Numérique, informatique, catastrophique

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Parfois, le Ministère de l’Éducation Nationale aime savoir comment se porte l’usage des nouvelles technologie dans ses établissements scolaires. En général, ça donne un truc de ce genre.

De : ministèredeleducationnationale@tonchefvénéré.fr

À : monsieursamovar@licorneetarcenciel.fr

Objet : Activité rigolote.

« Cher Monsieur Samovar,

La classe dont vous êtes le professeur principal a eu la chance d’être sélectionnée pour répondre à un questionnaire amusant sur les usages du numérique parmi nos élèves. Vous nous ferez donc le plaisir de vous rendre fissa en salle informatique pour le remplir, et plus vite que ça.

Merci bisous. »

De : monsieursamovar@licornesetarcenciel.fr

À ministeredeleducationnationle@quimeversemonsalairetouslesmois.fr

Objet : Je suis obligé ?

« Madame, monsieur,

C’est avec un plaisir mêlé de joie et de quelques sanglots spasmodiques que j’obéirai à vos injonctions, en fonctionnaire responsable que je suis. Ce n’est pas comme si je devais réviser le brevet avec les mômes.

Ma vie pour l’Education Nationale. »

Me voilà donc accompagnant la troisième Mog jusqu’en salle informatique, tout en essayant de leur vendre l’idée que remplir ce questionnaire constitue un privilège rare et que non, finalement, revoir le discours indirect libre n’était pas si important que ça. Les élèves de cette classe m’aiment bien, ils acceptent mon mensonge avec bienveillance.

Arrivé sur place, se pose le problème habituel : la salle informatique est équipée de quatorze ordinateurs, ma classe compte vingt-quatre élèves. J’ai prévu le coup et préparé un travail de groupe pour les dix désoeuvrés, qui attendront que leurs camarades terminent le questionnaire. J’installe tout ce petit monde et donne mes instructions.

« Tout le monde a bien ouvert sa session ? Bien, vous allez cliquer sur le lien que je vous ai envoyé pour démarrer l’enquête et…
– Monsieur ?
– Oui Hazem ?
– Votre lien ne fonctionne pas. Oh, et l’ordinateur de Camille est en panne aussi. »

Je réaffecte Camille au travail de groupe et constate qu’en effet, le lien envoyé aux élèves ne fonctionne pas, ce qui est plutôt étrange, étant donné qu’il s’agit d’un copié / collé de celui que l’on m’a envoyé par mail.

« Bien. Je vais écrire le lien au tableau. C’est un peu long mais vous allez le recopier dans votre navigateur internet et valider. »

Cliquetis frénétiques de touches.

« Monsieur ?
– Laissez-moi deviner, Lydia. Ça ne fonctionne pas.
– Bravo monsieur.
– Vous n’avez pas fait d’erreur de frappe ? »

Lydia n’a pas fait d’erreur de frappe. Pas plus que ses douze camarades. Ma pression artérielle commence à monter dangereusement, en même temps que les bavardages dans la salle. Je cherche à comprendre ce qui se passe quand je tombe sur un mail d’une collègue que j’avais négligé d’ouvrir, précisant que la SEULE façon d’accéder à l’enquête et de cliquer sur le lien envoyé dans le message d’origine.

Me voilà donc en train de courir d’un poste à l’autre pour ouvrir ma session de travail PERSONNELLE et ma boîte mail PROFESSIONNELLE, en suppliant les élèves de ne pas regarder mon mot de passe et les photos de chatons rigolos transmises par les collègues entre deux bilans de conseil pédagogique. Pendant que je rentre pour la dixième fois mes mots de passe, un autre ordinateur décide de décéder, réduisant les postes fonctionnels à douze. Je ravale héroïquement mon envie de reconversion professionnelle immédiate et demande aux rescapés de commencer à répondre aux questions. Parce que mine de rien, il nous reste quarante minutes sur les cinquante-cinq dont nous disposons.

« Monsieur ?
– Ouiiiii ?
– C’est normal qu’il y ait quarante-deux questions ? »

Quarante. Deux. Questions. La plupart subdivisées en cinq ou six rubriques. Je mets mes zygomatiques à la torture, fait un sourire encourageant à Kylian et demande à Lauren, qui a terminé son travail personnel d’une heure en quinze minutes de patienter un instant. En effet, Damien semble nettement plus intéressé par les résultats sportifs du site de « L’équipe » que par le formulaire qui lui demande combien de fois par semaines il consulte l’Encyclopedia Universalis en ligne. Après l’avoir menacé de révéler au grand jour son béguin pour Samia, je tente de prendre une respiration.

Respiration interrompue par un hurlement de Bachir.

« Monsieur, SA RACE DE SA MERE MAUDITE !
– Bachir… On a déjà dit pas les mamans.
– Mais regardez ce qu’il a fait cet ordinateur de… »

Suivant le doigt vibrant de colère de mon élève, je constate que, une fois arrivé à la question 37, le formulaire a décidé de se réinitialiser. Pas une seule réponse n’a été sauvegardée. Je rappelle à Bachir les histoires héroïques que nous avons vu cette année, les héros de la Résistance qui ont tenu le coup face à des difficultés incroyable et le convainct de justesse d’épargner le matériel informatique de la salle et de recommencer…

Avant de me précipiter sur Iona qui sanglote parce qu’elle a oublié le sens du mot « usages » et qu’elle est troooooop bête Monsieur, et qu’elle n’arrivera jamais à rien dans la vie. Je la console en foudroyant du regard un petit groupe de garçons qui semble avoir décidé de tester les propriétés aérodynamiques d’une souris débranchée.

Les premiers élèves terminent leur questionnaire, il nous reste à peine un quart d’heure pour ceux qui ne disposaient pas d’un poste. J’encourage ce petit monde à accélérer la manoeuvre.

Monumentale erreur.

Dans sa hâte de finir, Mehdi clique sur la dernière question… et ferme le navigateur sans valider ses réponses. Je me frappe violemment la tête sur le coin du bureau, sous le regard apitoyé de mes élèves, qui semblent à deux doigts d’appeler l’infirmière scolaire au secours.

Lorsque la sonnerie retentit, seize questionnaires sur vingt-quatre ont été correctement validés. J’entame le cours suivant plus groggy qu’après deux heures de conjugaison intensive.

La semaine suivante, nouveau mail :

De : ministèredeleducationnationale@grosyeuxnoirs.grrrrrrr

À : monsieursamovar@licorneetarcenciel.fr

Objet : Pas content

« Dites donc bande de profs feignassous ! Il y a à peine 40% de vos élèves qui ont validé le questionnaire ! On dirait presque que vous y mettez de la mauvaise volonté ! »

Presque…

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2 réflexions sur “Numérique, informatique, catastrophique

  1. Alain ROBERT

    Tout cela n’est que du mauvais esprit :
    – ministèredeleducationnationale@tonchefvénéré.fr n’a jamais vu d’élèves autrement qu’en photo (et encore, soigneusement photographiés à St Machin du Truc dans l’ouest « convenable » de Paris). Il ne peut donc pas t’aider…
    – En entreprise, un ordi est amorti en 3 ans, et de toute manière, on le change au plus tard à 5 ans. Au collège, un ordi doit pouvoir être utilisé 2 ou 3 lustres, sinon cela veut dire explicitement que les enseignants font du mauvais esprit.
    Donc, le petit doigt sur la couture du pantalon, torse bombé, et je veux n’entendre que « Oui, chef ! Bien Chef ! »
    Exécution !

  2. Mes camarades de classes en deuxième années de BTS ont eu un soucis semblable à mon lycée… Lors du passage de leur BULATS, certification soutenue par Cambridge en anglais des affaires. Enfin, c’est pas comme si c’était important. Puis après tout elles ont eu de la chance, au moins ce jour là il y avait (à peu près) internet…

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