Le Sénat, l’École et les Princesses (partie 2)

Nous voilà donc reparti dans le dépiautage en règle du rapport du Sénat, joliment intitulé « Faire revenir la République à l’École. » Dans une première partie, nous nous étions penché avec intérêt – et au mépris de tout risque de lumbago – sur la partie « symbolique » de ce rapport, à savoir, comment faire sentir qu’à l’école, on est en République Française, messieurs-dames.

Tout cela est bien beau, mais ne pourra se faire sans l’appui des enseignants, sur le statut desquels la vénérable assemblée a pas mal de choses à dire également. Alors accrochez-vous, car voici le second épisode de notre fabuleux feuilleton de l’été…

03

Voici donc ce que propose le Sénat dans la deuxième partie de son épitre :

Capture d’écran 2015-07-08 à 18.50.49

– Révision de la maquette de formations en ÉSPÉ et des concours en y valorisant la transmission des valeurs républicaines 

En français, ça veut dire qu’on insisterait sur lesdites valeurs lors de la formation et du concours des profs (les ÉSPÉ sont les successeurs des vénérables IUFM. C’est plus facile à dire, mais sinon c’est pareil). Je n’y vois pas d’inconvénient, à condition, bien entendu, que cette formation s’axe sur le côté concret de la formation, et pas les charmantes études de cas qui semblent être la grande mode actuellement.

En gros, on pose aux apprentis profs et CPE un problème du type : « Cynthia ne veut pas faire une minute de silence en l’honneur de victimes d’attentat parce qu’elle dit que c’est de l’oppression d’abord. Comment réagissez-vous ? »
Tout le monde y va de son petit conseil, de son anecdote, et si l’apport théorique de ces concertations peut être intéressant, il n’en reste pas moins qu’il laisse dans l’ombre une composante essentielle du boulot d’enseignant : l’inattendu. Concrètement, on ne sait jamais dans quelle situation la question de l’appartenance à la Nation ou des valeurs de la Républiques se posera. On ignore qui seront les élèves qui seront en face de nous. Les attitudes à adopter, les réponses à apporter seront uniques.
Alors oui pour des cours théoriques et d’Histoire de la République, mais non aux réponses lyophilisées qui ne fonctionneront jamais. Les attitudes à avoir se construisent au sein des établissements, avec la direction, la vie scolaire et les collègues, tout au long de la carrière, ce qui m’amène à…

– Effort massif sur la formation continue 

*applaudissements* Eeeeeeeeh ben voilà, on y arrive ! Voilà une demande qui est faite depuis des années, à cors et à cris par une grande partie du corps enseignant. Oui, notre boulot évolue sans cesse. De par les réformes incessantes, l’évolution des mentalités et des technologies. Oui, être un prof dans une classe de 27 élèves, c’est une activité finalement très solitaire. Donc oui, continuer à se former régulièrement et sérieusement me semble aujourd’hui indispensable.
Reste bien entendu l’épineuse question du comment. Mine de rien, j’entame tranquillement ma huitième année de maison, et je ne me suis pas fait inspecter une seule fois. Pas. Une. Pour le coup, mon programme construction d’un lance-flamme artisanal est peut-être un brin en-dehors des rails et personne n’est là pour me le signaler.

Les formations que propose le PAF (le Plan Académique de Formation, qui pour le coup, gagne la médaille d’acronyme le plus sympa de toute l’Éducation Nationale) sont extrêmement sympas et la plupart du temps animées par des intervenants ultra concernées, mais elles ne sont que très ponctuelles, portent sur des points extrêmement précis et, surtout, sont entièrement sur la base du volontariat. Donc oui, pour le coup, repenser la formation continue me semble essentiel. À commencer par le recrutement des formateurs.

– Interdiction d’affecter en zone difficile des enseignants débutants et obligation de remplacement

Un instant. Je vais vérifier… Hmmm… non. Nous n’avons pas malencontreusement glissé dans une faille spatio-temporelle qui nous aurait transporté au pays des Bisounours. Alors là aussi, mesdames-messieurs les sénateurs : C’EST SUPER COOL, MAIS COMMENT ON FAIT ?

Résumons. Si on décide enfin d’arrêter cette débilité qui est d’envoyer de jeunes profs non-volontaire en zone difficile, qui y met-on exactement ? On bloque les enseignants actuellement en poste ? (qui risquent de faire un brin la gueule au bout d’un moment, moi le premier) Ou alors on se décide à mettre en place une batterie de mesures incitatives, du genre une augmentation RÉELLE des moyens éducatifs, des effectifs VRAIMENT réduits ou une prime conséquente sur salaire ? Parce que, navré de patauger dans le pédiluve du cynisme (oooh, j’aime cette expression), mais je connais assez peu de profs chevronnés qui, par pur altruisme, délaisseront leur établissement pépère pour aller se confronter à des classes plus problématiques

Quant à l’obligation de remplacement… Je dirais qu’elle est un magnifique pavé sur la route de l’enfer. En effet, avec la désaffection de plus en plus flagrante du métier d’enseignant – en particulier dans le second degré – les professeurs détenteurs d’un CAPES remplaçants sont devenus à peu près aussi communs que, disons un projet de loi passant à l’Assemblée sans recours au 49.3.

Ce sont donc des contractuels, recrutés après d’expéditifs entretiens au rectorat qui se coltinent des bouts d’années, des semi-classes. Et je me suis souvent aperçu que les contractuels reprennent à l’extrême les traits des enseignants titulaires. J’ai vu des collègues ultra-investis, capables d’imposer une pédagogie unique dans des classes totalement désorientées par le départ d’un prof, et travailler avec l’équipe du bahut sans l’ombre d’un souci. J’ai aussi vu des personnes usées par d’interminables trajets surveiller des chiards infects à qui ils enseignaient tant bien que mal, avec d’énormes lacunes dans leur pédagogie. Les contractuels deviennent le joker, la rustine d’un système qui n’arrive pas à regarder en face ce simple fait : il n’y a plus assez de monde pour enseigner.

Dans ce contexte, se prononcer pour une obligation de remplacement a à peu près autant de sens que de demander à la Palestine et l’Israël de cesser leur galopineries.

04

– Renforcement de l’autonomie des chefs d’établissement en leur donnant un droit de regard sur les nouvelles équipes

Hmmm… Je sais. Je suis un adulte, et je me dois d’admettre qu’un chef d’établissement est un être humain comme les autres et que, NON, Sauron, Skynet et le Maître ne se cachent pas parmi eux (coucou mon papa principal de collège !)

Sur le principe, ça semble cohérent. Après tout, un chef d’établissement est à même d’évaluer les besoin de son établissement, et le fait de construire une équipe pédagogique cohérente ne peut que faire du bien au même.

Mais…

Mais permettre à un chef d’établissement de décider qui rentre dans son bahut ou pas continue à faire rentrer l’Éducation Nationale dans une logique d’entreprise qui me met profondément mal à l’aise. Alors oui, je suis un sale fonctionnaire méprisant, mais il me semble que ce genre de fonctionnement n’a pas sa place dans une structure qui prône l’équité des chances. La compétitivité et la mise en concurrence ne me semblent pas exactement des valeurs républicaines.

De plus, ce genre de dispositif ont été testées dans les établissements ECLAIR (anciennes ZEP) et rapidement abandonnées du fait de modalités trop floues. En gros, le chef d’établissement avait moyen de faire venir à peu près qui il souhaitait sans que sa hiérarchie ait un mot à dire, ce qui a donné lieu à des copinages pas toujours très sains.

– Institution d’un véritable statut de directeur d’école dans l’enseignement primaire

Oui, mille fois oui, et c’est un scandale que ce ne soit pas encore le cas, quand on voit le boulot que ça demande. Suivant. (Ben oui. Je ne passe mon temps à récriminer)

– Élaboration d’un code de bonne conduite à l’école, d’un barème de sanctions clair avec travaux d’intérêts généraux éventuels

Ça existe, ça s’appelle le règlement intérieur. Je précise que nous disposons également de surface sur lesquelles écrire, de supports sur lesquels les élèves peuvent s’asseoir et même d’électricité dans les salles de classes. Au cas où.

Quant au barème de sanctions, je vous rassure, on attend une grosse bêtise avant de leur couper les oreilles. Juré.

05

Aaaaah, c’était fastoche hein ? Mais ne partez pas si vite, il nous reste le grand final, j’ai nommé :

– Création dans chaque département d’un établissement spécialisé d’accueil pour les élèves les plus perturbateurs

Alors là je… Pffff… Non mais les gars, réfléchissez deux minutes… Je sais pas, téléphonez à vos potes du ministère de l’Éducation, parce que ça ne fait pas sérieux, quoi !

Il y en une TRIPOTÉS des établissements qui accueillent des élèves perturbateurs. Parce que, nouveau scoop, LE môme perturbateur n’existe pas. Il va perturber la classe pour diverses raisons : troubles de l’attention, problèmes personnels, troubles cognitifs, et, surprise, il y a plein de professionnels super compétents prêts à s’en occuper.

Seulement ils ne sont pas assez nombreux. Du coup, des gamins avec des difficultés effroyables se retrouvent à glander dans des établissements classiques en attendant qu’une place se libère.

Comble de l’ironie, j’ai même cette anecdote d’un gamin jugé trop perturbé pour rester dans un ITEP (Institut Thérapeutique, Éducatif et Pédagogique), qui était un peu son établissement de la dernière chance. Comme il ne pouvait pas rester déscolarisé il a été renvoyé… en collège général. Oui madame. Parce que les écoles, collèges et, dans une moindre mesure les lycées, sont l’alpha et l’omega du système éducatif. C’est ce qu’on intègre par défaut… et c’est là où l’on se retrouve quand tout le reste fait défaut.

Alors plutôt que de découvrir l’eau tiède, proposer une multiplication de ces établissements, un recrutement massif de personnels et, une fois de plus, une formation solide serait un brin plus salutaire.

Et mince. J’étais presque content, et voilà que je me retrouve aussi aigri que ma tatie Jacqueline quand elle loupe sa rediffusion d’Arabesque. (c’est pour rire hein. Je n’ai pas de tatie Jacqueline qui regarde Arabesque, je le fais très bien tout seul).

Espérons que le dernier épisode de notre série me rendra mon tempérament gai et primesautier… À suivre…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s