Petit guide de la pré-rentrée à l’usage du prof

maxresdefault

Je sais, je sais. Tu es peut-être voluptueusement affalé dans ton transat, les doigts de pieds en éventail, ayant stratégiquement placé ton roman de l’été (à portée de main) et tes prépas de cours (enterrés sous vingt-sept centimètres de sable). Alors profite du soleil, des grasses matinées, et des haineux regards que l’on réserve aux fonctionnaires de notre sale espèce. Et garde la lecture de ce billet pour plus tard, lors des premiers jours du Grand Méchant Mois de Septembre qui est encore loin, très loin, si loin !

Mais peut-être, fraîchement détenteur de ton CAPES, trembles-tu un brin dans tes jolies sandales lorsque tu croises un ado sur un sentier de randonnée. Peut-être as-tu reçu il y a peu ton arrêt de mutation et lorsque vient la nuit, tu ne parviens à trouver le sommeil, hanté à l’idée que l’année prochaine soit synonyme de peines et de tourments.

Eh bien ne t’en fais pas, quelques réflexes très simples permettront d’entamer cette future année d’un orteil conquérant et la placeront sous le signe de la réussite,  de l’épanouissement et de la cornemuse ! (il me manquait un nom. Désolé.) Commençons par cette trépidante journée durant laquelle les profs fourbissent leurs armes en attendant l’arrivée des hordes barbares, la pré-rentrée. Afin d’en tirer le meilleur, pense à accomplir ces essentiels :

1. Va dire bonjour à la « Dame de la loge » (qui peut aussi être un monsieur)

Mais si, tu sais, la loge. Le petit bâtiment devant lequel les élèves se doivent de passer quand ils arrivent au bahut. La Dame de la loge, c’est ta meilleure alliée, ton bouclier, ton sauveur. C’est elle qui décrochera quand tu appelleras pour signaler que ta voiture est bloquée sur le périphérique (ou s’est prise un sanglier suicidaire, ne nous la jouons pas parisien de base), que tu as une conjonctivite, que tu dois parler à ton chef d’établissement là, maintenant, tout de suite. La Dame de la loge voit tout, sait tout, normal, c’est son métier. Elle sait avec qui tu arrives au boulot, et avec qui tu repars. Elle remarque les produits sans huiles d’arachide qui dépassent de ton sac à repas et pourra donc être d’un précieux secours le jour d’une crise d’allergie. La Dame de la loge a vu Cindy en train de faire le mur l’autre jour, mais personne n’a pensé à le lui demander.
Respecte la Dame de la loge, pense à lui apporter une part du gâteau de la salle des profs, et à lui claquer la bise. Elle te le rendra bien.

2. Établis la cartographie de ton bahut

Si tu es nouveau c’est vital. Repère les points stratégiques de l’établissement : ta salle de cours (ou, si tu es dans mon cas, tes seize salles), la machine à café, la salle des profs, la cantine, la machine à café, l’administration, le CDI et la machine à café. Renseigne-toi auprès des anciens afin de connaître les petits raccourcis qui te permettront de donner l’illusion aux élèves que tu es un ninja, capable de te téléporter de la salle 04 (au rez-de-chaussée tout au font du long couloir) à la 216 (deuxième étage) et que si toi tu y arrives, eux n’ont aucune excuse pour arriver en retard, bande de petits gougnafiers.

3. Va faire connaissance avec ton équipe de discipline en croisant très fort les doigts

Ça va bien se passer. Ils seront adorables, ils seront géniaux, ils seront ravis de te voir, d’ailleurs, avec un peu de bol, vous vous êtes échangés plein de mails rigolos pendant les vacances, vous avez même peut-être déjà commencé à bosser sur des projets au mois de juin dernier. L’équipe disciplinaire, ça peut être ton petit refuge pendant l’année, une mine de conseils précieux et de blagues salaces.
Arrive avec toutes ton envie, tes idées et ton humour, aussi nul soit-il, qui ne voudrait pas bosser avec quelqu’un d’aussi agréable que toi ?
Et si VRAIMENT le premier contact ne passe pas… Ben repère le groupe de collègues dans lequel ça a l’air de rigoler le plus fort.

4. Pousse les portes du CDI

Oui je sais, il y fait sombre, ça sent bizarre et tu as toujours peur de dire « Bonjour, la Dame du CDI » à Léon, documentaliste, 48 ans et rugbyman à ses heures perdues. Mais le CDI, c’est un peu la ligne de basse de ton année scolaire. Tu peux faire sans, mais il manquera de ce facteur essentiel qui fait hurler les fans.
Une sortie réussie au CDI avec des mômes te fait instantanément passer au rang de prof cool. Parce qu’on aura préparé une super expo sur l’électricité, parce qu’on se sera défié lors d’un super quizz lecture ou qu’on aura eu le droit de lire des BD ! D’accord, elles étaient en latin, mais des BD quoi !
Le documentaliste et son CDI, c’est ton X-Factor, familiarise-toi avec le plus vite possible.

5. Mouche ton nez, lave-toi les mains et va dire bonjour au chef

Oui. Seulement maintenant. Parce que comme ça, tu auras pu en entendre parler à la loge, en salle des profs et au CDI. Prendre quelques renseignements, c’est toujours utile. Maintenant prépare ton plus beau sourire et prends le temps de te présenter si on ne t’a pas déjà convoqué. Histoire de se convaincre que oui, le chef d’établissement est un être humain, avec ses qualités, ses faiblesses et, avec beaucoup de chance, une cafetière Nespresso. De savoir comment il envisage la politique du bahut, et de prendre la température sur le rôle qui va t’incomber cette année.

6. Sois attentif aux réunions de début d’année mais pas trop

La pré-rentrée peut avoir cet amusant effet secondaire de te faire rentrer chez toi les mains tremblantes, le teint cireux, avec à l’esprit une seule pensée « Je ne m’en sortirai jamaaaaaais ! »

Exactement comme les élèves à qui tu feras ton discours de rentrée demain en fait.

On se calme et on respire par le nez. Une grande partie de ce qui se dit là est à l’état de projet. Les idées se mettront en place, les équipes se soutiendront et l’année se déroulera, quoi qu’il arrive. Une fois de plus, l’important est de ne pas rester seul dans son coin. Submerge ton gentil voisin de questions diverses pendant la plénière, quitte à lui ramener une boîte de Quality Street le lendemain (ça se fait encore, les Quality Street ?)

Note bien les dates importantes en rouge (du type conseils de classe, arrêt de notes et autres), non seulement pour ne pas les oublier mais aussi parce que tu passeras pour l’archange Gabriel quand tu seras capable de les transmettre à des collègues moins attentifs et organisés que toi.

Et pour finir, bien entendu, passe la soirée dans ton canapé devant Game of Thrones avec un bon bouquin, au ciné ou en balade… Bref, détend-toi bien le visage avant d’enfiler ton masque de prof, et d’entrer en scène !

Publicités

Le Sénat, l’École et les Princesses (partie 2)

Nous voilà donc reparti dans le dépiautage en règle du rapport du Sénat, joliment intitulé « Faire revenir la République à l’École. » Dans une première partie, nous nous étions penché avec intérêt – et au mépris de tout risque de lumbago – sur la partie « symbolique » de ce rapport, à savoir, comment faire sentir qu’à l’école, on est en République Française, messieurs-dames.

Tout cela est bien beau, mais ne pourra se faire sans l’appui des enseignants, sur le statut desquels la vénérable assemblée a pas mal de choses à dire également. Alors accrochez-vous, car voici le second épisode de notre fabuleux feuilleton de l’été…

03

Voici donc ce que propose le Sénat dans la deuxième partie de son épitre :

Capture d’écran 2015-07-08 à 18.50.49

– Révision de la maquette de formations en ÉSPÉ et des concours en y valorisant la transmission des valeurs républicaines 

En français, ça veut dire qu’on insisterait sur lesdites valeurs lors de la formation et du concours des profs (les ÉSPÉ sont les successeurs des vénérables IUFM. C’est plus facile à dire, mais sinon c’est pareil). Je n’y vois pas d’inconvénient, à condition, bien entendu, que cette formation s’axe sur le côté concret de la formation, et pas les charmantes études de cas qui semblent être la grande mode actuellement.

En gros, on pose aux apprentis profs et CPE un problème du type : « Cynthia ne veut pas faire une minute de silence en l’honneur de victimes d’attentat parce qu’elle dit que c’est de l’oppression d’abord. Comment réagissez-vous ? »
Tout le monde y va de son petit conseil, de son anecdote, et si l’apport théorique de ces concertations peut être intéressant, il n’en reste pas moins qu’il laisse dans l’ombre une composante essentielle du boulot d’enseignant : l’inattendu. Concrètement, on ne sait jamais dans quelle situation la question de l’appartenance à la Nation ou des valeurs de la Républiques se posera. On ignore qui seront les élèves qui seront en face de nous. Les attitudes à adopter, les réponses à apporter seront uniques.
Alors oui pour des cours théoriques et d’Histoire de la République, mais non aux réponses lyophilisées qui ne fonctionneront jamais. Les attitudes à avoir se construisent au sein des établissements, avec la direction, la vie scolaire et les collègues, tout au long de la carrière, ce qui m’amène à…

– Effort massif sur la formation continue 

*applaudissements* Eeeeeeeeh ben voilà, on y arrive ! Voilà une demande qui est faite depuis des années, à cors et à cris par une grande partie du corps enseignant. Oui, notre boulot évolue sans cesse. De par les réformes incessantes, l’évolution des mentalités et des technologies. Oui, être un prof dans une classe de 27 élèves, c’est une activité finalement très solitaire. Donc oui, continuer à se former régulièrement et sérieusement me semble aujourd’hui indispensable.
Reste bien entendu l’épineuse question du comment. Mine de rien, j’entame tranquillement ma huitième année de maison, et je ne me suis pas fait inspecter une seule fois. Pas. Une. Pour le coup, mon programme construction d’un lance-flamme artisanal est peut-être un brin en-dehors des rails et personne n’est là pour me le signaler.

Les formations que propose le PAF (le Plan Académique de Formation, qui pour le coup, gagne la médaille d’acronyme le plus sympa de toute l’Éducation Nationale) sont extrêmement sympas et la plupart du temps animées par des intervenants ultra concernées, mais elles ne sont que très ponctuelles, portent sur des points extrêmement précis et, surtout, sont entièrement sur la base du volontariat. Donc oui, pour le coup, repenser la formation continue me semble essentiel. À commencer par le recrutement des formateurs.

– Interdiction d’affecter en zone difficile des enseignants débutants et obligation de remplacement

Un instant. Je vais vérifier… Hmmm… non. Nous n’avons pas malencontreusement glissé dans une faille spatio-temporelle qui nous aurait transporté au pays des Bisounours. Alors là aussi, mesdames-messieurs les sénateurs : C’EST SUPER COOL, MAIS COMMENT ON FAIT ?

Résumons. Si on décide enfin d’arrêter cette débilité qui est d’envoyer de jeunes profs non-volontaire en zone difficile, qui y met-on exactement ? On bloque les enseignants actuellement en poste ? (qui risquent de faire un brin la gueule au bout d’un moment, moi le premier) Ou alors on se décide à mettre en place une batterie de mesures incitatives, du genre une augmentation RÉELLE des moyens éducatifs, des effectifs VRAIMENT réduits ou une prime conséquente sur salaire ? Parce que, navré de patauger dans le pédiluve du cynisme (oooh, j’aime cette expression), mais je connais assez peu de profs chevronnés qui, par pur altruisme, délaisseront leur établissement pépère pour aller se confronter à des classes plus problématiques

Quant à l’obligation de remplacement… Je dirais qu’elle est un magnifique pavé sur la route de l’enfer. En effet, avec la désaffection de plus en plus flagrante du métier d’enseignant – en particulier dans le second degré – les professeurs détenteurs d’un CAPES remplaçants sont devenus à peu près aussi communs que, disons un projet de loi passant à l’Assemblée sans recours au 49.3.

Ce sont donc des contractuels, recrutés après d’expéditifs entretiens au rectorat qui se coltinent des bouts d’années, des semi-classes. Et je me suis souvent aperçu que les contractuels reprennent à l’extrême les traits des enseignants titulaires. J’ai vu des collègues ultra-investis, capables d’imposer une pédagogie unique dans des classes totalement désorientées par le départ d’un prof, et travailler avec l’équipe du bahut sans l’ombre d’un souci. J’ai aussi vu des personnes usées par d’interminables trajets surveiller des chiards infects à qui ils enseignaient tant bien que mal, avec d’énormes lacunes dans leur pédagogie. Les contractuels deviennent le joker, la rustine d’un système qui n’arrive pas à regarder en face ce simple fait : il n’y a plus assez de monde pour enseigner.

Dans ce contexte, se prononcer pour une obligation de remplacement a à peu près autant de sens que de demander à la Palestine et l’Israël de cesser leur galopineries.

04

– Renforcement de l’autonomie des chefs d’établissement en leur donnant un droit de regard sur les nouvelles équipes

Hmmm… Je sais. Je suis un adulte, et je me dois d’admettre qu’un chef d’établissement est un être humain comme les autres et que, NON, Sauron, Skynet et le Maître ne se cachent pas parmi eux (coucou mon papa principal de collège !)

Sur le principe, ça semble cohérent. Après tout, un chef d’établissement est à même d’évaluer les besoin de son établissement, et le fait de construire une équipe pédagogique cohérente ne peut que faire du bien au même.

Mais…

Mais permettre à un chef d’établissement de décider qui rentre dans son bahut ou pas continue à faire rentrer l’Éducation Nationale dans une logique d’entreprise qui me met profondément mal à l’aise. Alors oui, je suis un sale fonctionnaire méprisant, mais il me semble que ce genre de fonctionnement n’a pas sa place dans une structure qui prône l’équité des chances. La compétitivité et la mise en concurrence ne me semblent pas exactement des valeurs républicaines.

De plus, ce genre de dispositif ont été testées dans les établissements ECLAIR (anciennes ZEP) et rapidement abandonnées du fait de modalités trop floues. En gros, le chef d’établissement avait moyen de faire venir à peu près qui il souhaitait sans que sa hiérarchie ait un mot à dire, ce qui a donné lieu à des copinages pas toujours très sains.

– Institution d’un véritable statut de directeur d’école dans l’enseignement primaire

Oui, mille fois oui, et c’est un scandale que ce ne soit pas encore le cas, quand on voit le boulot que ça demande. Suivant. (Ben oui. Je ne passe mon temps à récriminer)

– Élaboration d’un code de bonne conduite à l’école, d’un barème de sanctions clair avec travaux d’intérêts généraux éventuels

Ça existe, ça s’appelle le règlement intérieur. Je précise que nous disposons également de surface sur lesquelles écrire, de supports sur lesquels les élèves peuvent s’asseoir et même d’électricité dans les salles de classes. Au cas où.

Quant au barème de sanctions, je vous rassure, on attend une grosse bêtise avant de leur couper les oreilles. Juré.

05

Aaaaah, c’était fastoche hein ? Mais ne partez pas si vite, il nous reste le grand final, j’ai nommé :

– Création dans chaque département d’un établissement spécialisé d’accueil pour les élèves les plus perturbateurs

Alors là je… Pffff… Non mais les gars, réfléchissez deux minutes… Je sais pas, téléphonez à vos potes du ministère de l’Éducation, parce que ça ne fait pas sérieux, quoi !

Il y en une TRIPOTÉS des établissements qui accueillent des élèves perturbateurs. Parce que, nouveau scoop, LE môme perturbateur n’existe pas. Il va perturber la classe pour diverses raisons : troubles de l’attention, problèmes personnels, troubles cognitifs, et, surprise, il y a plein de professionnels super compétents prêts à s’en occuper.

Seulement ils ne sont pas assez nombreux. Du coup, des gamins avec des difficultés effroyables se retrouvent à glander dans des établissements classiques en attendant qu’une place se libère.

Comble de l’ironie, j’ai même cette anecdote d’un gamin jugé trop perturbé pour rester dans un ITEP (Institut Thérapeutique, Éducatif et Pédagogique), qui était un peu son établissement de la dernière chance. Comme il ne pouvait pas rester déscolarisé il a été renvoyé… en collège général. Oui madame. Parce que les écoles, collèges et, dans une moindre mesure les lycées, sont l’alpha et l’omega du système éducatif. C’est ce qu’on intègre par défaut… et c’est là où l’on se retrouve quand tout le reste fait défaut.

Alors plutôt que de découvrir l’eau tiède, proposer une multiplication de ces établissements, un recrutement massif de personnels et, une fois de plus, une formation solide serait un brin plus salutaire.

Et mince. J’étais presque content, et voilà que je me retrouve aussi aigri que ma tatie Jacqueline quand elle loupe sa rediffusion d’Arabesque. (c’est pour rire hein. Je n’ai pas de tatie Jacqueline qui regarde Arabesque, je le fais très bien tout seul).

Espérons que le dernier épisode de notre série me rendra mon tempérament gai et primesautier… À suivre…

Le Sénat, l’École et les Princesses (partie 1)

Début juillet. Sentez-vous les doux rayons du soleil, tomber sur les profs qui se prélassent, préparant paresseusement l’année dans les quatre bouts de pelouse du collège ? Bientôt, ces petits coquinous privilégiés se la couleront douce dans le gîte qu’ils ont réservé depuis février à Palavas-les-flots (ou dans les Cévennes pour les plus ruraux).

Cette période est toujours fascinante, c’est ce que j’appelle le moment-ninja. En effet, alors que tout le monde est affairé à vérifier si la crème solaire de l’année dernière est encore bonne (indice : elle ne l’est pas. Il ne faut JAMAIS réutiliser la crème solaire de l’année précédente. Oui, je suis comme ça. Je fais de la prévention et des parenthèses trop longues), il arrive que notre gouvernement bien-aimé trifouille dans la grande machine de l’Éducation Nationale. Ce qui fait qu’on se retrouve à la rentrée un peu bêtes, en découvrant les projet de réforme qui nous sont tombés dessus.

C’est ainsi que le mercredi 8 juillet, le Sénat a émis un rapport tout à fait fascinant – toutes proportions gardées, hein, ce n’est pas la nouvelle saison de Doctor Who – intitulé « Faire revenir la République à l’École ». Cette étude relativement fournie présente un constat assez accablant : les valeurs républicaines sont de plus en plus difficile à faire passer aux élèves à l’école, ce que les attentats de janvier ont mis en exergue dans plusieurs établissements scolaires.

Heureusement, le Sénat prend les choses en main et fait moultes propositions, sur lesquelles il m’a semblé intéressant de me pencher dès maintenant, histoire de ne pas se réveiller avec une gueule de bois trop carabinée en septembre prochain. Histoire de m’assister dans cette tâche délicate, j’ai bien entendu fait appel à mes deux investigatrices de choc : Peach et Zelda.

 01

Et comme c’est un peu long, que ce sont les vacances, et que je suis une feignasse patentée, on fera ça en plusieurs parties.

Retroussons-nous les manches, accrochons nos bretelles, et commençons par la première partie des propositions développées par le Sénat : « Favoriser le sentiment d’appartenance et l’adhésion de tous aux valeurs de la citoyenneté. »

Capture d’écran 2015-07-08 à 18.50.36

– Tout d’abord, nous avons « Sacralisation de l’école, avec interdiction de signes ou de tenues ostensibles d’appartenance religieuse, politique ou philosophique pour les accompagnatrices et accompagnateurs de sorties scolaires. » 

Si j’étais mauvaise langue, je commencerais par pointer du doigt « accompagnatrices » qui, pour une fois, est situé devant son homologue masculin.
Par contre… Non, même avec la meilleure foi du monde… Écrire que l’on veut « sacraliser » l’école en interdisant le port de signes religieux je… Disons que je ne trouve pas la formulation des plus heureuses. Ce problème écarté, nous revenons nous heurter de plein fouet au mur de la laïcité. Je persiste à croire que l’interdiction pure et simple des signes religieux dans un moment aussi flou que les sorties scolaires est extrêmement complexe à appliquer et qu’insister lourdement dessus serait contre-productif : il risque d’entraîner, au mieux, un désengagement de la part de certains parents, au pire d’une crispation sur lesdits signes. D’autant plus que ce problème ne concerne qu’une minorité de cas.
Mon opinion – dont je ne doute pas qu’elle me vaudra les foudres de beaucoup – est d’appliquer la loi. Durant une sortie scolaire, le règlement intérieur de l’établissement s’applique et, de fait, ne permet pas le port des signes en question. Différence subtile mais essentielle : il ne s’agit pas d’exprimer une interdiction mais de renforcer quelque chose qui existe déjà. Comment le faire ? Sûrement pas par une note de bas de page à la fin des avis de sortie scolaire « Nous rappelons aux parents que la burqa, c’est niet lol. » Ce travail doit se faire au fil de l’année. Lors de l’accueil des familles, en début d’année, auprès des élèves qui, scoop, relayent la parole de l’école à la maison, et dans les médias. La laïcité française telle qu’elle se rêve ne pourra exister qu’à travers un travail de pédagogie sans précédent.

02

– Ensuite vient la suggestion de mettre en place un code de déontologie pour les enseignant, un pacte ou un serment.

Eh bien mes amis je dois avouer en être resté comme deux ronds de flanc.

Je veux dire, il me semble que les enseignants ont, depuis toujours, reçu de leur hiérarchie une lettre de mission qui définit assez bien non seulement nos obligations, mais également notre éthique et nos objectifs, dans et hors de la classe. Assortir ce document d’un serment me semble non seulement superflu mais également un brin grotesque : ce serait un rituel vide de sens, à l’inverse d’autres cérémonies bien instaurées dans l’Histoire et les professions. Passer un peu plus de temps à éplucher le document durant la formation des enseignants – et si possible en expurger les redondances et le jargon administratif si possible serait nettement plus intéressant, si le but est de responsabiliser les enseignants.
Parce que bon, le discours sous le drapeau de la Mère Éducation, ça claque mais ça n’apporte pas grand-chose. Si l’objectif est d’apporter au métier un sentiment de loyauté à la Nation, je pense, une fois encore, qu’une formation exigeante et précise serait encore le moyen le plus efficace.

– Exposition obligatoire et effective des emblèmes de la République (drapeau français, devise, Déclaration des Droits de l’Homme et charte de la laïcité).

Alors là, attention, gros scoop : chers membres du Sénat, c’est déjà le cas. Le drapeau français flotte sur tous les bahuts dans lesquels j’ai eu l’occasion d’enseigner ; il y a trois ans, on nous a demandé de punaiser dans chacune de nos salles de classe une reproduction de la Déclaration des Droits de l’Homme (d’un design assez ex-Allemagne de l’Est, soit dit en passant) et une Charte de la Laïcité a été distribuée à l’intégralité des établissements scolaire (ce serait sympa d’apprendre aux sénateurs à se servir d’un moteur de recherche…)

Eh bien vous savez quoi ? Les seuls élèves à avoir remarqué la présence de ces symboles sont ceux avec lesquels un travail a été effectué en classe. Parce que oui, on peut tout à fait rependre les murs du réfectoire en bleu – blanc – rouge, bombarder la cours de récré de bustes de Marianne, tant qu’on ne prendra pas la peine d’expliquer ce dont il s’agit aux mômes ce dont il s’agit et l’importance de cette dame au chapeau rigolo, l’impact sera nul.

– Port d’une tenue d’établissement

HOULÀ. Hormis la syntaxe vacillante de cette proposition, on touche là à un autre fantasme mythologique, qui repointe son museau avec une constance troublante.

L’uniforme donc.

Alors… Comment dire… Je vais faire un schéma.

IMG_20150709_092038

Voilà. Sur le principe, je ne suis pas opposé à l’uniforme, comme vecteur d’atténuation des discriminations (on sait à quel point les fringues peuvent constituer un facteur d’exclusion chez les chiards). Seulement, croire que qu’il renforcera le sentiment d’appartenance à la République me semble totalement incongru. S’il s’agit d’une tenue d’établissement, c’est à l’établissement que l’élève s’identifiera, et pas à la République (ou alors on remet le bonnet phrygien à la mode).
De plus, cette proposition propose une vision singulièrement étriquée de la République, qui uniformiserait ses enfants. Comme pour les sorties scolaires, se concentrer sur l’essentiel (laïcité, valeurs) est nettement plus urgent, important et simple à mettre en place.

Cette suggestion synthétise le décalage entre ce rapport et la réalité : camoufler – littéralement – une situation problématique derrière des uniformes, des symboles et des colifichets est encore une façon de fuir le problème. La réalité est tout simplement que le discours républicain n’a pas le temps de s’exprimer dans les établissements scolaires, pris entre des exigences éducatives, des problèmes concrets à régler au jour le jour, une communication avec les familles qui n’est pas toujours aisée, et des directives qui s’empilent les unes sur les autres.

Avoir un discours audible et cohérent sur les valeurs de la République et ce dans toutes les matières (il n’y a pas une réforme des programmes en cours ? Je dis ça comme ça) me paraîtrait infiniment plus efficace.

Mais ne partez pas après ce petit coup de gueule, le fun continue ! Nous nous penchons à présent sur :

– Recentrage du programme de l’histoire de France et de sa chronologie autour du récit national.

Décidément, ce rapport est un paradis pour freudien. J’ignore si le « h » minuscule d’histoire est volontaire ou pas, mais, aux dernières nouvelles, cette graphie du mot « histoire » nous rapporte à un récit imaginaire. Le fameux « récit national » évoqué un peu plus tôt.
Je ne suis absolument pas historien, mais cette idée de l’Histoire comme un « récit », comme un tout organisé, ayant un but, ne me semble pas vraiment honnête. Et pour appuyer mon point de vue, je cède la parole à un… mathématicien, et également auteur de deux trois bouquins, j’ai nommé Isaac Asimov :

« … les mathématiques sont quelque chose d’ordonné, inventé par l’homme. Tout s’enchaîne logiquement. Il y a des définitions et des axiomes, tous bien connus. L’ensemble est… disons, tout d’une pièce. L’Histoire est différente. Elle est l’oeuvre inconsciente des actes et des pensées de trillions d’êtres humains. » (Prélude à Fondation, p.104 ed. Presse Pocket) (ouais, je fais des citations. Ouais, de bouquins de SF.)

Alors oui. Donner aux mômes des repères chronologiques précis, une vision claire d’événements fondateurs (au sens, ayant eu des répercussions importantes par la suite, et dans leur construction individuelle) est essentiel. Mais les enfermer dans le cocon d’une fiction, aussi glorieuse soit-elle, n’est pas leur rendre service. Et c’est d’ailleurs ce qui a pu provoquer la poignée de réactions qui ont tant choqué le Sénat dans les établissements scolaires, au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo : toute la Nation s’est dressée brusquement et des mômes ont pris le roman national en pleine face. Dès lors, que des réactions violentes et souvent irréfléchies aient eu lieu – je rappelle qu’on parle d’enfants et d’ados – n’est absolument pas surprenant.

IMG_20150709_092621

Projet de rédaction du récit national simplifié

Et pour finir :

– Rappel en début de semaine par le chef d’établissement ou l’enseignant des valeurs citoyennes autour de sujets d’actualité

Pourquoi pas ? Enfin, par le chef d’établissement, ça me semble un brin compliqué (ou alors il passe sa journée du lundi, à faire le tour des salles de classe, le pauvret).
Disons qu’une fois de plus, il me semblerait plus intéressant de demander aux enseignants d’insister sur les sujets d’actualité et les valeurs citoyennes qu’ils interrogent plutôt que d’instaurer un moment précis qui ne sera pas toujours pertinent. (car oui, il y a des semaines plus calmes que d’autres dans notre bon pays…)
Je suis à fond pour une vraie réflexion sur les événements qui adviennent dans le pays. Mais si on veut que les élèves s’en emparent, et y réfléchissent de façon mature et posée, il faut que cette démarche, non seulement soit régulière – ce que préconise le rapport – mais vienne également d’eux.

Comme je le disais plus haut, si les attentats de Janvier 2015 ont donné lieu, dans certains cas, à des réactions choquantes de la part des élèves, c’est avant tout parce qu’on leur a balancé ces événements à la tronche sans préparation préalable. L’actualité est un sujet qui n’a que rarement sa place dans les salles de classe. On ne pouvait de fait pas s’attendre de leur part à un discours lucide et mature.

Cette première partie du rapport propose donc la mise en place d’un joli décor, qui permettrait aux chiards de se sentir intégrés au sein de la République. Au risque de me répéter, je pense qu’il ne s’agit que d’un pansement sur une jambe de bois. Le travail à effectuer est plus long, plus laborieux et nettement moins sexy que les ors de la France…

Voilà en ce qui concerne la première partie de ces suggestions… Au prochain épisode, nous verrons ce que nos sénateurs chéris réservent à la profession enseignante, aux règlements intérieurs et nous partirons sur la piste de la mystérieuse vache accordéoniste !

Les phrases qui tuent et comment y survivre

kit_de_survie

Cher nouveau collègue, toi dont l’âme est encore pure, les idéaux intacts et les yeux pas trop marqués de cernes :

Ça y est, nous y sommes, l’année prochaine tu feras tes premiers pas devant une classe de collégiens – ou de lycéens si tu as signé le papier de ce drôle de bonhomme cornu qui sent le soufre – qui n’attendent qu’une chose : décider à quelle sauce ils vont te manger. Tu apprendras vite, petit padawan, qu’à l’instar des grands félins de la savane, les élèves ne s’en prennent pas SYSTÉMATIQUEMENT aux profs. Non. Juste ceux qu’ils sentent en difficulté, les faibles et les malades.

C’est pour cette raison, nouveau collègue que je ne connais pas mais que j’aime d’amour, même si tu passes ton été à lire les oeuvres intégrales de Stéphanie Meyer, que je te livre ici une partie de ma sagesse, gagnée à la sueur de mon front et à coup de mots dans le carnet.

L’une des mamelles de ton autorité en classe sera ta répartie. Ta capacité à, d’un mot, étouffer dans l’oeuf un mouvement de contestation. Tu verras c’est très rigolo. Il est des phrases qui te font passer en bullet time : le temps se fige et tu sais que tu as sept dixièmes de secondes pour te répondre avant que les protestations et les bavardages ne s’installent. C’est pour cette raison que je te livre ce répertoire de connaissances… Alors oui, sur Internet c’est vachement moins impressionnant qu’au sein d’une crypte bariolée de signes cabalistiques, mais ça a l’avantage de pouvoir être lu les fesses dans ton canapé ou au bord de la piscine.

Les phrases qui tuent :

« Vous êtes nouveau ? » 

Traduction : « Es-tu en train de trembler dans tes chaussettes à l’idée de nous faire cours ? Te demandes-tu dans quelle galère tu t’es fourré ? Parce qu’on est des ados, et que la peur, on s’en nourrit, tel un sac de fraises Tagada format familial. »

Réponse : Ça dépend de ton physique. Si tu mesures 1m90 et que tu passes tes week-ends à soulever des haltères, n’hésite pas à expliquer qu’en effet, tu débutes dans cet établissement mais c’est parce que tu donnais cours aux détenus de Guantanamo. Si tu es plus du format crevette – genre moi – n’hésite pas à expliquer que oui, tu as préféré t’orienter vers l’enseignement que vers la carrière d’espion international à laquelle ta capacité à accumuler des renseignements gênants sur quiconque te destinait.

« J’ai pas mes affaires, je peux pas travailler. »

Alors oui, tu vas le/la punir, mais en attendant, le chiard va rester les bras croisés à te regarder d’un petit air insolent ou enquiquiner les autres à leur taxer une feuille, un stylo, un compa ou un réacteur thermonucléaire (en techno). Il faut donc réagir vite pour ne pas qu’il te pourrisse le cours.

Réponse : Ça demande un peu de logistique. Repère chez toi le stylo le plus pourri possible, celui qui bave une encre turquoise dégueulasse et indélébile, monogrammé aux couleurs du snack bar Chez Léon, récupère un paquet de feuilles simples qui ont un peu pris l’humidité. Passe charitablement ce démoniaque matériel au môme en exigeant qu’il écrive le cours et fasse les exercices comme les autres. Tu peux même  pousser le vice jusqu’à lui demander de coller cette horreur dans son cahier quand il l’aura ramené.

« Elles sont oùùùu nos copies ? »

Soyons françs deux minutes. Ça fait deux semaines que tu dois rendre ces foutus devoirs, mais ce sont des rédactions de troisième, tu te demandes si ta tension supportera encore longtemps de voir que ce qui était censé être une scène de théâtre commence par « Il était une fois » et puis bon, avec ce marathon Game Of Thrones que tu as commencé au mauvais moment, tu n’es pas au mieux de tes performances.

Réponse : « On va jouer à un jeu. À chaque fois que quelqu’un me pose cette question, je décale d’un jour le moment de les rendre. Parce qu’elles sont corrigées. Elles sont corrigées depuis looooongtemps ! »

Sinon, tu as aussi le classique mais toujours efficace : « Vos copies ? Alors c’est à ça que vous pensez ? Alors qu’on a un retard MONSTRUEUX sur le programme, qu’on ne sera jamais prêt pour le brevet / le devoir commun / le retour de Cthulhu ? On prendra PEUT-ÊTRE le temps de corriger vos évaluations quand vous me montrerez que vous savez VRAIMENT bosser ! »

« Mais… on l’a déjà fait, ce cours ! »

Et oui, c’est ça de ne pas remplir scrupuleusement son cahier de texte et de faire cours à trois classes de Quatrièmes. Maintenant, te voilà en passe de devenir le prof complètement à l’ouest, qui oublie ce qu’il a fait la veille et qui, en théorie pourrait ne pas prêter attention à la bataille de bouts de gommes qui se prépare en 4eC.

Réponse : Joue sur leur orgueil et leur vanité. Regarde-les avec des yeux incrédules, puis arbore un immense sourire : « C’est vrai ! Je me croyais en 4eD ! Vous êtes tellement en avance par rapport à eux, c’est exceptionnel ! Parfois j’oublie ! Du coup quelqu’un rappelle aux autres ce qu’on a fait hier ? »

NB : Incompatible avec la parade correction des copies, énoncée ci-dessus.

« Vous avez fait une faute au tableau ! »

Ça arrive aux meilleurs d’entre nous. Seulement les gamins sont loin d’avoir l’indulgence des adultes (ça leur arrive en même temps que leur âme, vers 16-17 ans), du coup il va falloir réagir vite.

Réponse : Autant te dire que le lamentable « Ahah, mais c’était pour voir si vous suiviez ! » ne fonctionne qu’une fois toutes les années bissextiles. Non. Il faut affronter le truc de face. Le front haut, pointe d’un marqueur véléda vainqueur le môme qui a relevé l’erreur et tonne d’une voix assurée « Ha ha, excellente remarque ! Et pourquoi y a-t-il une erreur ? » Et hop, ni vu ni connu, je t’embrouilles tu enchaînes sur une leçon de grammaire, un point de date ou de calcul, tout en corrigeant en douce l’erreur au tableau.

« Vous êtes marié(e)/avez des enfants/un copain/un canard ? »

Réponse : « Écoute je t’arrête tout de suite. Rien n’est possible entre nous. Tu es quelqu’un de très bien mais je suis ton professeur, et toi un élève, tu comprends ? Ben… Pourquoi tu rougis ? Allons les autres, arrêtez de vous moquer, c’est vilain de jouer comme ça avec les sentiments de votre petit camarade ! »

« On comprenait mieux avec le prof de l’année dernière ! »

Réponse : Lancez discrètement votre playlist des plus beaux morceaux de Titanic (pour les plus jeunes, Titanic c’est comme Twilight avec beaucoup plus d’eau), en leur expliquant que oui, tu les comprends, ils  regrettent l’année précédente, ils ont peur de ce qui les attend désormais, et que c’est normal. Mais qu’ils ne doivent pas fuir, que le futur est empli de possibilités, et incidemment que Mme Landu, l’année dernière, a quand même collé Kylian trois fois alors qu’il avait rien fait d’abord, engueulé Maryse alors que c’était Aminata qui avait volé son stylo à Théo, et qu’elle sentait un peu bizarre COMMÊME.

Voilà, jeune padawan aux grands yeux émerveillés par les infinis que renferment la profession enseignante (à moins que ce ne soit la conjonctivite). Sache qu’après quelques semaines, toi aussi tu sera devenu un escrimeur de la répartie, un érudit de la mauvaise foi, un champion olympique du sophisme. Un prof.

La boussole

316342

« Vous savez, je ne crois pas à l’orientation. »

La phrase a été posée, comme ça, sur le bureau de ma chef. Au beau milieu de la pile de fiches cartonnées A3 que j’y avais fièrement déposé. Il n’en manquait pas une. Sur ces fiches, des écritures : celles, franches et directes, de parents informés. D’autres, toutes en rondeurs ou en hésitation de mes élèves de Troisième. Et bien sûr la mienne, laide, maladroite, quand j’ai dû prendre les choses en main. Dans ces centaines de pages, le conte d’Aladdin, version Neuf Un : l’orientation des élèves. « L’année prochaine, je souhaite devenir lycéen. » « Je voudrais qu’on m’apprenne comment devenir une agente immobilière au sourire impeccable et aux arguments imparables. » « Permettez-moi de devenir le pompier le plus courageux du monde. »

Ces souhaits viennent de loin. Ils ont été construits. D’entretiens en réunions, de coups de téléphone en mails. Et bien sûr, lors d’innombrables heures de vie de classe. La vie de classe, ces moments fourre-tout, attribués au professeur principal pour faire tenir sa classe debout. Et que j’ai surtout consacrées à essayer de faire tenir d’hypothétiques avenirs debout. Il a fallu tout expliquer : que oui, le collège était bien fini. Qu’il allait falloir décider de ce qu’on ferait dans dix mois. Six. Deux. Trois semaines.

Ces souhaits sont l’oeuvre des profs, des CPE, des parents : un travail monumental, digne d’un film de science-fiction à gros budget. Faire comprendre à une majorité des mômes de la cité que le temps passe et qu’il se construit. Parce que cette évidence ne l’est pas forcément. Pour beaucoup, les jours s’écoulent dans un éternel présent, semaine après semaine, cours, week-end, vacances. Passage. Cours, week-end… Jusqu’à ce que les flots vous poussent hors de votre élément naturel, le collège. Et qu’on se retrouve dans le néant, à l’ombre des immeubles. À « trainer ». Le mot qui revient souvent, trop souvent dans les mots des plus butés.

« Tu sais ce que tu vas faire, l’année prochaine ?
– Rien. Traîner. »

On n’a pas baissé les bras. Quatre profs de troisième chacun y amenant ses talents : l’un son carnet d’adresses, l’autre sa capacité à organiser un planning en treize minutes, planning à côté duquel les noces du Prince William et Kate Middelton eussent faites figures d’un aimable pique-nique champêtre. On a invité des professionnels, vu des expos, parlé, parlé, parlé. Et peu à peu, le temps a pris consistance pour les élèves. Ça ne suffisait pas, bien sûr. Il fallait que les voeux soient les leurs. Qu’ils aient envie. Et que leurs résultats scolaires, notes, commentaires, s’accordent à leurs désirs. Cette année j’ai été prof, j’ai aussi été boussole. J’ai montré comment on berce des bébés, comment on découpe une plaque de tôle. J’ai expliqué pourquoi, non, la médecine, c’est pas Grey’s Anatomy.

Pour ces petits bouts d’après, j’ai affronté ma tendance à la flemme et au bordel – élégamment rebaptisée « phobie administrative » paraît-il – récupérant les documents divers et variées à des échéances toujours plus pressantes, cochant les cases dans les délais impartis, comptant et recomptant les dossiers.
Et il y avait les imprévus, bien sûr. Ces deux jumelles au sourire perpétuel, arrivées en Troisième avec un projet professionnel béton chacune. Et qui, à un mois de la fin des cours, décident de changer de voie professionnelle, avec l’aval de leur famille. Il a fallu changer de cap en catastrophe, raturer une fois de plus les fiches officielles, qui, lorsque tout est terminé, rappellent davantage un champ de bataille Huns versus Armée prussienne qu’un paisible document administratif. Une épopée de dix mois. Et puis.

« Vous savez, je ne crois pas à l’orientation. »

Je lève la tête. Je ne compte plus les désaccords qui m’ont amenés dans le bureau de mon interlocutrice. Mais cette fois, le ton est différent. Elle énonce un simple fait. Quelque chose d’un peu triste avec lequel il faut composer. Elle ne croit pas à l’orientation, peut-être, parce qu’elle aussi a été saluée par des élèves à la sortie du collège. Ceux qui, avec un sourire un peu gêné, expliquent à mes collègues plus anciens dans l’établissement qu’ils sortent d’un mois, ou deux, ou trois de prison. Peut-être a-t-elle un peu trop souvent pris dans les dents les statistiques concernant la déscolarisation des mômes du Collège Ylisse à leur entrée au lycée. Peut-être s’est-elle rendue à cette désolante évidence : le déterminisme social n’a pas reculé d’un pouce. Pendant quatre ans, on fait semblant. On fait croire qu’on donne la même chance à chacun des chiards, on récite le credo de l’équité, matin, midi et soir, afin d’étouffer l’angoissante petite chanson, éternelle : oui, tu enseignes en banlieue parisienne craignos. Oui, les réussites sont l’exception, la plupart de tes élèves resteront au rez-de-chaussée parce que ce putain d’ascenseur social est un mythe et que les escaliers sont tellement vétustes que seuls une poignée tentera la montée.

J’ai entre le pouce et l’index la fiche de Tiana. Tiana qui a frôlé le conseil de discipline l’année précédente. Tiana, caricature de l’adolescente paumée, qu’on dirait sortie du casting de Bande de fillesTiana qui a obtenu sans l’ombre d’un problème son orientation en bac pro commerce. Je pourrais agiter cette petite victoire dérisoire et conclure l’entretien sur une étincelle. Je lâche le papier. Il n’est rien d’autre que la certitude d’un pas de plus. Rien d’autre. L’avenir, lui, est encore loin d’être assuré.

Alors je ne répond rien. Je termine de signer les documents, je quitte le bureau. L’avenir de ceux qui passent dans mes classes n’est pas déterminé aujourd’hui. Il est une construction infiniment plus complexe. Et tout ce que je peux faire, à quelques jours des vacances, c’est ce que j’ai toujours fait : mon travail, et croire en eux. Plus d’envolées lyriques, plus de discours à trémolos.

Au boulot.