La fonte des glaces

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Cet article fait suite à celui-ci

J’ouvre la porte, elle est à nouveau-là. Je réprime un frisson mental, après tout, cette fois, je l’ai cherchée. Elle ne pouvait pas venir à la rencontre parents-professeurs du deuxième trimestre. L’horaire n’allait pas. Je lui en ai proposé un autre. Trop tard. Beaucoup plus tôt, alors, quand le collège ouvre à peine. Trop tôt. À une pause déjeuner ? Je n’ai pas lâché le morceau, carnet de liaison en infatigable messager.

Finalement elle est venue. Au même horaire que tous les autres parents.

La maman d’Antoine.

Ses yeux croisent les miens ; je fais claquer mon sourire à 2000 volts, celui que je réserve à l’amour de ma vie et à un billet gagnant de loto.

« Merci de vous être libérée. »

Haussement d’épaules. Elle prend déjà sa place, de l’autre côté des deux tables collées l’une à l’autre, sur lesquelles s’étend le cheminement de mes élèves de Troisième. Mêmes gestes las. Même expression d’agacement à peine retenu. Même néon qui tremblote.

Mais quelque chose a changé.

À ses côtés, c’est un ado leste et éveillé qui prend place, après avoir retiré sa doudoune. Droit sur sa chaise, il pose sur moi un regard noir brillant. Il n’ouvre pas la bouche mais son impatience est palpable. Sans plus attendre, je saisis son bulletin. Auquel un petit feuillet est agrafé.

« Je suis très heureux de vous voir. Antoine nous a beaucoup surpris ce trimestre. Il s’est vraiment mis au travail et il commence à rattraper son retard. »

Une nouvelle fois, je pulvérise des records d’euphémisme. Mais je ne peux pas dire. Je ne peux pas expliquer que nous, les profs d’Antoine, avons assisté à une sorte de miracle. Un Big Bang adolescent. Que s’est-il passé juste après la première remise des bulletins ? Quel cours, quelle conversation entre amis a pu mettre en mouvement le garçon-fantôme, le concrétiser, le faire apparaître devant nous ? Quelques jours à peine après cette confrontation glaciale, la main d’Antoine s’est levée. Sa voix s’est mise à résonner dans les salles de classe. D’abord mal assurée. Mue de jeune garçon et manque de pratique. Désormais, elle s’affirme peu à peu.
Je manie la banalité parce que sinon, ma voix à moi tremblerait un peu et je verserais dans le lyrisme à deux sous. Je ne peux pas, surtout face à cette maman. Qui me contemple à travers ses montures, l’air de trouver la plaisanterie de très mauvais goût. Je tente de pousser mon avantage. J’échange un sourire avec mon élève et rabats fièrement le volet de papier attaché au bulletin.

« Il a obtenu les encouragements. »

Les encouragements. Reconnaissance des efforts fournis en conseil de classe. Je me suis rarement aussi peu interrogé sur la pertinence des récompenses et des blâmes au collège que lorsqu’Antoine a obtenu ce feuillet. Les encouragements, une promesse. On sait que tu t’accroches. Vas-y. On est avec toi, plus que jamais.

Ou juste papier surnuméraire.

« Je ne comprends pas ce que vous me dites. »

Mon sourire commence à se fendiller. Elle n’a toujours pas baissé le regard sur le trophée que je brandis triomphalement devant elle.

« Il n’a pas changé depuis le trimestre dernier. Il fait toujours rien. »

Mur mou, j’esquive.

« Vous avez totalement raison. Ses résultats sont encore faibles, preuve qu’il ne travaille pas à la maison. C’est en classe qu’il y a du changement. Antoine joue le jeu, il s’implique, il essaye de comprendre… »

Et puis j’abats mon atout.

« … S’il met encore un coup de collier au troisième trimestre, je pense que l’orientation qu’il souhaite est tout à fait envisageable. »

Elle me fixe. Cligne lentement des yeux.

« Vous… Avez parlé avec lui de son orientation, je suppose.
– Oui… non… Pas vraiment. L’informatique ? Il n’est pas capable. »

Antoine lève la tête vers moi. Écoute-le. Ne m’écoute pas moi. Je suis un de ces profs en qui tu ne crois pas, c’est entendu, j’ai essayé de te voir en grande partie par orgueil, parce que je refusais la défaite, parce que je voulais ajouter un chapitre à la petite mythologie que je construis au quotidien. Mais il y a ton garçon quand même. Les conversations sur son avenir, ses yeux qui s’ouvrent, sa voix qui tremble, ça, ça compte. Et tu le sais. J’en suis persuadé.

Alors je déroule. Patiemment, pédagogiquement. La seconde pro, le bac pro, les stages, le BTS. Les métiers envisageables. L’efficacité d’Antoine, dès qu’il s’agit d’aider les autres dans le domaine de l’informatique. Ses réflexions sur la duplicité de Juliette au dernier cours de français. J’ai le souffle un peu plus court que professionnellement recommandé, mais peu importe. J’y vais.

« Mais… Et s’il ne réussit pas tout ça ? »

Focalisé. Son regard est focalisé sur moi. Pas un peu à côté, pas un peu au-dessus. Elle me regarde, enfin, elle me pose une question, elle attend une réponse. Et je la comprends. La fin du collège, c’est compliqué, surtout quand on ne passe pas en seconde générale. Pour la première fois en deux rencontres un parent et un prof discutent de l’avenir d’Antoine.

« C’est vrai que ça n’est pas gagné, surtout avec son premier trimestre. Alors, voyons les autres options possibles. »

Elle ne sourit pas, on n’est pas dans un conte. Mais elle baisse la tête sur les schémas maladroits que forme mon stylo. Les avenirs possibles de son fils. Les pistes auxquelles j’ai pensé. Et qu’elle accepte d’explorer. La glace font un petit peu.

***

Salle informatique. Je me débats avec un questionnaire en ligne qui refuse de s’afficher depuis cinq bonnes minutes. Les mômes s’impatientent, je vais les perdre, devoir les rappeler à l’ordre, menacer.

« Monsieur, j’ai réussi à ouvrir la page. »

Antoine me montre la manipulation. Il n’est pas peu fier.

« Expliquez à ceux qui sont de ce côté-là, je vais montrer aux autres. »

Il se lève tout naturellement et se dirige vers d’autres postes. Ses explications sont précises, ses gestes posés.

Et il sourit.

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4 réflexions sur “La fonte des glaces

  1. sylvie

    Bon suis une vieille prof trop sensible mais …bah ! C’est le genre de jolie victoire d’humanité qui me fait monter les larmes aux yeux, le genre qui me fait aimer ce métier par dessus tout. Allez une tisane et au lit avec le manga Hokusai que j’ai pas encore eu le temps de finir ! Bise à vous

  2. Anne de Toulon

    Jolie petite victoire. Faut s’accrocher à ça, quand le sentiment d’inutilité nous prend, certains jours… (sinon, attention, Antoine s’est transformé en un autre prénom – le vrai prénom de l’élève, je suppose – en cours d’article…)

  3. Florence

    Merci. J’aime lire vos témoignages. Il y a 5 ans, j’étais déléguée de parents d’élèves d’une classe de 4ème, un élève se faisait remarquer par sa nonchalance et ses notes (catastrophiques). Les enseignants se plaignaient que les parents ne répondent jamais aux demandes de rendez-vous. Mon fils m’avait raconté que la vie de cet enfant n’était pas drôle chez lui, souvent relégué dans sa chambre et critiqué par ses parents. Au final, dans le collège, quelque chose a été mis en place : on lui a proposé l’internat d’excellence. Tout le monde a joué le jeu et a cru en lui. Aujourd’hui il est terminale et prépare son bac, comme plein d’autres. Merci de ne jamais rien lâcher.

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