Le Sénat, l’École et les Princesses (partie 1)

Début juillet. Sentez-vous les doux rayons du soleil, tomber sur les profs qui se prélassent, préparant paresseusement l’année dans les quatre bouts de pelouse du collège ? Bientôt, ces petits coquinous privilégiés se la couleront douce dans le gîte qu’ils ont réservé depuis février à Palavas-les-flots (ou dans les Cévennes pour les plus ruraux).

Cette période est toujours fascinante, c’est ce que j’appelle le moment-ninja. En effet, alors que tout le monde est affairé à vérifier si la crème solaire de l’année dernière est encore bonne (indice : elle ne l’est pas. Il ne faut JAMAIS réutiliser la crème solaire de l’année précédente. Oui, je suis comme ça. Je fais de la prévention et des parenthèses trop longues), il arrive que notre gouvernement bien-aimé trifouille dans la grande machine de l’Éducation Nationale. Ce qui fait qu’on se retrouve à la rentrée un peu bêtes, en découvrant les projet de réforme qui nous sont tombés dessus.

C’est ainsi que le mercredi 8 juillet, le Sénat a émis un rapport tout à fait fascinant – toutes proportions gardées, hein, ce n’est pas la nouvelle saison de Doctor Who – intitulé « Faire revenir la République à l’École ». Cette étude relativement fournie présente un constat assez accablant : les valeurs républicaines sont de plus en plus difficile à faire passer aux élèves à l’école, ce que les attentats de janvier ont mis en exergue dans plusieurs établissements scolaires.

Heureusement, le Sénat prend les choses en main et fait moultes propositions, sur lesquelles il m’a semblé intéressant de me pencher dès maintenant, histoire de ne pas se réveiller avec une gueule de bois trop carabinée en septembre prochain. Histoire de m’assister dans cette tâche délicate, j’ai bien entendu fait appel à mes deux investigatrices de choc : Peach et Zelda.

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Et comme c’est un peu long, que ce sont les vacances, et que je suis une feignasse patentée, on fera ça en plusieurs parties.

Retroussons-nous les manches, accrochons nos bretelles, et commençons par la première partie des propositions développées par le Sénat : « Favoriser le sentiment d’appartenance et l’adhésion de tous aux valeurs de la citoyenneté. »

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– Tout d’abord, nous avons « Sacralisation de l’école, avec interdiction de signes ou de tenues ostensibles d’appartenance religieuse, politique ou philosophique pour les accompagnatrices et accompagnateurs de sorties scolaires. » 

Si j’étais mauvaise langue, je commencerais par pointer du doigt « accompagnatrices » qui, pour une fois, est situé devant son homologue masculin.
Par contre… Non, même avec la meilleure foi du monde… Écrire que l’on veut « sacraliser » l’école en interdisant le port de signes religieux je… Disons que je ne trouve pas la formulation des plus heureuses. Ce problème écarté, nous revenons nous heurter de plein fouet au mur de la laïcité. Je persiste à croire que l’interdiction pure et simple des signes religieux dans un moment aussi flou que les sorties scolaires est extrêmement complexe à appliquer et qu’insister lourdement dessus serait contre-productif : il risque d’entraîner, au mieux, un désengagement de la part de certains parents, au pire d’une crispation sur lesdits signes. D’autant plus que ce problème ne concerne qu’une minorité de cas.
Mon opinion – dont je ne doute pas qu’elle me vaudra les foudres de beaucoup – est d’appliquer la loi. Durant une sortie scolaire, le règlement intérieur de l’établissement s’applique et, de fait, ne permet pas le port des signes en question. Différence subtile mais essentielle : il ne s’agit pas d’exprimer une interdiction mais de renforcer quelque chose qui existe déjà. Comment le faire ? Sûrement pas par une note de bas de page à la fin des avis de sortie scolaire « Nous rappelons aux parents que la burqa, c’est niet lol. » Ce travail doit se faire au fil de l’année. Lors de l’accueil des familles, en début d’année, auprès des élèves qui, scoop, relayent la parole de l’école à la maison, et dans les médias. La laïcité française telle qu’elle se rêve ne pourra exister qu’à travers un travail de pédagogie sans précédent.

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– Ensuite vient la suggestion de mettre en place un code de déontologie pour les enseignant, un pacte ou un serment.

Eh bien mes amis je dois avouer en être resté comme deux ronds de flanc.

Je veux dire, il me semble que les enseignants ont, depuis toujours, reçu de leur hiérarchie une lettre de mission qui définit assez bien non seulement nos obligations, mais également notre éthique et nos objectifs, dans et hors de la classe. Assortir ce document d’un serment me semble non seulement superflu mais également un brin grotesque : ce serait un rituel vide de sens, à l’inverse d’autres cérémonies bien instaurées dans l’Histoire et les professions. Passer un peu plus de temps à éplucher le document durant la formation des enseignants – et si possible en expurger les redondances et le jargon administratif si possible serait nettement plus intéressant, si le but est de responsabiliser les enseignants.
Parce que bon, le discours sous le drapeau de la Mère Éducation, ça claque mais ça n’apporte pas grand-chose. Si l’objectif est d’apporter au métier un sentiment de loyauté à la Nation, je pense, une fois encore, qu’une formation exigeante et précise serait encore le moyen le plus efficace.

– Exposition obligatoire et effective des emblèmes de la République (drapeau français, devise, Déclaration des Droits de l’Homme et charte de la laïcité).

Alors là, attention, gros scoop : chers membres du Sénat, c’est déjà le cas. Le drapeau français flotte sur tous les bahuts dans lesquels j’ai eu l’occasion d’enseigner ; il y a trois ans, on nous a demandé de punaiser dans chacune de nos salles de classe une reproduction de la Déclaration des Droits de l’Homme (d’un design assez ex-Allemagne de l’Est, soit dit en passant) et une Charte de la Laïcité a été distribuée à l’intégralité des établissements scolaire (ce serait sympa d’apprendre aux sénateurs à se servir d’un moteur de recherche…)

Eh bien vous savez quoi ? Les seuls élèves à avoir remarqué la présence de ces symboles sont ceux avec lesquels un travail a été effectué en classe. Parce que oui, on peut tout à fait rependre les murs du réfectoire en bleu – blanc – rouge, bombarder la cours de récré de bustes de Marianne, tant qu’on ne prendra pas la peine d’expliquer ce dont il s’agit aux mômes ce dont il s’agit et l’importance de cette dame au chapeau rigolo, l’impact sera nul.

– Port d’une tenue d’établissement

HOULÀ. Hormis la syntaxe vacillante de cette proposition, on touche là à un autre fantasme mythologique, qui repointe son museau avec une constance troublante.

L’uniforme donc.

Alors… Comment dire… Je vais faire un schéma.

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Voilà. Sur le principe, je ne suis pas opposé à l’uniforme, comme vecteur d’atténuation des discriminations (on sait à quel point les fringues peuvent constituer un facteur d’exclusion chez les chiards). Seulement, croire que qu’il renforcera le sentiment d’appartenance à la République me semble totalement incongru. S’il s’agit d’une tenue d’établissement, c’est à l’établissement que l’élève s’identifiera, et pas à la République (ou alors on remet le bonnet phrygien à la mode).
De plus, cette proposition propose une vision singulièrement étriquée de la République, qui uniformiserait ses enfants. Comme pour les sorties scolaires, se concentrer sur l’essentiel (laïcité, valeurs) est nettement plus urgent, important et simple à mettre en place.

Cette suggestion synthétise le décalage entre ce rapport et la réalité : camoufler – littéralement – une situation problématique derrière des uniformes, des symboles et des colifichets est encore une façon de fuir le problème. La réalité est tout simplement que le discours républicain n’a pas le temps de s’exprimer dans les établissements scolaires, pris entre des exigences éducatives, des problèmes concrets à régler au jour le jour, une communication avec les familles qui n’est pas toujours aisée, et des directives qui s’empilent les unes sur les autres.

Avoir un discours audible et cohérent sur les valeurs de la République et ce dans toutes les matières (il n’y a pas une réforme des programmes en cours ? Je dis ça comme ça) me paraîtrait infiniment plus efficace.

Mais ne partez pas après ce petit coup de gueule, le fun continue ! Nous nous penchons à présent sur :

– Recentrage du programme de l’histoire de France et de sa chronologie autour du récit national.

Décidément, ce rapport est un paradis pour freudien. J’ignore si le « h » minuscule d’histoire est volontaire ou pas, mais, aux dernières nouvelles, cette graphie du mot « histoire » nous rapporte à un récit imaginaire. Le fameux « récit national » évoqué un peu plus tôt.
Je ne suis absolument pas historien, mais cette idée de l’Histoire comme un « récit », comme un tout organisé, ayant un but, ne me semble pas vraiment honnête. Et pour appuyer mon point de vue, je cède la parole à un… mathématicien, et également auteur de deux trois bouquins, j’ai nommé Isaac Asimov :

« … les mathématiques sont quelque chose d’ordonné, inventé par l’homme. Tout s’enchaîne logiquement. Il y a des définitions et des axiomes, tous bien connus. L’ensemble est… disons, tout d’une pièce. L’Histoire est différente. Elle est l’oeuvre inconsciente des actes et des pensées de trillions d’êtres humains. » (Prélude à Fondation, p.104 ed. Presse Pocket) (ouais, je fais des citations. Ouais, de bouquins de SF.)

Alors oui. Donner aux mômes des repères chronologiques précis, une vision claire d’événements fondateurs (au sens, ayant eu des répercussions importantes par la suite, et dans leur construction individuelle) est essentiel. Mais les enfermer dans le cocon d’une fiction, aussi glorieuse soit-elle, n’est pas leur rendre service. Et c’est d’ailleurs ce qui a pu provoquer la poignée de réactions qui ont tant choqué le Sénat dans les établissements scolaires, au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo : toute la Nation s’est dressée brusquement et des mômes ont pris le roman national en pleine face. Dès lors, que des réactions violentes et souvent irréfléchies aient eu lieu – je rappelle qu’on parle d’enfants et d’ados – n’est absolument pas surprenant.

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Projet de rédaction du récit national simplifié

Et pour finir :

– Rappel en début de semaine par le chef d’établissement ou l’enseignant des valeurs citoyennes autour de sujets d’actualité

Pourquoi pas ? Enfin, par le chef d’établissement, ça me semble un brin compliqué (ou alors il passe sa journée du lundi, à faire le tour des salles de classe, le pauvret).
Disons qu’une fois de plus, il me semblerait plus intéressant de demander aux enseignants d’insister sur les sujets d’actualité et les valeurs citoyennes qu’ils interrogent plutôt que d’instaurer un moment précis qui ne sera pas toujours pertinent. (car oui, il y a des semaines plus calmes que d’autres dans notre bon pays…)
Je suis à fond pour une vraie réflexion sur les événements qui adviennent dans le pays. Mais si on veut que les élèves s’en emparent, et y réfléchissent de façon mature et posée, il faut que cette démarche, non seulement soit régulière – ce que préconise le rapport – mais vienne également d’eux.

Comme je le disais plus haut, si les attentats de Janvier 2015 ont donné lieu, dans certains cas, à des réactions choquantes de la part des élèves, c’est avant tout parce qu’on leur a balancé ces événements à la tronche sans préparation préalable. L’actualité est un sujet qui n’a que rarement sa place dans les salles de classe. On ne pouvait de fait pas s’attendre de leur part à un discours lucide et mature.

Cette première partie du rapport propose donc la mise en place d’un joli décor, qui permettrait aux chiards de se sentir intégrés au sein de la République. Au risque de me répéter, je pense qu’il ne s’agit que d’un pansement sur une jambe de bois. Le travail à effectuer est plus long, plus laborieux et nettement moins sexy que les ors de la France…

Voilà en ce qui concerne la première partie de ces suggestions… Au prochain épisode, nous verrons ce que nos sénateurs chéris réservent à la profession enseignante, aux règlements intérieurs et nous partirons sur la piste de la mystérieuse vache accordéoniste !

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3 réflexions sur “Le Sénat, l’École et les Princesses (partie 1)

  1. Anne de Toulon

    J’attends avec impatience la deuxième partie du décryptage… en revanche, l’emploi à plusieurs reprises du mot « chiard » me semble un tantinet déplacé, sans vouloir te vexer, cher collègue. Pourquoi un terme aussi péjoratif, alors qu’au fond, tu les aimes, tes têtes blondes ? (et brunes, et rousses… pas de discrimination !) Je trouve que cet emploi répété parasite un peu le fond du propos.
    Une petite faute s’est glissée par ailleurs : « rependre les murs du réfectoire »… rependre les élèves pénibles, à la limite, encore qu’une fois devrait suffire pour s’en débarrasser…
    Et bonnes vacances, hein, surtout !!!

    1. H. Samovar

      Bonjour !

      Avant tout, merci pour l’erreur… Vu la couleur des murs du réfectoire cependant, je me dis parfois que pendre le décorateur serait mérité !

      Quant au terme chiard… Je pourrais d’abord dire que, sur mon blog, je parle comme je veux, mais ce serait un peu court, je l’admets.
      Chiard, c’est mon antidote à l’hypocrisie langagière qui sévit dans l’Éducation Nationale. J’ai vu des gens incapables de garder leur calme devant une classe nous donner des cours de « bienveillance », j’ai mangé de « l’exemplarité » à toutes les sauces, j’ai rongé mon frein quand on nous expliquait comment « gérer les apprenants. »

      Les chiards j’assume.
      Les chiards ce sont les mômes que j’aimerais passer par la fenêtre le vendredi à 16 heures, que je colle dans les cris et les larmes. Les chiards ce sont ceux qui parlent sans lever la main parce qu’ils ont trouvé la bonne réponse et que monsieur, monsieur, ils sont tellement contents.
      Les chiards ce sont ceux devant lesquels je me retiens de sourire parce que, c’est bien connu, M. Samovar, pour le faire sourire, faut vraiment faire un truc exceptionnel.
      Donc oui, chiards il y a. Et ils y resteront, parce que ce blog serait plus fade sans eux, navré.

      À bientôt malgré mon relâchement langagier j’espère 🙂

      1. Anne de Toulon

        Alors, vu comme ça, ce n’est pas péjoratif… pour moi, chiard, c’est synonyme de chouinard, morveux, emmerdeur, et en plus, ça ressemble à « chier », c’est moche !!! il faut dire qu’ici, dans le Sud, cong, on dit « minot », « pitchoun », ça chante un peu plus… Mais en effet, ton blog est bien à toi, et tu écris comme tu veux. Bordel.
        Bien d’accord avec l’idée de pendre, de façon générale, tous les décorateurs des divers réfectoires de l’Education Nationale. Et ceux qui s’occupent de la peinture des couloirs et des salles aussi, tant qu’à faire. Beurk. Je suis sûre que Peach serait d’accord avec moi pour repeindre tout en rose, ça serait quand même vachement plus sympa.

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