Here comes the sun

eclipse_solaire2015

Jeudi 19 mars, salle des profs du Collège Ylisse, pause du midi. Je suis le plus malheureux de l’univers. D’abord.

Pour commencer, j’ai oublié la règle numéro 1 de tout prof : déposer sa vie privée aux grilles du collège. Du coup, j’ai à peu près autant le coeur à la tâche que Marisa, qui se demande si le regard de sept millisecondes lancé par Antonin signifie qu’il rêve d’elle. Une pile de copies d’élèves de la taille du Titanic – et à peu près du même âge – vient recouvrir mes émois d’adolescent. Pile qui s’écroule devant les déboires d’un collègue avec l’administration.

Et pour couronner le tout, bien sûr, il y a l’éclipse. La fameuse éclipse du soleil, celle qui se fait attendre depuis 1999. Celle qui intrigue des mômes, qui me demandent comment ça fonctionne, ce qui va vraiment se passer, et si c’est un complot des Illuminati. Cette éclipse lance une drôle d’ombre sur le bahut. Une présence énigmatique que les élèves attendent avec un peu d’angoisse, tandis que les profs qui n’enseignent pas de matière scientifique se demandent ce qu’ils vont en faire. Après tout, nous aussi on l’attend avec une impatience un peu fébrile de gamin.

Ainsi que notre Rectorat.

Le mail est tombé dans nos boîtes professionnelles avec un petit bruit sec. Les rayons du soleil de derrière la lune inquiètent. À tous les coups ils fascineront, à tous les coups, les élèves déconneront. Ils se crameront la cornée à fixer le ciel. Ça fera un article sur les sites d’informations, chacun y ira de son commentaire. Laissez-allez de l’Éducation Nationale et compagnie. Alors l’Éducation Nationale prend les devant, l’Éducation Nationale protège. L’Éducation Nationale enferme. Y compris durant la récréation. Trop dangereux. Durant toute la petite danse des corps célestes, les mômes seront confinés. Fenêtres, stores et rideaux fermés. Le cours continue, des centaines de petits corps bien en sécurité dans les établissements scolaires.

Depuis ce matin, je ne parviens pas à me retirer cette image de Tintin et le temple du soleil, dans laquelle les descendants des Incas, terrorisés par une éclipse de BD, courent en tout sens. Les traits habituellement réguliers des personnages d’Hergé sont ici déformés par la panique. Depuis ce matin, nous sommes les Incas d’Hergé. À courir en tout sens sans trop savoir que faire, tandis que la lune passe tranquillement au-dessus de nous. Oui c’est le choix de la raison. Oui, on ne peut pas se permettre de rendre nos protégés à leurs parents les yeux cramés. Les os brisés, le front ouvert. Mais pouvons-nous les rendre inchangés après ce phénomène cosmique ? J’ai beau retourner le problème en tout sens, le seul mot qui me revient en tête est obscurantisme. Au sens propre. Bloquer les rayons du soleil, les questions, les risques. Nous assurons le fonctionnement de la machine Collège. Est-ce pour ça que je suis devenu prof ? Est-ce que c’est ça, être prof. Être enfin cet adulte responsable, qui préserve. Qui enclôt. Faute de budget, faute d’assez de lunettes de protection, faute de temps pour avancer dans le programme, on se coupe du cycle du temps.

Pas loin de moi, un soupir agacé me tire de mes fantasmes. Une collègue de Physique. On se parle peu. Différences d’horaires, de géographie dans l’établissement, d’idées sur l’éducation. Elle a envie de montrer les cieux à ses élèves et une grande brassée de verres fumée homologués dans ses cartons. Pas suffisamment. Et elle est toute seule pour tout organiser. Si on avait un peu de temps et de volonté, si on pouvait aller en parler à la direction. Mais c’est trop tard, c’est compliqué. C’est fatiguant. Ce n’est sans doute pas bien légal.

Est-ce que je suis devenu prof pour ça ? Je tire de mon cartable un stylo, un stylo rouge et une photocopie en trop, une photocopie ou Juliette demande à Roméo de ne pas jurer sur la lune, l’inconstante lune, qui change à chaque mois. Au dos, je commence à noter les créneaux horaires, les classes, les profs qui pourraient encadrer les mômes. Ce ne sera pas longtemps, une à deux minutes. Mais ils pourront lever le nez vers les ombres du plein jour. La salle des profs s’anime. Sur un coin de table, le papier se remplit. Des adultes se mobilisent pour entrouvrir les volets, pour montrer à voir.

Je regarde la collègue de physique donner ses consignes, concises et brèves, les textos qui circulent, oui, demain à 10h10, les 6èmes, tu peux les faire descendre dans la cours, génial. Tout autour de moi, des adultes font leur travail de prof. A quatre-cent gamins, ils rendent le soleil.

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2 réflexions sur “Here comes the sun

  1. Ératosthène,
    Ptolémée,
    Copernic,
    Tycho Brahe,
    Kepler,
    Galilée,
    Newton,
    Fraunhofer,
    Hubble
    et tous les autres,
    revenez, ils sont devenus fous !

    Vendredi, dans la matinée, il y aura une éclipse de soleil…
    Certes, il y a danger à regarder directement le Soleil (moins durant l’éclipse qu’un jour « normal » puisque la puissance lumineuse reçue sera moindre, plus si l’on considère que les enfants seront plus attirés par le Soleil ce jour là), mais faut-il pour autant confiner les enfants dans une pièce aux fenêtres orientées nord ou ouest durant toute la matinée ?

    C’est pourtant ce que préconise un cadre de l’éducation nationale dans le Loiret comme ailleurs ou les courriels pusillanimes tombent comme les feuilles à l’automne

    Les professeurs des écoles, devant un tel dictat ne peuvent qu’obéir et par sécurité (pour eux et leur carrière) ont pour certains décidé de suivre à la lettre ces « recommandations » et vont donc priver leurs élèves d’une belle leçon de science.

    Pousser ainsi, jusqu’à l’absurde le principe de précaution au lieu de donner les clés pour une observation sécurisée et d’inciter les maitres à profiter au plan pédagogique de l’occasion est -à mon sens- une erreur grave.

    C’est aussi considérer que les enseignants sont incapables de gérer le phénomène. Donc, dans la même ligne de conduite, il faut aussi leur « conseiller » de ne jamais sortir de l’école avec leurs élèves (traverser une rue, quelle dangereuse activité), de stopper définitivement toute activité sportive (sauf peut-être la gym chinoise), etc.

    Dans un pays qui manque dramatiquement d’ingénieurs, de techniciens, c’est aussi une faute contre la France que d’interdire une activité qui peut aider des enfants d’aujourd’hui à choisir demain une voie scientifique et/ou technique.

    Je suis très triste de constater cela et j’espère que Madame le Recteur de l’Académie d’Orléans-Tours, dont le parcours scientifique est connu de tous, saura ramener à la raison certains de ses subordonnés.

    Alain ROBERT

  2. Dans mon académie la consigne c’était « vous pouvez leur montrer mais c’est votre responsabilité! »
    On avait décidé de faire des trous dans des boites à chaussure et de regarder sur l’écran du couvercle et d’encadrer avec l’aide des parents… le ciel était malheureusement trop nuageux alors on l’a regardée en ligne et c’était juste magique de regarder 32 gamins regarder un écran où pour une fois il n’y avait pas 50 trucs qui clignotent dans tous les sens, juste un astre qui en cache un autre, et ils ont trouvé ça absolument fascinant.
    J’ai de la chance de bosser dans une super petite école de campagne avec de super collègues!

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