Time And Relative Dimension In Space

original

Note : Cet article expose quelques idées qui, je n’en doute pas, me vaudront une poignée d’injures bien senties, ainsi que la commande de quelques litres de goudron et d’une bonne tonne de plumes. N’hésitez pas à exprimer votre saine colère (ou votre plus grande admiration), via les commentaires. Des bisous !

L’enseignant est un être fascinant qui, avec le temps, développera une ou plusieurs névroses amusantes qui feront la terreur de ses élèves et le bonheur des psychanalystes : on notera entre autres une addiction grandissante aux substances excitantes telles que le café, un inexplicable manque de patience pour les enfants des autres lors des fêtes de famille ou encore une allergie au papier.

Mais surtout, il y a une obsession du temps.

Ça commence au début de l’année, lors de notre palmarès de Cannes à nous : la découverte de l’emploi du temps. Comme lors du vénérable festival, il y a là aussi des rires, lorsqu’on se rend compte que l’on terminera à midi le vendredi, des pleurs quand, pour la cinquième année consécutive, on commence à 8h00 tous les matin et qu’on n’aura pas plus de 30 minutes pour déjeuner et des tentatives de négociation avec le principal-adjoint qui, après avoir reçu huit profs le suppliant de « faire un petit effort » et de mettre ce cours-là là, celui-ci ici et de permuter ces deux-là hésite entre une fuite aux Bahamas ou une reconversion dans la confection de fromages de chèvre au fin fond du Larzac.

« Alors vous les profs, vous êtes obsédés par vos heures ! »

Ce n’est pas une conversation de comptoir, pas le titre d’un magazine écrit en gros caractères, c’est une conversation avec mon père. Bon fils, je décide de me pencher  sur cette remarque qui, en temps normal, me donne simplement envie de changer son émetteur en modèle vivant pour crash-test.

Et le fait est qu’il n’a pas tort. À vrai dire, tout le monde est obsédé par nos heures. L’administration, les médias, les parents d’élèves, ma tatie Jeannine… Et nous bien entendu.

Les arguments sont connus, des deux côtés. À ma droite : les enseignants bossent 18 heures par semaine, jouissent des vacances scolaires et profitent de la coupable indulgence de leurs chefs d’établissement pour aménager leurs journées de boulot à leur guise.
À ma gauche : 18 heures devant élèves nécessitent au minimum autant de temps de préparation, sans compter les copies à corriger. Multiples tâches se rajoutent au travail « de base », des réunions aux entretiens avec les parents d’élèves en passant par les formations et les sorties scolaires, pas vraiment de tout repos.

Du coup, ces fameuses 18 heures se retrouvent chargées d’un poids démentiel, par ceux qui les attaquent comme par ceux qui considèrent qu’elles constituent la somme de ce « travail de l’ombre », jamais reconnu, jamais estimé. Comment, dès lors, ne pas obséder autour d’elles, comment ne pas chercher à les optimiser, les aiguiser, les placer à des moments clés de la journée, où l’on est certain que l’attention des élèves sera maximale ? Et cette recherche d’efficacité sera interprétée comme une volonté d’en faire le moins possible. On ne sort pas de ce cercle vicieux dans lequel s’écoulent, inlassables ces 18 foutues heures.

Pour le briser, peut-être faudrait-il expérimenter une mesure qui a déjà été évoquée, notamment par Ségolène Royal, qui avait rapidement rétropédalé devant les hurlements que son idée avait provoqué… Et qu’elle ne manquera à nouveau pas de provoquer ici mais je m’en moque, je ne suis pas, pour le moment, une ex de notre président. Cette idée est toute simple.

Faire passer le temps de présence des enseignants dans l’établissement à 35 heures.

(je laisse le temps aux membres de l’audience qui ne sont pas présentement décédés de s’équiper de fourches et de torches.)

Cette mesure aurait deux avantages majeurs : planter une bonne poignée de clous dans le cercueil du débat « Prof est-il un métier pour feignasses ou femmes au foyer en mal d’argent ? » et légitimer le travail de l’ombre que j’évoquais plus haut. Bien entendu, elle nécessiterait une refonte en profondeur de l’idée de notre boulot. Refonte qui passerait par plusieurs points :

– La prise en compte du travail hors cours : Je ne parle pas de notre lettre de mission qui évoque déjà le fait que nos responsabilités envers nos élèves se prolongent au-delà de la classe. Je parle d’une prise en compte de tout le monde : les parents d’élèves, notre hiérarchie et nous-même.
Cette année, je passe un nombre non négligeable de quarts d’heures avec quelques princesses de la 4ème Chocobo, à essayer de leur faire comprendre que, oui, ce que nous faisons à un sens, que non, faire le mur pour voir la dernière saison des « Marseillais » n’est pas une priorité.
J’ai également appris par coeur le code permettant d’anonymer mes appels de portable, étant donné que les heures passées au téléphone avec les parents d’élèves se comptent, en fin d’année en dizaines et qu’appeler en se servant du téléphone du collège nécessite un procédé un tout petit peu plus compliqué que l’ouverture des portes de Fort Knox.
Je ne compterai bien entendu pas les entretiens hebdomadaire avec le CPE de ma classe durant lequel nous étudions chaque élève cas par cas, afin de comprendre la baisse de résultats de Karen, les bavardages soudains de Clive ou les progrès fulgurants d’Hanna.

Ces moments constituent une partie tout aussi importante de notre mission que la construction des savoirs en interaction avec des élèves (c’est l’expression de crâneur pour dire « faire cours ») ou la préparation desdits cours. Et devoir les caser entre deux heures de français ou recevoir les parents d’élèves entre une porte et une plante verte parce « qu’on n’a pas le temps », c’est nuire tant à notre boulot qu’aux élèves. Ce travail nécessite d’être reconnu et intégré dans l’emploi du temps des profs.

Bien entendu, cette nouvelle optique de travail nécessiterait une sanctuarisation des 18 heures de cours devant élèves (je vois déjà quelques principaux chafouins se frotter les mains sinon). Mais ces 18 heures deviendraient une partie de notre travail. Peut-être seraient-elles alors abordées avec un peu plus de sérénité.

– La mise en place d’un véritable environnement de travail pour les enseignants, les élèves et les parents : Les tâches que j’évoquais à l’instant ne peuvent s’accomplir n’importe où, pas plus que la correction de copies ou la préparation de cours. Il me semble aberrant que tous les bahuts ne disposent pas de vraies salles de travail, dotées d’un équipement follement high-tech, tel qu’un bureau, un ordinateur et un téléphone avec le fil qui fait des noeuds.
On m’opposera que la salle des profs est fait pour ça, ce à quoi je partirai du rire franc et jovial qui me caractérise. La salle des profs est un lieu essentiel de la vie du bahut, mais avant tout parce qu’il est un endroit de socialisation. Endroit où l’on relâche la pression, potine, discute sur un coin de table. Sauf exception (pièce de 150 mètres carrés), ce n’est pas là que l’on peut se concentrer sur son travail. Si nous passons autant de temps aux tâches « péri-cours » que devant des élèves, disposer d’espaces dédiés devient essentiel.

Qui plus est, il me semble nécessaire que tout établissement mette à disposition des parents d’élèves une salle d’entretien. Les gouvernements qui se sont succédés n’ont eu de cesse de réclamer une plus grande place de la famille dans l’éducation de leurs enfants. Cette place doit être aussi spatiale qu’intellectuelle. Recevoir les parents dans une pièce dédiée plutôt que dans la salle de classe qui n’a pas encore été nettoyée, sous la lumière des néons me semblerait une façon plus apaisée d’entrer en relation. Rêve ultime, c’est le genre d’endroit dans lequel on pourrait peut-être entreposer un brin de documentation, afin que l’on puisse traduire certains termes quelques peu barbares aux oreilles de gens étrangers au sérail de l’Éducation Nationale, tels que Seconde GT, REP, CHAM ou EPI.

Les profs ne seraient plus de passage dans le bahut, ce qui permettrait peut-être d’y travailler de façon plus posée.

– Un accompagnement des élèves encore plus poussé : C’était l’année dernière au Collège Criméa. La principale adjointe la plus géniale de l’Histoire de la Création avait mis en place un projet un peu dément. 2 heures par semaine, quatre profs recevaient au maximum huit élèves pour parler de leurs projets (ou non-projets) d’orientation. C’était un travail laborieux, délicat et minutieux. Comprendre leurs goûts  sans basculer dans la psychanalyse de comptoir, leur ouvrir un maximum de portes en tenant compte des inévitables bulletins et surtout les responsabiliser. Refuser de choisir pour eux, de donner les clés. Ces heures ont été parmi les plus intenses, les plus compactes de ma carrière. Des heures qui cherchaient à effacer jusqu’au souvenir de ce genre de dialogue :

« Tiens, j’ai vu Chaco l’autre jour à la station de RER.
– Ah, il a eu son Bac Pro Commerce du coup.
– Ouais, avec mention.
– Génial et il fait quoi là ?
– Rien.
– Rien ?
– Rien, il traîne dans la Cité.
– C’était couru en même temps.
– Yes. Il reste des fraises tagada ? »

Des heures qui ne devraient pas être réservées à des troisièmes perdus dans leur orientation. Des moment qu’on accorde trop rapidement, à la fin du cours, ou bien en serrant les dents, quand des parents nous ont demandé à venir un jour où l’on a pas cours. Tout le monde en bénéficierait. Les mômes en difficulté, bien sûr, mais aussi les « moyens invisibles », qui auraient, eux aussi, droit à un peu de notre regard. Et ceux qui s’en sortent, et qui pourraient causer de leurs envies et de leurs projets. Ces heures serviraient tout simplement à faire du collège autre chose que ce bateau peu étanche dans lequel chacun écope dans son coin.

   J’ai parfaitement conscience qu’il n’y a aucune chance pour que cette idée soit jamais sérieusement abordée et encore moins appliquée. Mais je me dis qu’elle pourrait valoir le coup. Pour les chiards, pour leurs parents. Et bien entendu pour nous, les profs. Pour moi. Parce que quand je rentrerais le soir, je n’aurais presque plus de devoirs. Parce que je pourrais fermer la porte, poser mon sac de cours et ne plus être prof. Parce que ma dernière pensée avant de dormir ne serait peut-être pas pour la pertinence de l’étude du conditionnel dans le chapitre que j’ai entamé ou le dossier d’orientation post-brevet d’Anita.
Peut-être, tout simplement, le temps serait-il moins sauvage. Apprivoisé.

big_ball_of_wibbly_wobbly_time_y_wimey_stuff_by_jnapier99-d5nk70r

Publicités

3 réflexions sur “Time And Relative Dimension In Space

  1. Anne de Toulon

    Je ne ferai pas partie de ceux qui sortent les fourches et les torches… Un des plaisirs de notre métier est d’avoir une certaine liberté d’organiser notre temps (hors 18h devant élève) comme on le souhaite. Si on préfère aller faire du sport, faire ses courses ou prendre un bouquin pendant les heures où nous ne sommes pas devant élèves, et bosser (préparer les cours, corriger les copies) de 20h à minuit, ça ne regarde que nous, et c’est bien plaisant parfois. Mais il est vrai que ça simplifierait beaucoup de choses si on pouvait tout faire au bahut : logistiquement et psychologiquement (enfin, débrancher le cerveau quand on rentre et ne pas ramener le travail à la maison !). Mais quand on voit que, dans mon lycée (150 profs), on dispose en tout et pour tout d’une immense salle des profs avec trois tables de travail constamment encombrées de paperasses, en total open space (bonjour la concentration), de 4 ordinateurs (dont l’un n’est pas relié à l’unique imprimante, qui ne fonctionne de toute façon qu’avec un système de codes là aussi digne de Fort Knox), d’un vague cagibi (pompeusement baptisé « labo de lettres ») dans lequel on entrepose trois dictionnaires en ruines et quelques manuels, on se dit qu’on est trèèèèèès loin de pouvoir travailler sur place ! Je pense qu’au vu des moyens qu’il faudrait débloquer pour rendre ça possible, aucun ministre ne proposera jamais cette réforme là… Je vais donc continuer à profiter de mes après-midi lectures, sport, et petits cafés, et de mes soirées studieuses, sans trop m’interroger sur ce que ça ferait de travailler autrement, et continuer à expliquer à ceux qui m’envient mes vacances et mes 18h de travail par semaine (kof kof, attends, je m’étouffe) que les concours de l’enseignement sont ouverts à tous…

  2. Alain ROBERT

    Juste un petit reproche (d’un vieux prof de Physique) : il n’y a pas de « néons » dans les salles de classes, mais des tubes fluorescents (la lumière fournie par le néon est orange). Pour le reste, je suis totalement en accord avec votre proposition, à ceci près que bien avant S. Royal, d’autres l’ont évoquée. Certains ont survécu…

    Continuez !

    Amicalement,

    Alain

  3. Idem idem

    Penser qu’être plus longtemps sur son lieu de travail aura pour conséquence de ne plus penser à celui-ci lorsque l’on rentre chez soi est une très grosse erreur.

    Penser qu’être plus longtemps sur son lieu de travail aura pour conséquence que ceux qui râlent contre les profs arrêteront de râler est aussi une grosse erreur.

    Cadrer les heures à 35h de présence, c’est enlever toute le flexibilité que permet de recevoir des parents en dehors de l’heure temps de travail à eux.
    C’est aussi minuter notre temps de travail, soit à le remplir de vide (j’ai fini, mais je suis obligé de rester), soit à le tronquer (je n’ai pas fini de préparer mon cours, de discuter avec des parents, de corriger des copies, mais c’est 17h, donc j’arrête, tant pis pour le cours demain, au revoir Madame, non toujours pas fini de corriger vos copies…)

    35h de présence : c’est perdre du peu de liberté que nous donne notre statut de cadre. Ce sera perdre une flexibilité qui nous permet d’être efficace.

    35h de présence : ce sera travailler minimum 35h et pas maximum. (des réunions parents profs finissant à 17h? Idem pour les conseils de classe? Cela sous entend que tous les profs n’ont pas cours de 15h à 17h? C’est impossible, donc ce sera en dehors des 35h de présence.

    35h de présence : c’est imposer à tous le monde le même laps de temps pour préparer ses cours, c’est la porte ouverte pour nous donner des taches comme nous faire nettoyer les classes, surveiller les couloirs, permanences… Car c’est bien connu, nous travaillons moins de 35h par semaine pour préparer, corriger… Il faudra bien nous occuper.
    Autrement dit prendre le travail d’autres personnes, faire des économies budgétaires. Si vous croyez que ce n’est pas possible, regarder le système éducatif anglais public, rappelez vous que ceux qui décident des heures distribuées à l’enseignement des élèves martèlent depuis au moins 20 ans qu’enseigner à 20 ou 30 élèves, ça ne change rien quant à la réussite des élèves.
    D’ailleurs en collège, depuis la dernière réforme (plus d’élèves par classe, moins d’heures de maths par élèves, donc un prof a une classe en plus avec 19h de cours par semaines, on obtient 25% à 50% d’élèves en plus pour ce professeur. C’est pour un meilleur suivi individuel des élèves. Ne nous leurrons pas, boys travaillerons plus pour gagner plus, c’est sûr.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s