Ellen Paige, seize mois plus tard

(NB : Cet article a été publié hier sur le journal quotidien. Quelques lecteurs m’ont demandé si je pouvais aussi l’insérer ici.)

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C’était il y a un an et demi. J’avais écrit une lettre à Ellen Page. Parce que j’en avais besoin, parce que, malgré tous mes petits sourires, oui, ça m’avait touché cette nana qui faisait simplement son coming-out. Qui se servait de sa notoriété pour essayer – peut-être naïvement, peut-être à fonds perdus, on s’en fout – de faire avancer les choses.

Je lui avais écrit, à Ellen Page, que c’est la boule au ventre que, parfois, on évite les questions des élèves, qui approchent la zone rouge. La vie privée. Alors oui, il y aurait la solution la plus simple – la plus professionnelle ? – consistant à imposer une fin de non-recevoir. “Ça ne vous regarde pas.” Tout simplement. Mais je n’ai jamais pu.

Je n’ai jamais pu à cause du môme de quatorze ans et de ce rire qui racle la gorge dans ce petit collège breton. Parce qu’il faut rire avec les autres. Parce que la phrase se termine par “enculé”. Je n’ai jamais pu parce que Mme H., en cinquième, qui parle de ses voyages en famille. Elle aurait pu choisir de ne pas le faire. Mais la possibilité lui était ouverte, sans qu’elle ait à se torturer l’esprit.

Et finalement, je n’en peux plus un soir avec J., C. et toute la bande. Soirée comme une autre, la parole flotte. On parle boulot, du mien, parce qu’ils aiment bien parler de mon boulot. Et C. lâche comme ça que si ça se trouve, le môme qui se rend compte qu’il est homo, se rappellera peut-être de ce prof pour qui ça n’était pas un souci.

C. dévie déjà sur autre chose. Ses études je crois. Sans se rendre compte qu’il a donné un grand coup dans la petite machine de mes tortures intérieures.

Ce n’est pas de moi dont il s’agit. J’ai passé la trentaine. Ces épreuves-là sont derrière moi, et s’en inventer d’autres n’a pas de sens. Mais eux sont là. Les cent chiards qui me défilent tous les ans sous les yeux. Et dont quelques-uns se rendront compte que oui, sans doute, leur sexualité n’est pas tout à fait comme celle de la majorité. Et ce sera sans doute difficile. Difficile a plein de visages, plein de dents : qui peuvent s’appeler famille, entourage, milieu social, religion. Et peut-être, juste peut-être, la chance est minime, risible, un sur cent de ceux-là se rappellera-t-il de “ce prof pour qui ça n’était pas un souci.” Et peut-être ce putain de truc qui fouaille dans les entrailles leur foutra-t-il la paix cinq minutes.

Et puis il y a tous les autres. Tous les autres dont je ne veux pas laisser les visages devenir ces masques hostiles. Qui rient avec la foule.

Pas de militantisme ou de grand discours. Reprendre les insultes homophobes, expliquer les mots. Et oui, c’est blessant. Qu’en savez-vous qu’il n’y a pas d’homosexuels dans cette classe, c’est écrit sur leur tête ? Ça se verrait ? Ça se voit sur ma tête ? Ben oui. Maintenant que j’ai expliqué on peut continuer ? Ça a pris une minute. Ça a demandé de la force. Mais ce môme, ce môme, ce môme qui peut-être.

Peut-être est-ce de l’inconscience, peut-être vais-je un jour me maudire. Peut-être l’embryon de charisme qui a fini par pousser sur ma fonction de prof ne suffira-t-elle pas à protéger cette position. Mais j’ai assez dansé autour de mon éthique.

Au milieu des mille petites compromissions de ce boulot, de l’âge adulte, il y en a que je ne laisse plus passer. Parce qu’Ellen Page était touchante, parce que C. a parlé un peu au hasard, parce que le môme de quatorze ans qui avait si mal de rire.

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Une réflexion sur “Ellen Paige, seize mois plus tard

  1. Voilà un texte comme je les admire: traitant d’une réalité qui pourrait – qui devrait – être tellement simple, et qui exige pourtant tant de « tortures intérieures ». Je ne sais pas si un jour ce « je » se maudira, mais en tout cas moi je te remercie pour toujours, et je suis sûre qu’on est un sacré paquet.

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