

Mais merde. Tu te rends compte comment tu es arrivé dans « ma » classe ? Celle dont je suis prof principal ? Conseil de discipline.
Tu t’es excusé. T’es justifié. Putain tu t’es justifié. T’as osé. Alors que t’avais baissé ton froc dans le vestiaire des filles. Tu aurais été un bourrin, vide sidéral entre les deux oreilles, j’aurais pu t’offrir ma condescendance la plus poisseuse. Là, même pas.
Quand j’ai parlé de ton histoire dans le monde réel, là où la cohérence a encore droit de cité, quand j’ai expliqué ce que tu avais fait, les gens ont gueulé. M’ont métaphoriquement secoué en me faisant prendre conscience de l’énormité du verdict de ce premier conseil de discipline.

On ne t’a pas exclu.

On t’a donné une chance.

On t’a juste changé de classe.

Incompréhensible. De l’extérieur du Collège Ylisse, ça me paraît d’un grotesque à pleurer. C’est le souci quand on est prof, prof dans une ZEP, une REP, un ECLAIR : le complexe du paladin te frappe en pleine gueule. Tous ces mômes cassés, ces élèves incontrôlables, ces impardonnables, on va les garder, les sauver, ils vont changer. Oui, il y a des victimes, mais ils en sont aussi. Nous au Collège Ylisse, on sait faire. Alors certes, des gamines ont eu à subir la pire des attaques sexistes, certes, des parents se  sont offusqués, certes ce que tu as fait n’avait pas de nom. Mais quel challenge ! Quel défi pour les vaillants chevaliers blancs de l’Éducation Nationale ! Ça c’est du dragon à abattre, de ramener l’apprenti exhibitionniste dans les rangs des élèves méritants. Lui faire gagner son pardon, attendant le jour où, des trémolos dans la voix, il nous remerciera « Grâce à vous j’ai changé. Qu’est-ce qui m’a pris ce jour-là ? »

Tu avais l’air soulagé à l’annonce du verdict. Soulagé mais pas le moins du monde secoué. J’ai la classe la plus sympathique du continuum espace-temps, tu y a donc émigré parce que, quand même, on n’allait pas rester sans réagir non plus.
Je t’ai accueilli avec mon ton cool et détaché. Celui du mec qui n’oublie pas le passé mais qui sait pardonner. J’ai voulu me la jouer mentor classe, celui qui connaît la vie et qui va te montrer un peu de quoi elle est faite. Ici on bosse, garçon, tu vas voir, tu vas kiffer et bientôt, le débile au short sur les chevilles te fera méga-honte. Tu te fais tout petit, t’as pas le droit à la parole, tu te laisses faire et on va exorciser le dragon en toi.

Trois semaines.

Trois semaines avant que tu traites une nana que tu connaissais à peine de sale pute. Trois semaines pour nous foutre notre erreur dans la gueule. Trois semaines pour nous mettre la vérité sous le nez : on ne porte ni armure ni épée. Pas de pouvoir magique. On est une bande de pédagos vaniteux qui a voulu se la péter.

Le conseil de discipline se réunira à nouveau, cette fois-ci ce ne sera qu’une formalité, on lèvera ton sursis et bon vent.

Tu ne pigeras pas pourquoi on peut se montrer la bite à l’air et pas gueuler des insultes, les autres mômes non plus. On a déconné sévère. Pas autant que toi mais quand même.

Je pourrais me justifier, tu me diras : l’exclusion, surtout en Troisième, ça reste un moyen génial pour foutre le bordel dans une vie qui commence. Essayer de gérer un môme qu’on connaît depuis cinq ans – tu as redoublé – ça reste plus facile que pour un bahut qui t’accueilleras quatre mois.

J’y arrive pas. J’ai le goût de la compromission dans la bouche et c’est dégueulasse. Vous montrer que le monde ne vous tendra pas toujours la main, que l’impardonnable existe, ç’aurait été ça notre rôle d’adultes responsables. Perdu, pour le coup.

Tu vas finir par te relever, en tout cas je te le souhaite. J’utiliserais bien un anneau magique pour te laver de ton sale petit machisme, afin qu’il n’évolue pas en un truc bien plus dangereux, un truc avec des cris, des coups et des ecchymoses. Je ne peux pas.

Je peux juste assumer cet échec-là, me relever, en laissant derrière moi étendard, monture immaculée et musique d’ambiance. Et remplir une mission autrement plus complexe, autrement plus dangereuse, autrement plus héroïque.

Être un bon prof.

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2 réflexions sur “La chute du paladin

  1. Anne de Toulon

    Sentiment d’impuissance… mais le paladin-prof oublie trop souvent, tellement il s’implique, qu’il n’est pas tout seul : ce môme a des parents, des gens qui l’éduquent, dehors ! et hors les murs du bahut, il y a aussi toute une société qui véhicule certains messages et influence les jeunes cervelles que les paladins tentent en vain de purger de leurs dragons. Parce que, soyons honnête, ce n’est pas en les ayant quatre heures par semaine, nous derrière un bureau et eux derrière leur table, qu’on peut agir sur ce genre de comportement… Je ne suis pas sûr que ça te console, mais à d’autres tables rondes, ça déconne aussi pas mal : chez nous, un gamin en a cogné un autre et sorti un couteau. Exclusion… avec sursis. On a débrayé pour protester contre cette décision mais trop tard, verdict de conseil de discipline a force de loi. Et là, nous, on croise tous les doigts des mains et des pieds pour que le sursis ne soit pas levé suite à une récidive… parce que là, ce sera quoi ? un autre môme tailladé ? et un fait divers de plus dans la presse…
    Bonne journée quand même, va, et tiens bon ; contre les dragons, on ne peut pas grand chose, mais pour tenir en respect les ombres, peut-être un peu…

  2. Pas vraiment d’accord… Pour celui-là, ce n’est pas (encore ?) gagné mais même un véritable échec n’annule pas les réussites, les mains tendues dont on se souvient pour toujours, l’espoir qui anime ces paladins qui subsistent malgré tout…

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