La boussole

316342

« Vous savez, je ne crois pas à l’orientation. »

La phrase a été posée, comme ça, sur le bureau de ma chef. Au beau milieu de la pile de fiches cartonnées A3 que j’y avais fièrement déposé. Il n’en manquait pas une. Sur ces fiches, des écritures : celles, franches et directes, de parents informés. D’autres, toutes en rondeurs ou en hésitation de mes élèves de Troisième. Et bien sûr la mienne, laide, maladroite, quand j’ai dû prendre les choses en main. Dans ces centaines de pages, le conte d’Aladdin, version Neuf Un : l’orientation des élèves. « L’année prochaine, je souhaite devenir lycéen. » « Je voudrais qu’on m’apprenne comment devenir une agente immobilière au sourire impeccable et aux arguments imparables. » « Permettez-moi de devenir le pompier le plus courageux du monde. »

Ces souhaits viennent de loin. Ils ont été construits. D’entretiens en réunions, de coups de téléphone en mails. Et bien sûr, lors d’innombrables heures de vie de classe. La vie de classe, ces moments fourre-tout, attribués au professeur principal pour faire tenir sa classe debout. Et que j’ai surtout consacrées à essayer de faire tenir d’hypothétiques avenirs debout. Il a fallu tout expliquer : que oui, le collège était bien fini. Qu’il allait falloir décider de ce qu’on ferait dans dix mois. Six. Deux. Trois semaines.

Ces souhaits sont l’oeuvre des profs, des CPE, des parents : un travail monumental, digne d’un film de science-fiction à gros budget. Faire comprendre à une majorité des mômes de la cité que le temps passe et qu’il se construit. Parce que cette évidence ne l’est pas forcément. Pour beaucoup, les jours s’écoulent dans un éternel présent, semaine après semaine, cours, week-end, vacances. Passage. Cours, week-end… Jusqu’à ce que les flots vous poussent hors de votre élément naturel, le collège. Et qu’on se retrouve dans le néant, à l’ombre des immeubles. À « trainer ». Le mot qui revient souvent, trop souvent dans les mots des plus butés.

« Tu sais ce que tu vas faire, l’année prochaine ?
– Rien. Traîner. »

On n’a pas baissé les bras. Quatre profs de troisième chacun y amenant ses talents : l’un son carnet d’adresses, l’autre sa capacité à organiser un planning en treize minutes, planning à côté duquel les noces du Prince William et Kate Middelton eussent faites figures d’un aimable pique-nique champêtre. On a invité des professionnels, vu des expos, parlé, parlé, parlé. Et peu à peu, le temps a pris consistance pour les élèves. Ça ne suffisait pas, bien sûr. Il fallait que les voeux soient les leurs. Qu’ils aient envie. Et que leurs résultats scolaires, notes, commentaires, s’accordent à leurs désirs. Cette année j’ai été prof, j’ai aussi été boussole. J’ai montré comment on berce des bébés, comment on découpe une plaque de tôle. J’ai expliqué pourquoi, non, la médecine, c’est pas Grey’s Anatomy.

Pour ces petits bouts d’après, j’ai affronté ma tendance à la flemme et au bordel – élégamment rebaptisée « phobie administrative » paraît-il – récupérant les documents divers et variées à des échéances toujours plus pressantes, cochant les cases dans les délais impartis, comptant et recomptant les dossiers.
Et il y avait les imprévus, bien sûr. Ces deux jumelles au sourire perpétuel, arrivées en Troisième avec un projet professionnel béton chacune. Et qui, à un mois de la fin des cours, décident de changer de voie professionnelle, avec l’aval de leur famille. Il a fallu changer de cap en catastrophe, raturer une fois de plus les fiches officielles, qui, lorsque tout est terminé, rappellent davantage un champ de bataille Huns versus Armée prussienne qu’un paisible document administratif. Une épopée de dix mois. Et puis.

« Vous savez, je ne crois pas à l’orientation. »

Je lève la tête. Je ne compte plus les désaccords qui m’ont amenés dans le bureau de mon interlocutrice. Mais cette fois, le ton est différent. Elle énonce un simple fait. Quelque chose d’un peu triste avec lequel il faut composer. Elle ne croit pas à l’orientation, peut-être, parce qu’elle aussi a été saluée par des élèves à la sortie du collège. Ceux qui, avec un sourire un peu gêné, expliquent à mes collègues plus anciens dans l’établissement qu’ils sortent d’un mois, ou deux, ou trois de prison. Peut-être a-t-elle un peu trop souvent pris dans les dents les statistiques concernant la déscolarisation des mômes du Collège Ylisse à leur entrée au lycée. Peut-être s’est-elle rendue à cette désolante évidence : le déterminisme social n’a pas reculé d’un pouce. Pendant quatre ans, on fait semblant. On fait croire qu’on donne la même chance à chacun des chiards, on récite le credo de l’équité, matin, midi et soir, afin d’étouffer l’angoissante petite chanson, éternelle : oui, tu enseignes en banlieue parisienne craignos. Oui, les réussites sont l’exception, la plupart de tes élèves resteront au rez-de-chaussée parce que ce putain d’ascenseur social est un mythe et que les escaliers sont tellement vétustes que seuls une poignée tentera la montée.

J’ai entre le pouce et l’index la fiche de Tiana. Tiana qui a frôlé le conseil de discipline l’année précédente. Tiana, caricature de l’adolescente paumée, qu’on dirait sortie du casting de Bande de fillesTiana qui a obtenu sans l’ombre d’un problème son orientation en bac pro commerce. Je pourrais agiter cette petite victoire dérisoire et conclure l’entretien sur une étincelle. Je lâche le papier. Il n’est rien d’autre que la certitude d’un pas de plus. Rien d’autre. L’avenir, lui, est encore loin d’être assuré.

Alors je ne répond rien. Je termine de signer les documents, je quitte le bureau. L’avenir de ceux qui passent dans mes classes n’est pas déterminé aujourd’hui. Il est une construction infiniment plus complexe. Et tout ce que je peux faire, à quelques jours des vacances, c’est ce que j’ai toujours fait : mon travail, et croire en eux. Plus d’envolées lyriques, plus de discours à trémolos.

Au boulot.

Publicités

5 réflexions sur “La boussole

  1. selyne

    Je te trouve bien pessimiste Monsieur Samovar… J’ai revu plusieurs élèves cette année ( l’un a maintenant 23 ans ! ) et tous, à mon grand plaisir, étaient fiers de me parler de leur réussite… Alors oui certains sortent de prison, (peu heureusement) oui on en retrouve certaines qui sont mamans de trois enfants à 20 ans, sans emploi, mais qui ont le sourire, qui nous disent que c’est dur mais qu’elles sont heureuses. Certains quitteront le lycée mais combien réussissent? Même venant du collège Ylisse… Alors moi, l’orientation, j’y crois. Et puis pour qui l’avenir est-il déterminé, hein, dis-moi?
    Bonne vacances !

    1. H. Samovar

      Merci de me parler de ceux qui réussissent aussi Selyne. 🙂 C’est juste que cette année, j’ai plus été confronté à l’échec qu’à la réussite… Du coup merci, en tout cas j’ai envie de continuer, pour eux et pour nous !

      1. selyne

        Un prof comme toi, c’est une chance supplémentaire pour eux. Repose-toi, tu l’as bien mérité et l’an prochain, tu auras une nouvelle bataille à mener… 🙂

  2. Patrie sophie

    Merci pour ce billet et pour la bienveillance qu’il recèle.Après 20 ans de « maison » je crois encore que les petites gouttes d’eau que sont les orientations réussies font de grandes rivières ! Bonnes vacances !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s