La quête du CAPES (version remasterisée, avec son Dolby Surrond et commentaires du réalisateur)

le-changement

Mars 2000

« Si vous voulez devenir prof, il vous faut absolument le Feu Sacré. Parce que ce métier… »

Monsieur S. a laissé la phrase en suspens. Je retiens mon souffle, j’attends qu’il termine. Monsieur S. est immensément respecté, pour sa rigueur, sa précision et sa bienveillance. Il est le mentor dont rêve tout élève de Terminale L.

C’est l’une des rares phrases, la seule peut-être qu’il ne termine pas. Du coup, je n’expirerai pas cette idée. Elle rejoint la longue théorie des questions en suspens. L’homme parfait, le prof idéal s’est retrouvé désarmé face à cette simple tâche : décrire son métier.

Et puis…

Ça tourbillonne. En sept ans, j’ai commencé à choisir. À donner de temps à autre un coup de pied histoire d’orienter le flot des événements. Il y a d’abord eu la prépa littéraire – refuge des bons élèves qui ne savent que faire de leurs années étudiantes – où j’ai découvert la vie sociale décantée par les hectolitres de connaissance qu’on nous déverse dessus. École de taille modeste, on vise davantage l’accumulation de savoirs que l’ascension vers de prestigieuses fonctions. Le premier cours d’anglais, la prof – gants de dentelle qu’elle passe pour conclure un improbable croisement entre un 4×4 et une 2CV – nous fait rentrer sous le crâne le monologue de Faust. Jamais oublié depuis. La deuxième semaine, je pleure comme une vache devant Dancer in the Dark. Le troisième mois je tombe amoureux. Année bien remplie. Puis la deuxième prépa. À Paris. Celle qui étrangle et étouffe, celle où l’on tente de vous affiner, de faire de vous ce sabre à tailler les concours. Non. LE concours. ENS ou rien. M. Samovar se découvre plus cuillère à soupe que katana. La prépa le fait sentir, je perds pied et me retrouve échoué, hébété, sur la plage des innombrables échecs de l’élitisme.

J’erre en fac de lettres, je me recouds un peu l’esprit, je découvre Paris qui, jusque-là, se résumait à une chambre d’étudiant, les Jardins du Luxembourg et le lycée Fénelon. À nouveau les choses semblent faire sens. Mais où mènent-elles, je n’en sais rien. Un soir, glandouillage sur un forum de discussion (oui, nous en sommes au Haut Moyen-Âge d’Internet) : un type explique sa joie d’avoir trouvé un boulot. Pointe de honte. Obscurément, je sens que j’ai assez tergiversé : ça suffit les conneries, il serait temps de prendre d’assaut ce que l’on me décrit comme le dernier sésame vers l’âge adulte : la vie active. Et me voilà, après un entretien d’embauche auquel je ne comprends rien,  à tenter de refourguer des abonnements Internet à d’innocentes victimes que je harcèle au retour du travail. Je remarque avec intérêt que les doses d’agressivité que je reçois au quotidien ne tarissent en rien mon espoir débordant en le genre humain. Indice numéro 1.

Ne me voyant cependant pas inonder la France et la Navarre de modems en plastique blanc (Haut Moyen-Âge d’Internet toujours), j’attrape un peu par accident une branche qui passe : j’intègre une troupe de théâtre.
Indice numéro 2 : c’est le bordel et j’aime ça. Crapahuter dans des venelles pavées en jupe, monter un décor entre deux murs, ne pas trop comprendre quand on commence et quand on termine. Et bien sûr, l’adrénaline de la scène. Même quand c’est juste pour une heure, même quand ce n’est pas tout à fait prêt. Cette impression que tout se fait plus net, que tout prend sens.

Et puis les cours de théâtre bien sûr. Parce que monter sur scène ne suffit pas. Et qu’il y a des chiards toujours avide de s’amuser, et des parents anxieux que l’on garde leur progéniture pendant qu’ils sont au marché, le samedi matin. Je ne sais pas comment faire, on ne m’a pas appris. Alors je commence, laborieusement. Je mets les mains dans le cambouis, je vois ce qui fait réagir les mômes, ce qui les passionne. Je teste cette drôle de bête appelée autorité. Et, terrifié, je mène mon petit troupeau vers les représentations de fin d’année. Indice numéro 3.

L’ambiance de troupe me serre à la gorge, je ne me sens pas à l’aise. On est en

Avril 2007

Je ne sais pas pourquoi je l’ai fait. Je n’ai ni le Feu Sacré, ni la motivation, encore moins la formation. Tout ce que j’ai, c’est un faisceau d’indices, quelques élèves de théâtre vraiment heureux et l’envie de prendre ma vie en main. Je me suis inscrit au CAPES. Candidat libre. Totalement libre.

Tellement libre que le jour de la version d’anglais, je remarque avec un intérêt certain que tous les autres participants sortent de leur sac un gros volume.

Bien.

Il y avait donc le droit à un dictionnaire pour cette épreuve. Amusant.

Tellement libre que je découvre l’épreuve d’ancien français. C’est fascinant. Mais je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il faut faire. Je traduis vaguement deux trois trucs avant de sortir en m’étranglant de rire.

Bien entendu, la dissertation ramène d’implacables souvenirs. Je suis peut-être un guignol, mais un guignol surentraîné aux arcanes de l’argumentation, un Prédator de la problématique, un vivant corpus d’exemples. En quelques heures, je bâtis un monstre qui, à lui tout seul, ouvre les portes de l’oral du concours.

J’en suis le premier surpris. Mais après tout, Tours est une jolie ville paraît-il. Je suis juste un peu désolé de faire perdre son temps au jury de grammaire, auprès de qui je m’excuse platement de raconter n’importe quoi, comme me le fait gentiment remarquer une examinatrice.
Entre deux épreuves, je regagne une petite chambre dans laquelle je dévore Ça de Stephen King, en espérant très fort que le clown-araignée-monstre fasse son quatre heures de cette bande d’ados geignards.
Il faut croire que mon exploration de L’île des esclaves a été appréciée. C’est écrit en petit. On pense que je peux faire un prof. Et on m’éjecte dans un coin très vert.

Septembre 2007

C’est Ma Première Classe. Ce sont les quelques que je n’oublierai pas, ce sont les Premiers. J’ai une craie à la main, trois raisons en tête et une flamme minuscule dans la gorge.

Je suis prof par accident. L’un de ceux qu’on caricature, l’un de ceux « qui ne savaient pas quoi faire ».

Alors je décide de créer un appel d’air. J’ai le monologue de Faust gravé dans les neurones, une démarche très assurée en toutes circonstances, même en jupe, une assurance à toute épreuve, même devant le plus grincheux des démarchés téléphoniques. Et le temps d’apprendre.
Ça fait huit ans que je souffle sur cette toute petite flamme. Pour expirer l’air resté en suspens en l’an 2000.

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2 réflexions sur “La quête du CAPES (version remasterisée, avec son Dolby Surrond et commentaires du réalisateur)

  1. Camille

    Bonjour monsieur Samovar,

    Je voulais vous dire merci.

    Je vous suis sur ce blog depuis votre fameux article sur Antoine Compagnon, attendant impatiemment chaque nouvel article de votre part. J’adore votre style d’écriture, la manière dont vous racontez un quotidien a priori banal en le rendant unique. Le métier de prof n’est pas facile, mais vous êtes optimiste et croyez en vos élèves. Et ça, pour moi, c’est le plus important.

    Il se trouve que j’ai passé cette année le Capes en Sciences Economiques et Sociales (que je viens d’obtenir hier), et cette réussite je la dois en partie à vous. En effet, dès que j’avais un moment de doute, un instant de découragement, ou à chaque fois que je me demandais si ce métier que je vise était bien fait pour moi, j’allais sur ce blog et chacun de vos articles venait conforter mon envie de devenir enseignante. Alors oui, je ne serais pas enseignante en collège comme vous, je ne serais peut-être pas confrontée au même type d’élèves, mais la réalité que vous décrivez dans votre blog me motive à faire la même chose. Et cette motivation, elle est indispensable pour tenir une année de concours.

    Je vous remercie donc d’avoir tenu ce blog (et le chouette tumblr qui va avec, bien évidemment), et j’espère que vous le continuerez encore longtemps !

    En vous souhaitant une bonne continuation avec vos futurs élèves.

    Une nouvelle collègue en SES.

    1. H. Samovar

      Bonjour,

      Merci de tout coeur pour ce commentaire. Quelle que soit la source de votre motivation je suis heureux qu’elle vous ait amené dans la grande famille de l’Education Nationale, dans laquelle je vous souhaite la bienvenue !

      Je vous souhaite d’y vivre de belles et improbables aventures… et de vous recroiser à l’occasion !

      Bonnes vacances et bon courage pour la rentrée. 🙂

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