Time And Relative Dimension In Space

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Note : Cet article expose quelques idées qui, je n’en doute pas, me vaudront une poignée d’injures bien senties, ainsi que la commande de quelques litres de goudron et d’une bonne tonne de plumes. N’hésitez pas à exprimer votre saine colère (ou votre plus grande admiration), via les commentaires. Des bisous !

L’enseignant est un être fascinant qui, avec le temps, développera une ou plusieurs névroses amusantes qui feront la terreur de ses élèves et le bonheur des psychanalystes : on notera entre autres une addiction grandissante aux substances excitantes telles que le café, un inexplicable manque de patience pour les enfants des autres lors des fêtes de famille ou encore une allergie au papier.

Mais surtout, il y a une obsession du temps.

Ça commence au début de l’année, lors de notre palmarès de Cannes à nous : la découverte de l’emploi du temps. Comme lors du vénérable festival, il y a là aussi des rires, lorsqu’on se rend compte que l’on terminera à midi le vendredi, des pleurs quand, pour la cinquième année consécutive, on commence à 8h00 tous les matin et qu’on n’aura pas plus de 30 minutes pour déjeuner et des tentatives de négociation avec le principal-adjoint qui, après avoir reçu huit profs le suppliant de « faire un petit effort » et de mettre ce cours-là là, celui-ci ici et de permuter ces deux-là hésite entre une fuite aux Bahamas ou une reconversion dans la confection de fromages de chèvre au fin fond du Larzac.

« Alors vous les profs, vous êtes obsédés par vos heures ! »

Ce n’est pas une conversation de comptoir, pas le titre d’un magazine écrit en gros caractères, c’est une conversation avec mon père. Bon fils, je décide de me pencher  sur cette remarque qui, en temps normal, me donne simplement envie de changer son émetteur en modèle vivant pour crash-test.

Et le fait est qu’il n’a pas tort. À vrai dire, tout le monde est obsédé par nos heures. L’administration, les médias, les parents d’élèves, ma tatie Jeannine… Et nous bien entendu.

Les arguments sont connus, des deux côtés. À ma droite : les enseignants bossent 18 heures par semaine, jouissent des vacances scolaires et profitent de la coupable indulgence de leurs chefs d’établissement pour aménager leurs journées de boulot à leur guise.
À ma gauche : 18 heures devant élèves nécessitent au minimum autant de temps de préparation, sans compter les copies à corriger. Multiples tâches se rajoutent au travail « de base », des réunions aux entretiens avec les parents d’élèves en passant par les formations et les sorties scolaires, pas vraiment de tout repos.

Du coup, ces fameuses 18 heures se retrouvent chargées d’un poids démentiel, par ceux qui les attaquent comme par ceux qui considèrent qu’elles constituent la somme de ce « travail de l’ombre », jamais reconnu, jamais estimé. Comment, dès lors, ne pas obséder autour d’elles, comment ne pas chercher à les optimiser, les aiguiser, les placer à des moments clés de la journée, où l’on est certain que l’attention des élèves sera maximale ? Et cette recherche d’efficacité sera interprétée comme une volonté d’en faire le moins possible. On ne sort pas de ce cercle vicieux dans lequel s’écoulent, inlassables ces 18 foutues heures.

Pour le briser, peut-être faudrait-il expérimenter une mesure qui a déjà été évoquée, notamment par Ségolène Royal, qui avait rapidement rétropédalé devant les hurlements que son idée avait provoqué… Et qu’elle ne manquera à nouveau pas de provoquer ici mais je m’en moque, je ne suis pas, pour le moment, une ex de notre président. Cette idée est toute simple.

Faire passer le temps de présence des enseignants dans l’établissement à 35 heures.

(je laisse le temps aux membres de l’audience qui ne sont pas présentement décédés de s’équiper de fourches et de torches.)

Cette mesure aurait deux avantages majeurs : planter une bonne poignée de clous dans le cercueil du débat « Prof est-il un métier pour feignasses ou femmes au foyer en mal d’argent ? » et légitimer le travail de l’ombre que j’évoquais plus haut. Bien entendu, elle nécessiterait une refonte en profondeur de l’idée de notre boulot. Refonte qui passerait par plusieurs points :

– La prise en compte du travail hors cours : Je ne parle pas de notre lettre de mission qui évoque déjà le fait que nos responsabilités envers nos élèves se prolongent au-delà de la classe. Je parle d’une prise en compte de tout le monde : les parents d’élèves, notre hiérarchie et nous-même.
Cette année, je passe un nombre non négligeable de quarts d’heures avec quelques princesses de la 4ème Chocobo, à essayer de leur faire comprendre que, oui, ce que nous faisons à un sens, que non, faire le mur pour voir la dernière saison des « Marseillais » n’est pas une priorité.
J’ai également appris par coeur le code permettant d’anonymer mes appels de portable, étant donné que les heures passées au téléphone avec les parents d’élèves se comptent, en fin d’année en dizaines et qu’appeler en se servant du téléphone du collège nécessite un procédé un tout petit peu plus compliqué que l’ouverture des portes de Fort Knox.
Je ne compterai bien entendu pas les entretiens hebdomadaire avec le CPE de ma classe durant lequel nous étudions chaque élève cas par cas, afin de comprendre la baisse de résultats de Karen, les bavardages soudains de Clive ou les progrès fulgurants d’Hanna.

Ces moments constituent une partie tout aussi importante de notre mission que la construction des savoirs en interaction avec des élèves (c’est l’expression de crâneur pour dire « faire cours ») ou la préparation desdits cours. Et devoir les caser entre deux heures de français ou recevoir les parents d’élèves entre une porte et une plante verte parce « qu’on n’a pas le temps », c’est nuire tant à notre boulot qu’aux élèves. Ce travail nécessite d’être reconnu et intégré dans l’emploi du temps des profs.

Bien entendu, cette nouvelle optique de travail nécessiterait une sanctuarisation des 18 heures de cours devant élèves (je vois déjà quelques principaux chafouins se frotter les mains sinon). Mais ces 18 heures deviendraient une partie de notre travail. Peut-être seraient-elles alors abordées avec un peu plus de sérénité.

– La mise en place d’un véritable environnement de travail pour les enseignants, les élèves et les parents : Les tâches que j’évoquais à l’instant ne peuvent s’accomplir n’importe où, pas plus que la correction de copies ou la préparation de cours. Il me semble aberrant que tous les bahuts ne disposent pas de vraies salles de travail, dotées d’un équipement follement high-tech, tel qu’un bureau, un ordinateur et un téléphone avec le fil qui fait des noeuds.
On m’opposera que la salle des profs est fait pour ça, ce à quoi je partirai du rire franc et jovial qui me caractérise. La salle des profs est un lieu essentiel de la vie du bahut, mais avant tout parce qu’il est un endroit de socialisation. Endroit où l’on relâche la pression, potine, discute sur un coin de table. Sauf exception (pièce de 150 mètres carrés), ce n’est pas là que l’on peut se concentrer sur son travail. Si nous passons autant de temps aux tâches « péri-cours » que devant des élèves, disposer d’espaces dédiés devient essentiel.

Qui plus est, il me semble nécessaire que tout établissement mette à disposition des parents d’élèves une salle d’entretien. Les gouvernements qui se sont succédés n’ont eu de cesse de réclamer une plus grande place de la famille dans l’éducation de leurs enfants. Cette place doit être aussi spatiale qu’intellectuelle. Recevoir les parents dans une pièce dédiée plutôt que dans la salle de classe qui n’a pas encore été nettoyée, sous la lumière des néons me semblerait une façon plus apaisée d’entrer en relation. Rêve ultime, c’est le genre d’endroit dans lequel on pourrait peut-être entreposer un brin de documentation, afin que l’on puisse traduire certains termes quelques peu barbares aux oreilles de gens étrangers au sérail de l’Éducation Nationale, tels que Seconde GT, REP, CHAM ou EPI.

Les profs ne seraient plus de passage dans le bahut, ce qui permettrait peut-être d’y travailler de façon plus posée.

– Un accompagnement des élèves encore plus poussé : C’était l’année dernière au Collège Criméa. La principale adjointe la plus géniale de l’Histoire de la Création avait mis en place un projet un peu dément. 2 heures par semaine, quatre profs recevaient au maximum huit élèves pour parler de leurs projets (ou non-projets) d’orientation. C’était un travail laborieux, délicat et minutieux. Comprendre leurs goûts  sans basculer dans la psychanalyse de comptoir, leur ouvrir un maximum de portes en tenant compte des inévitables bulletins et surtout les responsabiliser. Refuser de choisir pour eux, de donner les clés. Ces heures ont été parmi les plus intenses, les plus compactes de ma carrière. Des heures qui cherchaient à effacer jusqu’au souvenir de ce genre de dialogue :

« Tiens, j’ai vu Chaco l’autre jour à la station de RER.
– Ah, il a eu son Bac Pro Commerce du coup.
– Ouais, avec mention.
– Génial et il fait quoi là ?
– Rien.
– Rien ?
– Rien, il traîne dans la Cité.
– C’était couru en même temps.
– Yes. Il reste des fraises tagada ? »

Des heures qui ne devraient pas être réservées à des troisièmes perdus dans leur orientation. Des moment qu’on accorde trop rapidement, à la fin du cours, ou bien en serrant les dents, quand des parents nous ont demandé à venir un jour où l’on a pas cours. Tout le monde en bénéficierait. Les mômes en difficulté, bien sûr, mais aussi les « moyens invisibles », qui auraient, eux aussi, droit à un peu de notre regard. Et ceux qui s’en sortent, et qui pourraient causer de leurs envies et de leurs projets. Ces heures serviraient tout simplement à faire du collège autre chose que ce bateau peu étanche dans lequel chacun écope dans son coin.

   J’ai parfaitement conscience qu’il n’y a aucune chance pour que cette idée soit jamais sérieusement abordée et encore moins appliquée. Mais je me dis qu’elle pourrait valoir le coup. Pour les chiards, pour leurs parents. Et bien entendu pour nous, les profs. Pour moi. Parce que quand je rentrerais le soir, je n’aurais presque plus de devoirs. Parce que je pourrais fermer la porte, poser mon sac de cours et ne plus être prof. Parce que ma dernière pensée avant de dormir ne serait peut-être pas pour la pertinence de l’étude du conditionnel dans le chapitre que j’ai entamé ou le dossier d’orientation post-brevet d’Anita.
Peut-être, tout simplement, le temps serait-il moins sauvage. Apprivoisé.

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La quête du CAPES (version remasterisée, avec son Dolby Surrond et commentaires du réalisateur)

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Mars 2000

« Si vous voulez devenir prof, il vous faut absolument le Feu Sacré. Parce que ce métier… »

Monsieur S. a laissé la phrase en suspens. Je retiens mon souffle, j’attends qu’il termine. Monsieur S. est immensément respecté, pour sa rigueur, sa précision et sa bienveillance. Il est le mentor dont rêve tout élève de Terminale L.

C’est l’une des rares phrases, la seule peut-être qu’il ne termine pas. Du coup, je n’expirerai pas cette idée. Elle rejoint la longue théorie des questions en suspens. L’homme parfait, le prof idéal s’est retrouvé désarmé face à cette simple tâche : décrire son métier.

Et puis…

Ça tourbillonne. En sept ans, j’ai commencé à choisir. À donner de temps à autre un coup de pied histoire d’orienter le flot des événements. Il y a d’abord eu la prépa littéraire – refuge des bons élèves qui ne savent que faire de leurs années étudiantes – où j’ai découvert la vie sociale décantée par les hectolitres de connaissance qu’on nous déverse dessus. École de taille modeste, on vise davantage l’accumulation de savoirs que l’ascension vers de prestigieuses fonctions. Le premier cours d’anglais, la prof – gants de dentelle qu’elle passe pour conclure un improbable croisement entre un 4×4 et une 2CV – nous fait rentrer sous le crâne le monologue de Faust. Jamais oublié depuis. La deuxième semaine, je pleure comme une vache devant Dancer in the Dark. Le troisième mois je tombe amoureux. Année bien remplie. Puis la deuxième prépa. À Paris. Celle qui étrangle et étouffe, celle où l’on tente de vous affiner, de faire de vous ce sabre à tailler les concours. Non. LE concours. ENS ou rien. M. Samovar se découvre plus cuillère à soupe que katana. La prépa le fait sentir, je perds pied et me retrouve échoué, hébété, sur la plage des innombrables échecs de l’élitisme.

J’erre en fac de lettres, je me recouds un peu l’esprit, je découvre Paris qui, jusque-là, se résumait à une chambre d’étudiant, les Jardins du Luxembourg et le lycée Fénelon. À nouveau les choses semblent faire sens. Mais où mènent-elles, je n’en sais rien. Un soir, glandouillage sur un forum de discussion (oui, nous en sommes au Haut Moyen-Âge d’Internet) : un type explique sa joie d’avoir trouvé un boulot. Pointe de honte. Obscurément, je sens que j’ai assez tergiversé : ça suffit les conneries, il serait temps de prendre d’assaut ce que l’on me décrit comme le dernier sésame vers l’âge adulte : la vie active. Et me voilà, après un entretien d’embauche auquel je ne comprends rien,  à tenter de refourguer des abonnements Internet à d’innocentes victimes que je harcèle au retour du travail. Je remarque avec intérêt que les doses d’agressivité que je reçois au quotidien ne tarissent en rien mon espoir débordant en le genre humain. Indice numéro 1.

Ne me voyant cependant pas inonder la France et la Navarre de modems en plastique blanc (Haut Moyen-Âge d’Internet toujours), j’attrape un peu par accident une branche qui passe : j’intègre une troupe de théâtre.
Indice numéro 2 : c’est le bordel et j’aime ça. Crapahuter dans des venelles pavées en jupe, monter un décor entre deux murs, ne pas trop comprendre quand on commence et quand on termine. Et bien sûr, l’adrénaline de la scène. Même quand c’est juste pour une heure, même quand ce n’est pas tout à fait prêt. Cette impression que tout se fait plus net, que tout prend sens.

Et puis les cours de théâtre bien sûr. Parce que monter sur scène ne suffit pas. Et qu’il y a des chiards toujours avide de s’amuser, et des parents anxieux que l’on garde leur progéniture pendant qu’ils sont au marché, le samedi matin. Je ne sais pas comment faire, on ne m’a pas appris. Alors je commence, laborieusement. Je mets les mains dans le cambouis, je vois ce qui fait réagir les mômes, ce qui les passionne. Je teste cette drôle de bête appelée autorité. Et, terrifié, je mène mon petit troupeau vers les représentations de fin d’année. Indice numéro 3.

L’ambiance de troupe me serre à la gorge, je ne me sens pas à l’aise. On est en

Avril 2007

Je ne sais pas pourquoi je l’ai fait. Je n’ai ni le Feu Sacré, ni la motivation, encore moins la formation. Tout ce que j’ai, c’est un faisceau d’indices, quelques élèves de théâtre vraiment heureux et l’envie de prendre ma vie en main. Je me suis inscrit au CAPES. Candidat libre. Totalement libre.

Tellement libre que le jour de la version d’anglais, je remarque avec un intérêt certain que tous les autres participants sortent de leur sac un gros volume.

Bien.

Il y avait donc le droit à un dictionnaire pour cette épreuve. Amusant.

Tellement libre que je découvre l’épreuve d’ancien français. C’est fascinant. Mais je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il faut faire. Je traduis vaguement deux trois trucs avant de sortir en m’étranglant de rire.

Bien entendu, la dissertation ramène d’implacables souvenirs. Je suis peut-être un guignol, mais un guignol surentraîné aux arcanes de l’argumentation, un Prédator de la problématique, un vivant corpus d’exemples. En quelques heures, je bâtis un monstre qui, à lui tout seul, ouvre les portes de l’oral du concours.

J’en suis le premier surpris. Mais après tout, Tours est une jolie ville paraît-il. Je suis juste un peu désolé de faire perdre son temps au jury de grammaire, auprès de qui je m’excuse platement de raconter n’importe quoi, comme me le fait gentiment remarquer une examinatrice.
Entre deux épreuves, je regagne une petite chambre dans laquelle je dévore Ça de Stephen King, en espérant très fort que le clown-araignée-monstre fasse son quatre heures de cette bande d’ados geignards.
Il faut croire que mon exploration de L’île des esclaves a été appréciée. C’est écrit en petit. On pense que je peux faire un prof. Et on m’éjecte dans un coin très vert.

Septembre 2007

C’est Ma Première Classe. Ce sont les quelques que je n’oublierai pas, ce sont les Premiers. J’ai une craie à la main, trois raisons en tête et une flamme minuscule dans la gorge.

Je suis prof par accident. L’un de ceux qu’on caricature, l’un de ceux « qui ne savaient pas quoi faire ».

Alors je décide de créer un appel d’air. J’ai le monologue de Faust gravé dans les neurones, une démarche très assurée en toutes circonstances, même en jupe, une assurance à toute épreuve, même devant le plus grincheux des démarchés téléphoniques. Et le temps d’apprendre.
Ça fait huit ans que je souffle sur cette toute petite flamme. Pour expirer l’air resté en suspens en l’an 2000.

La réforme du collège, épisode 3

Courage, chers lecteurs.

Courage, car après avoir découvert les arcanes de la réforme du collège 2016, après en avoir exploré les vertes vallées des avantages, voici venu le temps, non pas des rires et des chants, mais du côté obscur… En effet, il ne vous aura pas échappé que si l’on parle de ladite réforme dans les médias, c’est surtout pour s’en plaindre. Nous allons donc tenter de comprendre les réserves – euphémisme – exprimés par enseignants, députés et parents d’élèves. N’ayez pas peur, tout se fera toujours sous la prudente supervision de nos enquêtrices de choc, dont le professionnalisme n’est plus à démontrer.

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Il suffit de rentrer « réforme du collège » dans un moteur de recherche quelconque pour tomber sur des articles dans ce goût-là. 

Pourquoi ça grogne ?

Parce que cette réforme propose des changements qui semblent parfois peu réfléchis.

Prenons l’exemple des EPI (j’en parlais dans mon premier article, rappelez-vous, il s’agissait de ces enseignements interdisciplinaires, durant lesquels, deux enseignants travaillent sur un projet. La loi prévoit que chaque établissement doit en mettre six en place, de façon obligatoire. Cela soulève d’emblée deux problèmes :

– OUI le co-enseignement (le fait d’enseigner à plusieurs) est une pratique intéressante et bénéfique… Quand le profil de la classe s’y prête et que l’on sait que les élèves y trouveront leur compte. J’évoquais dans un article précédent ma méfiance face à la « pensée magique » : en gros, la découverte d’un outil pédagogique est parfois érigé en dogme. Tous les profs doivent l’appliquer en permanence. Cette façon de penser est non seulement simpliste mais aussi contre-productive : il existera dans l’année des moments où les EPI ne seront pas pertinents (je pense notamment aux troisièmes en fin d’année qui ont besoin de cours très spécifiques pour assurer une sortie sereine du collège ou à nombreuse classe de quatrièmes qui ont souvent besoin d’un encadrement très rigoureux et spécifique). Les EPI peuvent constituer une chance, mais les ériger en dogme en vient à annuler leur intérêt.

– De plus, les EPI introduiront forcément une concurrence entre profs qui souhaiteront parfois travailler sur le même, les mêmes niveaux… et qui décide de l’attribution des EPI ? Le principal. (bon le conseil pédagogique présidé par le principal, mais dans les faits…) Ce qui risque de donner des situations un brin tendues, comme celles-ci.

Zelda et Peach souhaitent monter en 5ème l’EPI Culture et Créations artistiques au travers d’une pièce intitulée « Dora, le petit poney et son amie Mimi, la mitrailleuse ». Elle viennent soumettre le projet à leur principale. 

Situation 1 : Au collège Coursevent

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Situation 2 : Au collège Gainsborough

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Cette réforme donne un peu plus à des établissements scolaires des allures d’entreprises privées, dont le dirigeant décide de la ligne directrice… Sans vouloir lancer un débat dont je ne doute pas qu’il serait passionnant, cela me semble ne pas vraiment cadrer avec l’école de l’égalité prônée par le gouvernement actuel.

(NB : La production tient présenter ses excuses pour la légère erreur de casting quant au rôle des deux principales. On est désolé.)

L’épineuse question du latin

Que dit la réforme ?

Le latin et le grec étaient jusque là des options facultatives. Ils disparaissent tels quels. Désormais, ils deviennent un EPI (« Langues et cultures de l’Antiquité). Ce qui veut dire que si l’EPI est effectué dans l’établissement (il faut en effet effectuer 6 sur 8) tous les élèves y auront accès. Oui mais. Mais ils devront partager leurs heures avec une autre matière, l’Histoire par exemple, qui elle, garde des heures « dédiées », durant lesquelles le prof ne fera QUE de l’Histoire. Il sera donc difficile, dans cette configuration, d’approfondir un minimum les connaissances en langues anciennes des élèves.
La loi a prévu le coup – maligne, cette loi – avec un « enseignement complémentaire » de  deux heures par semaine, durant lesquelles on ne fera que du latin.

Oui mais. (encore une fois)

Cet enseignement est facultatif, ce sera à chaque collège de décider s’il le propose ou pas. Et proposer deux heures par semaine aux latinistes amputera de beaucoup les heures d’autonomie (mais si, rappelez-vous, ces fameuses heures « libres » dont les collèges disposent comme ils le souhaitent), et il y a fort à parier que les conseils d’administration préfèrent attribuer ces heures à d’autres projets qui concerneront l’ensemble des élèves. Quelle que soit la façon dont on tourne la question, l’enseignement du latin et du grec est en mauvaise posture, qu’il devienne un « saupoudrage » de connaissances en EPI ou un enseignement complémentaire difficile à obtenir.

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Le souci des langues vivantes

Que dit la réforme ?

Que les langues vivantes, c’est cool. C’est très très cool, et qu’il faut commencer super tôt. Genre en CP pour LV1 (langue vivante 1, en général l’anglais) et en 5ème pour la LV2. Connaissant le niveau proverbialement faible des français en langues étrangères, on peut à bon droit penser que l’idée est intéressante.
Mais par trop simpliste.

Comme le dit la meilleure blogueuse prof de la création, ce n’est pas en faisant commencer un môme plus tôt dans l’apprentissage des langues qu’on améliorera son niveau. Tout dépend de son schéma cognitif, de son profil, de ses difficultés… Je glisserais également entre parenthèses que, dans certaines zones – comme au collège Ylisse – le français est AUSSI une langue étrangère pour certains mômes… De plus, le fantôme de Kafka plane sur cette partie de la réforme : en effet, il est prévu, pour disposer de suffisamment de temps pour enseigner la LV2 en 5ème… que l’on retire du temps d’enseignement à la LV1. Je vous laisse imaginer les dégâts causés par ce réajustement et la tête des professeurs de langue.
Qui plus est, l’enseignement des langues en primaire est un point noir depuis longtemps, il est souvent difficile de trouver des professeurs qualifiés et motivés. Pour une réforme qui prône l’égalité, on risque de se retrouver dans une situation exactement inverse : les élèves issus de milieux difficiles risquent de perdre pied en se retrouvant aux prises avec une nouvelle langue dès la cinquième tandis que les chiards plus favorisés, déjà familiarisés avec les idiomes étrangers se retrouveront ravis de commencer plutôt l’espagnol, l’italien ou le russe.

L’application de la réforme

J’aborde ici un sujet plus général, mais cette réforme est présentée aux enseignants comme un grand nombre de ses soeurs : on demande aux profs d’enseigner d’une nouvelle façon, sans leur donner les outils nécessaires. Des textes sont publiés dans des termes plus ou moins absurdes dont se gausse la presse. Pendant ce temps, ni formation, ni explications claires sur ce que l’on attend de nous. Celles-ci arriveront plus tard, alors que tout le monde tente de se dépatouiller un peu n’importe comment de ce que l’on attend de nous.

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Un peu comme ça en fait.

Et bien entendu, pendant que nous jouons aux apprentis-sorciers, ce sont les mômes qui continuent à en pâtir.

D’autres points continuent à poser problème, telle que l’annualisation des horaires d’Éducation Musicale et d’Arts Plastiques, mais ne disposons pas assez d’informations dessus, je ne m’étendrai pas sur le sujet.

Pour conclure

J’ai la naïveté de croire que cette réforme ne se fait pas dans un souci d’économie d’heures à payer aux enseignants ou dans une volonté de mettre les collèges en coupe réglée. Cependant, j’avoue que, malgré les points positifs que j’ai souligné précédemment, cette réforme me fait très peur. Les approximations et les inégalités qu’il n’est pas alarmiste d’anticiper me laissent à penser que le fossé, loin de se combler entre les élèves, risque de s’ouvrir encore un peu plus.

Et je finirai sur une note d’agacement. Notre ministre de l’Education Nationale actuelle n’a eu de cesse de fustiger le collège qui ennuie. L’autre jour, on m’a proposé une formation intitulée « Cessons de démotiver les élèves » (ce qui implique que nous le faisons). Le collège, attaqué de toutes parts depuis des années finit par avoir honte de lui et de courir après l’approbation des parents et des enfants. Le collège me fait penser à un jeune prof qui va acheter la paix sociale en passant des films, proposant des évaluation de rattrapage dès que quelques élèves ont des notes trop basses ou cherchant désespérément à plaisanter avec les mômes dans l’espoir d’établir une « complicité ». Mais la démagogie auprès des élèves, comme auprès des adultes, ne suscite généralement que gêne et mépris. Oui notre but est de faire réussir les élèves, de les motiver, de rendre les savoirs le plus accessible possible.
Mais il est aussi de notre rôle d’être honnête intellectuellement : l’effort, le labeur et le découragement sont des moments incontournables de l’apprentissage, être élève, être humain, c’est faire face à ces difficultés, avec l’aide de personnes qui vous y aideront. Mais vouloir supprimer, purement et simplement ces moments de la vie, c’est l’une des pires arnaques mentales de ces dernières années.

Réformons le collège. Avec du co-enseignement pourquoi pas. Formons les enseignants à ces outils. Proposons plus de projets aux élèves, soyons à leur écoute, bien entendu. Mais ne bradons pas les connaissances que nous voulons faire acquérir. Elles sont précieuses parce qu’elles ne sont pas évidentes. Et la réforme du collège sera efficace le jour où tous les mômes se lanceront sur le chemin terriblement difficile qui mène à leur vie d’adulte en sachant que le voyage sera éreintant, épuisant, mais que la route est belle et le but est à portée de main.

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Ce sont sur ces fortes paroles que nos charmantes reporters partent sur leur fier destrier vers de nouvelles aventures.

Références :

– Le site de l’Education Nationale

– Le site du Figaro 

– Le site du Parisien

– Le blog de Princesse Soso

– Le site du Monde

Le site de Sud Education 89

– Le site de l’UNSA

Et un grand merci aux géniaux acteurs de ce reportage :

– Misturu Kirijo dans le rôle de la cobaye des hormones de croissance

– Bowser, roi des Koopas dans le rôle du prof à qui on ne la fait pas

– Link, héros d’Hyrule, dans le rôle du prof d’EPS

– Sheik le ninja dans le rôle d’un des élèves de la pyramide

– Sylvanas Coursevent dans le rôle de la principale choupi

– Aerith Gainsborough dans le rôle de la principale méchante

– Rarity dans le rôle du fier destrier

– Mes deux lapins

– Et bien entendu, les inénarrables Peach et Zelda

La réforme du collège, épisode 2

Résumons.

Dans l’épisode précédent, nous nous sommes penchés sur ce qui agite le monde de l’Éducation Nationale actuellement : la réforme du collège 2016. Maintenant que nous savons à peu près en quoi elle consiste, il est temps de donner la parole aux deux camps en présence dans cette histoire tarabiscotée : les défenseurs et les détracteurs de cette loi.

Commençons donc par nous pencher sur les progrès que cette réforme se propose d’apporter au collège, en suivant les traces de nos intrépides investigatrices, Zelda et Peach.

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NB : Aucun hibou géant n’a été blessé pendant la réalisation de ce reportage. 

I. Plus d’autonomie pour les établissements

Voici comment se décide l’organisation de l’emploi du temps d’un collège. Chaque établissement dispose d’un certain nombre d’heures payées que lui remet le Ministère de l’Education Nationale et qu’il doit répartir :

– En heures obligatoires : par exemple, tous les élèves de 6ème de France doivent aujourd’hui avoir 4 heures de maths par semaine minimum.

– En autonomie (ou marge) : ce sont les heures qui restent après répartition des heures obligatoires et qui permettent de faire tout un tas d’autres choses. Par exemple les fameux clubs musique où vous vous prenez pour Beyoncé le temps d’un midi, l’aide aux devoirs (aide précieuse ou menace des parents : « Si tu ne travailles pas mieux, je t’inscris à l’aide aux devoirs, de 17 à 18h ! »)

Actuellement, ces heures d’autonomie constituent 5,5% de l’emploi du temps des élèves. La réforme du collège se propose de porter cette autonomie à 20%. En effet, les EPI (dont j’ai parlé dans le premier article) seraient compris dans cette répartition.

Dans les faits, ça veut dire quoi ?

Qu’en fonction de son public, un collège pourrait utiliser ces heures d’autonomie pour proposer des cours en petits groupes (en divisant par exemple une heure de cours à 28 élèves en 2 heures à 14 élèves chacune), créer des clubs, ou proposer différents EPI.

Du coup, le collège peut s’adapter aux spécificités de son public.

Exemple 1 : Au collège Coursevent, établissement plutôt pépère, on profite des heures d’autonomie pour créer un club costumes. 

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Retrouveras-tu Peach et Zelda dans leurs astucieux déguisements, crées au club suscité ?

Exemple 2 : Au collège Gainsborough, un brin plus difficile, les élèves peuvent profiter des heures d’autonomie pour avoir davantage de cours en petit groupe.

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Avec en plus la création de 4000 postes promise par la ministre, les petites perturbatrices auront droit à des cours avec M. Bowser, spécialiste des classes agitées.

II. Les EPI et le co-enseignement

C’est un problème objectivement reconnu dans le milieu du collège, et que j’ai déjà évoqué : les enseignants sont extrêmement isolés dans leurs salles. Il peut s’écouler des années sans qu’un regard extérieur ne se pose sur leur travail ou qu’ils ne bossent en équipe. La mise en place des EPI peut remédier à ce problème. Il s’agit en effet de mêler les discipline et de mener les heures à deux enseignants. Le bénéfice est double :

– Pour les mômes, qui verront enfin la cohérence entre les différentes matières… par exemple matérialiser une pyramide maya dans un EPI maths-histoire, ça a quand même plus de gueule que de la voir bêtement dessinée dans un livre d’Histoire. Et que savoir multiplier, soustraire et proportionnaliser (oui, je sais que ça n’existe pas), ça peut aider à faire en sorte que, du haut de ces monuments, 40 siècles nous contemplent plutôt qu’ils nous tombent sur la tronche.
Les matières dites « secondaires » telles que l’EPS, l’Education Musicale et les Arts Plastiques (chez nous on appelle ça « matières de bas de bulletin », je vous laisse imaginer l’ambiance), peuvent bénéficier de l’aura d’une matière « importante » en EPI, tandis que le français, ce vieux truc chiant, aura tout de suite l’air plus fun si on l’étudie dans la salle de musique.

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– Pour les profs. Parce que, mine de rien, bosser à deux, c’est vachement formateur. On en apprend davantage, non seulement sur ses collègues mais également sur soi-même et sur la classe qu’on a en face de soi. Qui sait, peut-être les monstres de 5ème Pampa sont peut-être adorables en Histoire-Géo devant l’évocation de Charles Quint ou en EPS, quand on les fait participer à un tournoi de handball (c’est une blague hein. Les Cinquième Pampa sont TOUJOURS pénibles).
Être prof consiste à se former en permanence. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est notre lettre de mission. Et avoir le privilège de pouvoir bosser avec des collègues que l’on a choisi – car il y a toutes les chances que les projets qui se monteront se fassent aussi par affinités – me semble extrêmement bénéfique pour notre progression.

Je pense enfin aux jeunes collègues, balancés dans le boulot avec une formation qui, ne nous voilons pas la face, est loin d’être suffisante. Faire ses premiers pas dans la jungle de l’enseignement avec un collègue plus expérimenté capable d’un regard critique et bienveillant sur ses cours, est une chance.

De fait, peut-être les visites des inspecteurs, souvent vécues comme de véritables traumatismes, seront-elles moins pénibles : il ne s’agira jamais que d’un intervenant de plus dans la salle de classe.

III. Un collège un peu plus humain

Je me rappelle d’un chef d’établissement parlant du « petit confort » des élèves et des enseignants. Je ne pense pas qu’il existe de « petit confort » dans une journée au collège qui, malgré tout ce que l’on peut dire, représente une sacrée épreuve mentale (reste concentré 6 heures quand on t’assène des savoirs totalement hétéroclites) ou physique (reste assis à nouveau 6 heures… ou debout, d’ailleurs, si tu es prof). La proposition d’une heure et demie de pause dans tous les collèges semble cohérente, évitant des situations assez croquignoles durant lesquelles des élèves pratiquant des options sur le temps de midi, par exemple, dispose royalement d’un quart d’heure pour manger (une demie heure en théorie, mais bon, il faut sortir de cours, faire la queue au self et bêtement absorber les aliments.) Je vous laisser imaginer l’après-midi…)

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Attention les enfants, ne courez pas avec une épée comme Monsieur Link, sauf si vous êtes un héros légendaire avec un bonnet ridicule.

De la même façon, inviter les élèves à s’impliquer davantage dans leur scolarité par le biais de diverses instances peut être une excellente façon de lutter contre le « clientélisme » dont de nombreux enseignants souffrent : des élèves passifs, qui attendent que le collège leur apporte tout ce qu’ils souhaitent : savoir, orientation, voyages… Impliquer les mômes, leur faire comprendre que tout ne va pas de soi est essentiel.
Cela vaut également pour la famille. La mise en place d’un livret scolaire numérique facilement consultable ne réglera bien entendu pas tous les problèmes mais améliorera peut-être le suivi qu’on les parents de la scolarité de leurs enfants. Tout ce qui implique les responsables d’un môme dans ses apprentissages est bon à prendre.

Voici les points qui paraissent les plus bénéfiques dans cette réforme du collège. À nouveau, tant qu’elle n’a pas été appliquée pendant un certain temps, il sera difficile d’en mesurer les effets. Cependant, il semble que plusieurs points vont dans le sens de l’intérêt tant des élèves que des enseignants et des parents… Mais hélas, les inconvénients de cette loi pointent leur museau depuis un bon moment et il est temps de les examiner… Au prochain épisode !

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Références (les sites géniaux et moins géniaux m’ayant permis de bâtir cet article) :

– Le site de l’Education Nationale

– Un site très complet et très critique sur la réforme du collège

Le site de l’Express

– Le site du syndicat SE-UNSA, syndicat en faveur de la réforme