Les phrases qui tuent et comment y survivre

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Cher nouveau collègue, toi dont l’âme est encore pure, les idéaux intacts et les yeux pas trop marqués de cernes :

Ça y est, nous y sommes, l’année prochaine tu feras tes premiers pas devant une classe de collégiens – ou de lycéens si tu as signé le papier de ce drôle de bonhomme cornu qui sent le soufre – qui n’attendent qu’une chose : décider à quelle sauce ils vont te manger. Tu apprendras vite, petit padawan, qu’à l’instar des grands félins de la savane, les élèves ne s’en prennent pas SYSTÉMATIQUEMENT aux profs. Non. Juste ceux qu’ils sentent en difficulté, les faibles et les malades.

C’est pour cette raison, nouveau collègue que je ne connais pas mais que j’aime d’amour, même si tu passes ton été à lire les oeuvres intégrales de Stéphanie Meyer, que je te livre ici une partie de ma sagesse, gagnée à la sueur de mon front et à coup de mots dans le carnet.

L’une des mamelles de ton autorité en classe sera ta répartie. Ta capacité à, d’un mot, étouffer dans l’oeuf un mouvement de contestation. Tu verras c’est très rigolo. Il est des phrases qui te font passer en bullet time : le temps se fige et tu sais que tu as sept dixièmes de secondes pour te répondre avant que les protestations et les bavardages ne s’installent. C’est pour cette raison que je te livre ce répertoire de connaissances… Alors oui, sur Internet c’est vachement moins impressionnant qu’au sein d’une crypte bariolée de signes cabalistiques, mais ça a l’avantage de pouvoir être lu les fesses dans ton canapé ou au bord de la piscine.

Les phrases qui tuent :

« Vous êtes nouveau ? » 

Traduction : « Es-tu en train de trembler dans tes chaussettes à l’idée de nous faire cours ? Te demandes-tu dans quelle galère tu t’es fourré ? Parce qu’on est des ados, et que la peur, on s’en nourrit, tel un sac de fraises Tagada format familial. »

Réponse : Ça dépend de ton physique. Si tu mesures 1m90 et que tu passes tes week-ends à soulever des haltères, n’hésite pas à expliquer qu’en effet, tu débutes dans cet établissement mais c’est parce que tu donnais cours aux détenus de Guantanamo. Si tu es plus du format crevette – genre moi – n’hésite pas à expliquer que oui, tu as préféré t’orienter vers l’enseignement que vers la carrière d’espion international à laquelle ta capacité à accumuler des renseignements gênants sur quiconque te destinait.

« J’ai pas mes affaires, je peux pas travailler. »

Alors oui, tu vas le/la punir, mais en attendant, le chiard va rester les bras croisés à te regarder d’un petit air insolent ou enquiquiner les autres à leur taxer une feuille, un stylo, un compa ou un réacteur thermonucléaire (en techno). Il faut donc réagir vite pour ne pas qu’il te pourrisse le cours.

Réponse : Ça demande un peu de logistique. Repère chez toi le stylo le plus pourri possible, celui qui bave une encre turquoise dégueulasse et indélébile, monogrammé aux couleurs du snack bar Chez Léon, récupère un paquet de feuilles simples qui ont un peu pris l’humidité. Passe charitablement ce démoniaque matériel au môme en exigeant qu’il écrive le cours et fasse les exercices comme les autres. Tu peux même  pousser le vice jusqu’à lui demander de coller cette horreur dans son cahier quand il l’aura ramené.

« Elles sont oùùùu nos copies ? »

Soyons françs deux minutes. Ça fait deux semaines que tu dois rendre ces foutus devoirs, mais ce sont des rédactions de troisième, tu te demandes si ta tension supportera encore longtemps de voir que ce qui était censé être une scène de théâtre commence par « Il était une fois » et puis bon, avec ce marathon Game Of Thrones que tu as commencé au mauvais moment, tu n’es pas au mieux de tes performances.

Réponse : « On va jouer à un jeu. À chaque fois que quelqu’un me pose cette question, je décale d’un jour le moment de les rendre. Parce qu’elles sont corrigées. Elles sont corrigées depuis looooongtemps ! »

Sinon, tu as aussi le classique mais toujours efficace : « Vos copies ? Alors c’est à ça que vous pensez ? Alors qu’on a un retard MONSTRUEUX sur le programme, qu’on ne sera jamais prêt pour le brevet / le devoir commun / le retour de Cthulhu ? On prendra PEUT-ÊTRE le temps de corriger vos évaluations quand vous me montrerez que vous savez VRAIMENT bosser ! »

« Mais… on l’a déjà fait, ce cours ! »

Et oui, c’est ça de ne pas remplir scrupuleusement son cahier de texte et de faire cours à trois classes de Quatrièmes. Maintenant, te voilà en passe de devenir le prof complètement à l’ouest, qui oublie ce qu’il a fait la veille et qui, en théorie pourrait ne pas prêter attention à la bataille de bouts de gommes qui se prépare en 4eC.

Réponse : Joue sur leur orgueil et leur vanité. Regarde-les avec des yeux incrédules, puis arbore un immense sourire : « C’est vrai ! Je me croyais en 4eD ! Vous êtes tellement en avance par rapport à eux, c’est exceptionnel ! Parfois j’oublie ! Du coup quelqu’un rappelle aux autres ce qu’on a fait hier ? »

NB : Incompatible avec la parade correction des copies, énoncée ci-dessus.

« Vous avez fait une faute au tableau ! »

Ça arrive aux meilleurs d’entre nous. Seulement les gamins sont loin d’avoir l’indulgence des adultes (ça leur arrive en même temps que leur âme, vers 16-17 ans), du coup il va falloir réagir vite.

Réponse : Autant te dire que le lamentable « Ahah, mais c’était pour voir si vous suiviez ! » ne fonctionne qu’une fois toutes les années bissextiles. Non. Il faut affronter le truc de face. Le front haut, pointe d’un marqueur véléda vainqueur le môme qui a relevé l’erreur et tonne d’une voix assurée « Ha ha, excellente remarque ! Et pourquoi y a-t-il une erreur ? » Et hop, ni vu ni connu, je t’embrouilles tu enchaînes sur une leçon de grammaire, un point de date ou de calcul, tout en corrigeant en douce l’erreur au tableau.

« Vous êtes marié(e)/avez des enfants/un copain/un canard ? »

Réponse : « Écoute je t’arrête tout de suite. Rien n’est possible entre nous. Tu es quelqu’un de très bien mais je suis ton professeur, et toi un élève, tu comprends ? Ben… Pourquoi tu rougis ? Allons les autres, arrêtez de vous moquer, c’est vilain de jouer comme ça avec les sentiments de votre petit camarade ! »

« On comprenait mieux avec le prof de l’année dernière ! »

Réponse : Lancez discrètement votre playlist des plus beaux morceaux de Titanic (pour les plus jeunes, Titanic c’est comme Twilight avec beaucoup plus d’eau), en leur expliquant que oui, tu les comprends, ils  regrettent l’année précédente, ils ont peur de ce qui les attend désormais, et que c’est normal. Mais qu’ils ne doivent pas fuir, que le futur est empli de possibilités, et incidemment que Mme Landu, l’année dernière, a quand même collé Kylian trois fois alors qu’il avait rien fait d’abord, engueulé Maryse alors que c’était Aminata qui avait volé son stylo à Théo, et qu’elle sentait un peu bizarre COMMÊME.

Voilà, jeune padawan aux grands yeux émerveillés par les infinis que renferment la profession enseignante (à moins que ce ne soit la conjonctivite). Sache qu’après quelques semaines, toi aussi tu sera devenu un escrimeur de la répartie, un érudit de la mauvaise foi, un champion olympique du sophisme. Un prof.

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