La réforme du collège, épisode 3

Courage, chers lecteurs.

Courage, car après avoir découvert les arcanes de la réforme du collège 2016, après en avoir exploré les vertes vallées des avantages, voici venu le temps, non pas des rires et des chants, mais du côté obscur… En effet, il ne vous aura pas échappé que si l’on parle de ladite réforme dans les médias, c’est surtout pour s’en plaindre. Nous allons donc tenter de comprendre les réserves – euphémisme – exprimés par enseignants, députés et parents d’élèves. N’ayez pas peur, tout se fera toujours sous la prudente supervision de nos enquêtrices de choc, dont le professionnalisme n’est plus à démontrer.

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Il suffit de rentrer « réforme du collège » dans un moteur de recherche quelconque pour tomber sur des articles dans ce goût-là. 

Pourquoi ça grogne ?

Parce que cette réforme propose des changements qui semblent parfois peu réfléchis.

Prenons l’exemple des EPI (j’en parlais dans mon premier article, rappelez-vous, il s’agissait de ces enseignements interdisciplinaires, durant lesquels, deux enseignants travaillent sur un projet. La loi prévoit que chaque établissement doit en mettre six en place, de façon obligatoire. Cela soulève d’emblée deux problèmes :

– OUI le co-enseignement (le fait d’enseigner à plusieurs) est une pratique intéressante et bénéfique… Quand le profil de la classe s’y prête et que l’on sait que les élèves y trouveront leur compte. J’évoquais dans un article précédent ma méfiance face à la « pensée magique » : en gros, la découverte d’un outil pédagogique est parfois érigé en dogme. Tous les profs doivent l’appliquer en permanence. Cette façon de penser est non seulement simpliste mais aussi contre-productive : il existera dans l’année des moments où les EPI ne seront pas pertinents (je pense notamment aux troisièmes en fin d’année qui ont besoin de cours très spécifiques pour assurer une sortie sereine du collège ou à nombreuse classe de quatrièmes qui ont souvent besoin d’un encadrement très rigoureux et spécifique). Les EPI peuvent constituer une chance, mais les ériger en dogme en vient à annuler leur intérêt.

– De plus, les EPI introduiront forcément une concurrence entre profs qui souhaiteront parfois travailler sur le même, les mêmes niveaux… et qui décide de l’attribution des EPI ? Le principal. (bon le conseil pédagogique présidé par le principal, mais dans les faits…) Ce qui risque de donner des situations un brin tendues, comme celles-ci.

Zelda et Peach souhaitent monter en 5ème l’EPI Culture et Créations artistiques au travers d’une pièce intitulée « Dora, le petit poney et son amie Mimi, la mitrailleuse ». Elle viennent soumettre le projet à leur principale. 

Situation 1 : Au collège Coursevent

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Situation 2 : Au collège Gainsborough

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Cette réforme donne un peu plus à des établissements scolaires des allures d’entreprises privées, dont le dirigeant décide de la ligne directrice… Sans vouloir lancer un débat dont je ne doute pas qu’il serait passionnant, cela me semble ne pas vraiment cadrer avec l’école de l’égalité prônée par le gouvernement actuel.

(NB : La production tient présenter ses excuses pour la légère erreur de casting quant au rôle des deux principales. On est désolé.)

L’épineuse question du latin

Que dit la réforme ?

Le latin et le grec étaient jusque là des options facultatives. Ils disparaissent tels quels. Désormais, ils deviennent un EPI (« Langues et cultures de l’Antiquité). Ce qui veut dire que si l’EPI est effectué dans l’établissement (il faut en effet effectuer 6 sur 8) tous les élèves y auront accès. Oui mais. Mais ils devront partager leurs heures avec une autre matière, l’Histoire par exemple, qui elle, garde des heures « dédiées », durant lesquelles le prof ne fera QUE de l’Histoire. Il sera donc difficile, dans cette configuration, d’approfondir un minimum les connaissances en langues anciennes des élèves.
La loi a prévu le coup – maligne, cette loi – avec un « enseignement complémentaire » de  deux heures par semaine, durant lesquelles on ne fera que du latin.

Oui mais. (encore une fois)

Cet enseignement est facultatif, ce sera à chaque collège de décider s’il le propose ou pas. Et proposer deux heures par semaine aux latinistes amputera de beaucoup les heures d’autonomie (mais si, rappelez-vous, ces fameuses heures « libres » dont les collèges disposent comme ils le souhaitent), et il y a fort à parier que les conseils d’administration préfèrent attribuer ces heures à d’autres projets qui concerneront l’ensemble des élèves. Quelle que soit la façon dont on tourne la question, l’enseignement du latin et du grec est en mauvaise posture, qu’il devienne un « saupoudrage » de connaissances en EPI ou un enseignement complémentaire difficile à obtenir.

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Le souci des langues vivantes

Que dit la réforme ?

Que les langues vivantes, c’est cool. C’est très très cool, et qu’il faut commencer super tôt. Genre en CP pour LV1 (langue vivante 1, en général l’anglais) et en 5ème pour la LV2. Connaissant le niveau proverbialement faible des français en langues étrangères, on peut à bon droit penser que l’idée est intéressante.
Mais par trop simpliste.

Comme le dit la meilleure blogueuse prof de la création, ce n’est pas en faisant commencer un môme plus tôt dans l’apprentissage des langues qu’on améliorera son niveau. Tout dépend de son schéma cognitif, de son profil, de ses difficultés… Je glisserais également entre parenthèses que, dans certaines zones – comme au collège Ylisse – le français est AUSSI une langue étrangère pour certains mômes… De plus, le fantôme de Kafka plane sur cette partie de la réforme : en effet, il est prévu, pour disposer de suffisamment de temps pour enseigner la LV2 en 5ème… que l’on retire du temps d’enseignement à la LV1. Je vous laisse imaginer les dégâts causés par ce réajustement et la tête des professeurs de langue.
Qui plus est, l’enseignement des langues en primaire est un point noir depuis longtemps, il est souvent difficile de trouver des professeurs qualifiés et motivés. Pour une réforme qui prône l’égalité, on risque de se retrouver dans une situation exactement inverse : les élèves issus de milieux difficiles risquent de perdre pied en se retrouvant aux prises avec une nouvelle langue dès la cinquième tandis que les chiards plus favorisés, déjà familiarisés avec les idiomes étrangers se retrouveront ravis de commencer plutôt l’espagnol, l’italien ou le russe.

L’application de la réforme

J’aborde ici un sujet plus général, mais cette réforme est présentée aux enseignants comme un grand nombre de ses soeurs : on demande aux profs d’enseigner d’une nouvelle façon, sans leur donner les outils nécessaires. Des textes sont publiés dans des termes plus ou moins absurdes dont se gausse la presse. Pendant ce temps, ni formation, ni explications claires sur ce que l’on attend de nous. Celles-ci arriveront plus tard, alors que tout le monde tente de se dépatouiller un peu n’importe comment de ce que l’on attend de nous.

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Un peu comme ça en fait.

Et bien entendu, pendant que nous jouons aux apprentis-sorciers, ce sont les mômes qui continuent à en pâtir.

D’autres points continuent à poser problème, telle que l’annualisation des horaires d’Éducation Musicale et d’Arts Plastiques, mais ne disposons pas assez d’informations dessus, je ne m’étendrai pas sur le sujet.

Pour conclure

J’ai la naïveté de croire que cette réforme ne se fait pas dans un souci d’économie d’heures à payer aux enseignants ou dans une volonté de mettre les collèges en coupe réglée. Cependant, j’avoue que, malgré les points positifs que j’ai souligné précédemment, cette réforme me fait très peur. Les approximations et les inégalités qu’il n’est pas alarmiste d’anticiper me laissent à penser que le fossé, loin de se combler entre les élèves, risque de s’ouvrir encore un peu plus.

Et je finirai sur une note d’agacement. Notre ministre de l’Education Nationale actuelle n’a eu de cesse de fustiger le collège qui ennuie. L’autre jour, on m’a proposé une formation intitulée « Cessons de démotiver les élèves » (ce qui implique que nous le faisons). Le collège, attaqué de toutes parts depuis des années finit par avoir honte de lui et de courir après l’approbation des parents et des enfants. Le collège me fait penser à un jeune prof qui va acheter la paix sociale en passant des films, proposant des évaluation de rattrapage dès que quelques élèves ont des notes trop basses ou cherchant désespérément à plaisanter avec les mômes dans l’espoir d’établir une « complicité ». Mais la démagogie auprès des élèves, comme auprès des adultes, ne suscite généralement que gêne et mépris. Oui notre but est de faire réussir les élèves, de les motiver, de rendre les savoirs le plus accessible possible.
Mais il est aussi de notre rôle d’être honnête intellectuellement : l’effort, le labeur et le découragement sont des moments incontournables de l’apprentissage, être élève, être humain, c’est faire face à ces difficultés, avec l’aide de personnes qui vous y aideront. Mais vouloir supprimer, purement et simplement ces moments de la vie, c’est l’une des pires arnaques mentales de ces dernières années.

Réformons le collège. Avec du co-enseignement pourquoi pas. Formons les enseignants à ces outils. Proposons plus de projets aux élèves, soyons à leur écoute, bien entendu. Mais ne bradons pas les connaissances que nous voulons faire acquérir. Elles sont précieuses parce qu’elles ne sont pas évidentes. Et la réforme du collège sera efficace le jour où tous les mômes se lanceront sur le chemin terriblement difficile qui mène à leur vie d’adulte en sachant que le voyage sera éreintant, épuisant, mais que la route est belle et le but est à portée de main.

Capture d’écran 2015-05-06 à 20.57.51

Ce sont sur ces fortes paroles que nos charmantes reporters partent sur leur fier destrier vers de nouvelles aventures.

Références :

– Le site de l’Education Nationale

– Le site du Figaro 

– Le site du Parisien

– Le blog de Princesse Soso

– Le site du Monde

Le site de Sud Education 89

– Le site de l’UNSA

Et un grand merci aux géniaux acteurs de ce reportage :

– Misturu Kirijo dans le rôle de la cobaye des hormones de croissance

– Bowser, roi des Koopas dans le rôle du prof à qui on ne la fait pas

– Link, héros d’Hyrule, dans le rôle du prof d’EPS

– Sheik le ninja dans le rôle d’un des élèves de la pyramide

– Sylvanas Coursevent dans le rôle de la principale choupi

– Aerith Gainsborough dans le rôle de la principale méchante

– Rarity dans le rôle du fier destrier

– Mes deux lapins

– Et bien entendu, les inénarrables Peach et Zelda

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8 réflexions sur “La réforme du collège, épisode 3

  1. Aaaaah, mais c’est quoi cette idée encore ?!

    Ce qui m’énerve surtout c’est la suppression du latin et du grec. (Je parle en tant que personne qui passe sont bac de grec ancien dans très exactement une semaine et qui sature de génitifs absolus, d’infinitifs déclinés et de participes de toutes les formes et de toutes les couleurs). Au-delà de l’aspect « protection du capital culturel et des bases de notre civilisation » (quand même), ce que je trouve horripilant, c’est le motif invoqué pour cette suppression.
    « Élitisme ».

    Nan mais sérieux ?
    Alors déjà, ce n’est PAS élitiste dans la mesure où absolument tout le monde a la capacité matérielle de s’inscrire en latin/grec. Déjà. Donc pas de sélection au fric ni rien. Bon.
    Et après ? Ce ne sont pas des matières qui demandent un talent particulier. Je veux dire, initier à la poésie où à la peinture sur bambous, ça peut être élitiste dans la mesure où on n’est pas tous également doués dans ce domaine. Mais le latin et le grec (surtout le grec, enfin je parle de ce que je connais), demandent avant tout du travail. Alors si dans la vie ton kiff c’est de lire Platon dans le texte (je juge pas) (haha), tu peux. Mais apprendre les déclinaisons ne requièrent pas des compétences particulières, juste de la mémoire, enfin comme en COURS normalement hein. Et du travail. Parce que c’est ça, surtout. Ça représente du travail.

    Exactement comme les options euro (ah bah tiens, j’ai passé mon oral d’anglais euro il y a cinq heures, coïncidence ?). Ça demande avant tout un investissement personnel, et pardon mais si on a envie de bosser et de s’en sortir… je ne vois pas pourquoi on n’en aurait pas le droit ! C’est complètement ridicule. Sans compter que ça peut rapporter des points.

    Bref. C’est ridicule, d’autant plus que ce n’est pas en supprimant le grec et le latin qu’il n’y aura plus de classes « élitistes ». Ce seront les options chinois, Sciences Po, russe… en gros tous les cours optionnels qui demandent une volonté et un investissement personnel.

    Voilà. J’ai fini. Je me tais 🙂

    1. lili

      L’élitisme n’est pas un problème réductible aux choix individuels. L’élitisme est une direction prise par un système.

      Que, individuellement, des élèves puissent d’inscrire à des cours de grecs ou de latin, personne ne le remet en question.

      Que, de manière structurelle, se soit les élèves qui sont déjà à l’aise avec le français qui s’y inscrivent, cela relève d’une dynamique élitiste de l’éducation.

      Les options profitent toujours à ceux qui n’ont pas (trop) de difficultés à suivre les cours de bases. Et je ne parle pas que des difficultés d’apprentissages. Certains élèves doivent aller chercher le petit frère ou la petite soeur à l’école primaire d’à côté parce que les parents n’ont pas l’argent pour payer la nounou. Ces élèves là ne peuvent pas rester pour les options, souvent en fin de journée. Vous comprenez ce que c’est l’élitisme maintenant ?

      1. Je comprends bien ce que vous dites. Mais on ne peut pas réduire tout un enseignement à une question de conditions pratiques ! Chacun a un mode de vie différent, et je trouve ça juste ridicule de supprimer un enseignement sous prétexte que « tout le monde ne peut pas y participer ».

        Tout le monde ne le peut pas, mais surtout tout le monde ne le veut pas, sans jugement moral aucun de ma part. 🙂
        Je tiens aussi à signaler que je suis dans un lycée de ZEP, et que de très nombreuses structures sont mises en place pour aider les élèves en difficulté : des études du soir, des stages…

        Et puis, j’ai vu que les cours de latin (dans mon lycée, bien entendu), sont en général proposés le samedi ou pendant la pause de midi. C’est le cas de la section européenne anglais aussi. Donc non, toutes les options ne sont pas en fin de journée 🙂

      2. Selemion

        Le problème est bien là : à partir du moment où il y a option facultative, il y a forcément des gens qui ne peuvent pas participer parce qu’ils n’ont pas les moyens matériels, le temps ou l’envie, etc. Parce que le fait que ça soit facultatif fait qu’on ne peut pas arranger ces options en fonction de tous les gens qui pourraient vouloir y participer et qu’on ne peut pas non plus allouer des fonds et des heures dès qu’un seul élève a envie de suivre une option. L’élitisme se crée dont simplement parce que ce ne sont pas des cours obligatoires.
        Vu le nombre d’options et de matières intéressantes à étudier, que peut-on faire, que doit-on faire ? Les passer toutes en cours obligatoires n’effleure l’esprit de personne, et pour cause, mais en quoi les supprimer ou les édulcorer sont de bonnes idées ?
        (et oui, les cours de langues anciennes le midi ça se fait)

  2. Lucile

    Pardon, mais je vois vraiment pas bien en quoi le chinois et le russe sont plus élitistes que le latin et le grec (??). Et même en admettant que ce soit vrai, c’est fallacieux comme argument (Plurium interrogationum, je pense). Je trouve le dernier paragraphe plutôt malhonnête, voilà, bisous.

  3. Selemion

    Thelema dit que « si les options latin et grec sont supprimées », d’autres matières optionnelles seront à leur tour accusées (sans fondement) d’être élitistes. Elle ne donne pas un point de vue personnel sur le chinois et le russe mais cite simplement d’autres matières optionnelles moins courantes.

  4. Galiana Ph

    Accessoirement cette réforme qui vise à faire mieux au prochain PISA, élimine 1/4 des enseignements de Technologie en 3eme. On passe de 2H hebdo à 1h30 hebdo dans un silence assourdissant alors que cette discipline déjà sinistrée est celle qui s’adresse encore un peu à l’intelligence de la main. Chaque établissement perd environ 6h en Technologie ce qui représente une belle économie d’environ 200 postes sur tout le pays.

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