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Crépuscule sur Minerve

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C’est une légende que je ne raconte pas souvent aux élèves. Elle est complexe, abstraite. Je l’ai fait l’année dernière, au mois de Juin, avec les Troisièmes.

C’est la conclusion de l’histoire des Atrides.

Le roi Agamemnon, vainqueur de la guerre de Troie, regagne sa patrie, pour y être assassiné par sa femme et l’amant de celle-ci. Furieux, Electre et Oreste, les enfants du roi, mettent au point l’assassinat des régicides. Le sang coule à nouveau dans le palais de l’illustre famille. Et Oreste, qui a tenu le fer, est poursuivi par les Érynies, déesses de la vengeance divine. Au terme d’une fuite éperdue, Oreste implore le pardon d’Athéna, celle que les Romains appellent Minerve (et les japonais « Sainte Nunuche », mais c’est autre chose). La déesse protectrice d’Athènes apparaît, et mène le procès d’Oreste. À la suite duquel, elle offre son dernier cadeau aux hommes : un tribunal. De ce jour, la justice sera rendue par les hommes. Ils ne seront plus les jouets de puissances cosmiques.
Je ne conçois pas plus belle fin pour une histoire. Que la tragédie éternelle d’une famille se conclue par un acte de miséricorde et de liberté. Les hommes n’ont plus besoin d’avoir peur. Peut-être est-elle là, la fin de la mythologie grecque et latine.

Et si l’année dernière, quand on m’a proposé d’assurer des cours de latin alors que je mâchonnais des pâtes micro-ondées, j’ai accepté, c’est pour ça : pour ne pas avoir peur. Le latin était ce langage cryptique, qui m’avait fait suer tandis que je tentais désespérément de comprendre ce qu’était un ablatif absolu. Le latin était cette antichambre dans laquelle des mômes rentraient pas spécialement rassurés.

À Ylisse, j’avais vu des élèves jubiler en sortant de classe, sourire et échanger le regard de ceux qui savent.

Alors j’ai dit oui.

J’ai dit oui et je me suis retrouvé avec une classe de Cinquième pleine à craquer. Une classe dans laquelle j’ai installé une môme à mon bureau, une classe où les trois gamines les plus fluettes se sont entassées à trois sur une table de deux. Une classe avec des élèves pas spécialement brillants. Mais tous heureux d’être là.
Des mômes avec qui on revoit les fonctions grammaticales, parce qu’on en a besoin pour comprendre l’histoire d’Énée, des mômes avec qui j’apprends l’existence des Sabins en plus des Étrusques, des mômes avec qui on cherche des informations pour l’exposé sur le passage de la Monarchie à la République. Des mômes qui travaillent avec patience et exigence parce que, la première chose que j’ai fait en préparant mes cours, c’est de jeter le programme par la fenêtre.

« Tu es comme ce professeur de piano qui a une leçon d’avance sur son élève. » C’était l’autre soir, dans un escalier qui grinçait. J’avais un sac de linge dans une main, un carton dans l’autre. J’ai relevé la tête et grimacé un sourire « Neuf. J’ai neuf leçons d’avance. »

J’ai neuf leçons d’avance et je veux continuer. Devenir un prof de latin, peu importe les heures que ça prenne sur mon temps de sommeil.

Je ne veux pas que le latin bascule dans la nuit.

Car c’est ce que je vois arriver dès l’année scolaire prochaine. La réforme du collège, dont j’ai amplement parlé sur ce blog, intégrera le latin dans les EPI. Il sera donc enseigné en collaboration avec un autre enseignant. À tous les élèves, me chante-t-on sur tous les tons.

Avec un autre enseignant qui, légitimement, demandera à être intégré à un projet, et ne restera sans doute pas dans son coin pendant que les mômes chercheront à crocheter les subtilités du nominatif, un collègue qui aura tout à fait le droit à l’attention des mômes et qui ne souhaitera peut-être pas que nous découvrions le conflit de Ciceron et Catilina à travers la langue. Oui, davantage d’élèves auront entendu parler de l’Antiquité Romaine et de la géographie biscornue de l’Empire. Mais ce sera une balade rapide. Un tour d’horizon. Dans lequel les formules magiques des cas et des fonctions, celles dont je commence à entendre la musique et – je l’espère – mes trente-deux chiards aussi, se dissiperont. Des formules magiques qu’une réforme est en train de rendre à la peur.

Car c’est bien de cela dont il s’agit. À travers les expressions dont on a qualifié l’enseignement actuel du latin « élitiste », « poussiéreux », « suranné », c’est la peur que l’on touille. Le latin ? Ce truc obscur et compliqué qui n’a jamais servi qu’à discriminer, à faire la scission entre les bons et les mauvais ? Dégageons-le. Dehors la langue étrange. Barre-toi. On respirera mieux sans toi. On diluera de toi quelques paillettes en soda light. Il n’y a que comme ça que tous les mômes peuvent accéder à ce que tu renfermes. Parce que, soyons sérieux, le thème et la version, c’est pour les privilégiés. Et peu importe que nombres de profs supplient qu’on les écoute, qu’on vienne les voir dans des classes aussi chargées que la mienne. Classe dans laquelle j’ai eu le mauvais esprit de demander que les responsables de la mise en place de la réforme viennent faire un tour.

Minerve à l’envers. Quand le latin s’offrait à tous, dans sa richesse et sa complexité, il sera repris balancé dans les ténèbres, dont n’émergeront plus que quelques bouts, quand des enseignants auront le temps et l’envie de s’y consacrer. Et que l’on pourra taxer au choix de manque d’ambition ou d’élitisme, si ce qu’ils proposent ne plaît pas. Et si l’on veut mendier quelques heures supplémentaires pour l’étudier exclusivement, ce sera au détriment d’autres matières, d’autres domaines. Ta gueule Minerve, ce sera à Mars, à la guerre brutale, de s’imposer. Dans quelques bahuts. Pas dans d’autres. Retour de l’arbitraire, retour du verdict aveugle et incompréhensible des divinités.

Alors que cette réforme pourrait permettre l’inverse. Du latin pour tous les mômes, mais du latin dans son intégralité, dans son affolante richesse et complexité. Des cours dans lesquels on passe de l’expression théâtrale aux analyses grammaticales, des révisions sur le sujet en français aux verbes imparisyllabiques, auxquels les élèves s’attaqueront quand ils se sentiront prêts. Ce qui demandera du temps. L’éducation ne s’accommode pas de dilutions.

Alors en croisant les doigts, en lançant cette risible étincelle vers le crépuscule qui s’annonce, j’espère. Et prépare ma dixième leçon d’avance.