Cinquième Pampa

Solitary Echinopsis cactus in the desert

Je n’aime pas la cinquième Pampa.

Je ne devrais pas. Je suis un enseignant, je suis là pour les faire avancer, leur apporter les outils, les méthodes. Je dois être objectif, bienveillant, rigoureux. Patient. Ne pas généraliser. Ce ne sont, après tout, que de grands sixièmes. Qui ont besoin de toute mon attention.

Je n’y arrive pas. La cinquième Pampa dans son ensemble m’insupporte. La simple idée de leur faire cours me transforme en un bulldog pédagogique, et toute classe ayant le malheur de les suivre dans l’emploi du temps me trouve départi de toute tendance à l’indulgence et à l’humour (ce dernier point n’étant pas forcément une mauvaise chose).

Les raisons de mon aversion sont nombreuses, mais peuvent se résumer de la façon suivante : je n’ai aucune prise sur eux. Les sept années d’expérience bâties dans des établissements pas toujours faciles ne me sont d’aucun secours : la cinquième Pampa est ma kryptonite. Aucun des fondements de mon autorité ne prend avec eux. Ni la rigueur de mes cours, ni mes facilités à adapter mes activités à mon public, pas plus que les sarcasmes bien placés qui me tiennent lieu de hurlements. Mes armes secrètes tombent une à une, pendant que je m’acharne, de soir en soir, à retravailler des cours qui seront accueillis au mieux avec suspicion, au pire avec une indifférence totale. Comme à mes débuts, je me retrouve face à des sales mômes qui protestent que, « de toutes façons, ça sert à rien » et, dans les grands jours, refusent de sortir leur matériel.

Seules les heures où je les fais bêtement copier au tableau ou aligner les tableaux de conjugaison se passent sereinement. Peu sont capables de repérer un complément d’objet direct dans une phrase mais ils maîtrisent les terminaisons du passé simple à la perfection. La moindre demande de réflexion construite, la plus petite tentative d’autonomie se termine par des bâillements ou un chaos digne d’un premier jour de soldes. Les cinquièmes Pampa me bordélisent. Et ma fierté d’enseignant en prend un coup. Moi qui ait dompté des groupes réputés ingérables, fait naviguer des ados hargneux sur les mots de Victor Hugo, fait réclamer davantage de Nouveau Roman à des élèves de troisième, sauvé des eaux une poignée de mômes en perdition, je ne suis pas capable de convaincre vingt-quatre mômes de travailler de concert plus de cinq minutes.

Et ce mardi, je déteste tout le monde. Mes élèves, le collège Ylisse, mes collègues heureux, eux, d’aller bosser. Je fais une exception pour la prof d’anglais qui m’accompagne. Car nous sommes aujourd’hui en « semaine projet », période durant laquelle les cours habituels sont remplacés par différentes activités mises en place par les équipes pédagogiques, afin de présenter d’autres façons d’enseigner. Je me demande ce qui m’a poussé à accepter de co-animer un atelier d’écriture poétique avec mes mini-nemesis plutôt que de passer plus de temps avec les troisièmes Mog, jamais un mot plus haut que l’autre, et qui réclament à corps et à cris du travail supplémentaire, et du Shakespeare à lire pour les vacances. Je serre les dents à m’en faire péter les plombages, me drape de toute la dignité professorale dont je suis capable et me dirige dans la cours de récréation, où attendent les cinquième Pampa, regroupés en ce qui s’apparent davantage à un accordéon qu’un rang.

« Monsieur, pourquoi on fait un projet avec vous ? »

Je ne tente même pas de répondre à Lola. Lola, presque plus haute que moi, nettement plus massive, et totalement incapable de comprendre le second degré. Je me contente de lui demander de se ranger et d’éviter de rosser un camarade à coups de carnet de correspondance au passage. Je croise ensuite le regard d’Arthur qui détourne les yeux avec un soupir exaspéré. La tentation de l’étrangler que je réfrène héroïquement depuis deux trimestres augmente de quelques degrés, mais une dispute éclatant à l’arrière de la petite troupe me force à abandonner de légitimes pulsions homicides pour jouer les casques bleus.

Bon an, mal an, nous menons le groupe jusqu’à la salle de classe. J’ai passé deux heures la veille à préparer une présentation expliquant le projet imaginé par la collègue : rédiger autour de la ville d’Ylisse. Sortir des clichés, des voitures qui brûlent, des contrôles de police et des faits de violence. Habiller leur environnement de poésie. Ils n’aimeront pas. Ils n’aiment rien. Mais tout est prêt, minuté à la seconde. Prévu. Les mômes n’auront pas le temps de se dissiper.

Sauf que l’ordinateur refuse obstinément d’ouvrir le fichier dont la conception m’a coûté deux épisodes de Doctor Who. Désemparé, je me retourne vers les mômes. Plusieurs d’entre eux ont déjà tourné la tête et commencent à bavarder. J’ouvre la bouche pour appeler au calme, sanctionner si besoin.

Et je soupire. Profondément. Mon ras-le-bol déborde enfin.

Mais n’explose pas. Je ne me répands pas en insultes, je ne quitte pas la classe en claquant la porte, je ne me roule pas par terre en sanglotant.

Je fais ce que je sais faire : je donne quelques explications. Simples précises. Ils sont une minorité à écouter. Et nous allons voir tous les autres. Un par un. Je montre à ces élèves que je ne peux plus voir en peinture ce que j’attends d’eux. Nous n’avons pas de délai à tenir. Autant en profiter. Pour se lancer dans cette épreuve d’endurance. Trente minutes à se pencher sur chacun d’entre eux, à n’en laisser aucun de côté. Et au bout de trente minutes, Lola lève la main, Lola veut lire son texte, écrit en grosses lettres rondes, roses et vertes.

Lola lit son texte de sa grande voix maladroite. Parle de la ville, sa ville. Les grands chantiers à l’abandon, les motos qui manquent trop souvent de la renverser, la rivière qui pourrait être si belle, mais qu’il faudrait entretenir « pas seulement pour nous, mais pour la planète ». Lola allume une toute petite lumière, son timbre s’affirme et le silence se fait autour d’elle. Lorsqu’elle achève sa lecture, la classe éclate en applaudissements. Les mômes se retournent sur leurs copies, tentent de les améliorer. Ils veulent faire mieux. Mais c’est trop dur, ils n’ont pas l’habitude. Reprendre, se confronter à la difficulté. Ils recommencent à bavarder.

Pas tous.

Sur quelques ilots, la rivière de Lola a laissé un sillage. Les stylos griffonnent encore. Nous repassons dans les rangs, remotivons les autres. Encore et encore, j’ai épuisé toutes mes réserves d’agacement, je réexplique inlassable. Et finalement, fleurissent de petits poèmes. Rose ouvre de grands yeux : elle ne comprend pas ce qui se passe, elle relit les mots qu’elle vient d’écrire. Elle entend leur sonorité, se met à rire. « C’est moi, j’ai vraiment fait ça. Alors que je comprends jamais rien en français. » Yavin en est à son troisième texte, il refuse de s’arrêter « Attendez monsieur, j’en écris d’autre, on choisira le meilleur, j’ai trop d’idées dans la tête, je ne veux pas qu’elles s’en aillent ! » Et Lola qui continue, qui parle de bateaux-nénuphars et de roseaux qui chuchotent des secrets.

Ce n’est qu’un bref répit, je n’en doute pas. Demain, le chaos adolescent reprendra ses droits, et sans doute me sentirais-je plus démuni que jamais. Mais je choisis de savourer ce qui reste de l’heure. En les voyant accepter, enfin, de regarder en eux, de se servir des mécanismes de la langue qu’ils ingéraient jusqu’alors sans broncher.

En me disant qu’un bon prof n’est pas toujours le plus érudit, le plus charismatique, le plus autoritaire.

Parfois, le bon prof est juste celui qui tient.

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8 réflexions sur “Cinquième Pampa

  1. Mathilde

    J’ai peur des frustrations mais alors les moments de grâce comme ça, tu dois t’en souvenir après. Ca te réchauffe ton petit coeur qui se glace quand tout s’écroule pendant les cours suivants, non ?

  2. Anne de Toulon

    Oh là là, comme je reconnais là le profil de la classe qui te pourrit ton année… je ne compte plus les 5ème pampa, les 3ème pampa, et même les BTS pampa que j’ai eu dans ma carrière et qui m’ont à chaque fois fait douter de mes capacités de bienveillance, et de mes capacités tout court. Je te souhaite que cette séance de « projets » ait inversé un peu la vapeur et que les cours de français soient un peu plus faciles d’ici à la fin de l’année. Bien souvent, hélas, ce genre de moments de grâce que tu décris ici n’arrive jamais, et on se déteste de les détester ainsi d’un bout de l’année à l’autre. Problème du groupe classe et d’une mauvaise alchimie, aussi, parce que dans bien des cas, ces mômes, on les croise dans la rue l’année suivante, et ils viennent te dire bonjour gentiment… va comprendre ! difficile pour autant de relativiser quand tu dois affronter chaque heure avec eux comme un combat et que tu en sors lessivé et à bout de ressources. Bon courage, il reste encore quelques mois, et il y a des années où on n’a aucune classe pampa, ça existe ! pour toi, l’an prochain, je te le souhaite !

    1. H. Samovar

      Merci beaucoup. Je ne dirais pas que je suis sur la montagne du fun cette année, mais au moins, ils forcent à s’interroger sur nos pratiques, notre boulot… et à sonder nos réserves de bienveillance (c’est bon, j’en ai laaaargement trouvé le fond, là :D)

  3. Hélène Mairesse

    moi aussi j’ai ma classe « pampa », alors moi aussi je vais essayer de « tenir » jusqu’au bout! merci, ça redonne du courage!

    1. H. Samovar

      Bon courage ! Je crois qu’on en a tous au moins une, tous les ans. La faute à tout le monde, à personne… Alors, oui, tenir, continuer à transmettre, tout en admettant qu’on est aussi humains… Et puis dès que ça marche, avec eux ou une autre classe, s’éclater ! 🙂

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