La petite histoire de la COP 21 et des transports en commun

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(Non, cette affiche n’est pas un détournement)

Chers responsables de la COP 21,

J’entamerai cette missive en vous assurant de tout mon soutien. Je veux dire, je suis comme tout le monde, j’ai vu les films d’X-men et je ne souhaite pas particulièrement vivre dans un monde apocalyptique, dévasté par des conflits entre mutants et humain, dans lequel on risque des désastres capillaires du genre de celui d’Anna Paquin. J’ai donc bon espoir que les résultats de cette conférence permettront de mettre bon ordre dans les solutions envisagées pour préserver le climat et le capital cheveux de ceux qui en ont encore (pour moi c’est mal barré, mais je suis altruiste).

Cela dit, je dois avouer qu’une mesure en particulier prise en place pour cette grand-messe me laisse perplexe.

Mesure qui m’est tombée dessus par mail hier soir, via ma cheffe d’établissement qui, visiblement, a des loisirs que je ne soupçonnais pas durant ses week-ends. Notre cheffe nous explique donc que, du fait de la COP 21, il est recommandé de n’utiliser ni sa voiture, ni les transports en commun demain lundi. S’en est suivi un obscur délire Harrypotteresque, dans lequel la principale nous suggérait de nous procurer des portoloins pour nous rendre au boulot, tempêtait contre la coupe de Quidditch organisée à Paris et signait l’envoi Dumbledore (les références étaient tellement nombreuses que j’ai dû lire le truc avec le wiki d’Harry Potter sous les yeux).

Jamais en reste d’une bonne idée, notre Dumbledorette suggérait même que les collègues habitant près du Collège Ylisse hébergent leurs petits camarades plus lointains, concluant – attention il y a du lourd – sur l’info que Cheffe Adjointe était prête à accueillir des gens.

Et alors là, je dis stop. STOP. Mon amour de l’environnement et du boulghour bio a des limites.

Pour commencer, j’aimerais savoir POURQUOI, par la tentacule gauche de Cthulhu, les transports en commun sont déconseillés. Il semblerait que ce soit afin d’assurer la sécurité des chefs d’états et des congressistes en visite.

Soit.

Mais même en faisant de gros efforts d’imagination, je peine à imaginer Angela Merkel se retrouver, même par accident, dans le RER C ou D, direction grande banlieue. Certes ce serait vachement plus écologique que de circuler en jet privé ou bagnole avec chauffeur (sans compter les relations humaines géniales que vous pouvez lier avec le mec qui roupille contre la vitre à 7h00 du mat’ avant d’émerger et de vous regarder comme s’il allait vous égorger avec les dents), mais tout de même. Et même, MÊME si Angela arrivait jusqu’à Ylisse ils ne la laisseront JAMAIS rentrer. Déjà à cause de Vigipirate, et en plus on n’a plus de LV2 allemand cette année, au bahut.

Ensuite, il paraît que 40 000 congressistes sont attendus pour cet événement.

Quarante mille. Comme le nombre.

Alors, n’étant pas de nature suspicieuse, je ne vais pas vous demander la liste détaillée des participants, juste me permettre une petite réflexion. Déplacer quarante-mille personnes, c’est compliqué, ça pollue et ça crée des ulcères aux agents de sécurité. Alors ce que je vous conseille, comme ça, vite fait la prochaine fois, c’est de vous faire un skype. C’est pratique, facile, et ça vous permet de négocier, votre petit thé à la main, une partie de Hearthstone tournant en tâche de fond. Ça simplifiera les débats, tout le monde sera content.

Parce qu’actuellement, je peux vous dire que les seuls à être content dans le monde de l’Éducation Nationale, ce sont les mômes, qui se frottent les mains, en s’imaginant qu’ils vont gratter quelques heures de cours, tandis que leurs profs s’acharnent à voler un Vélib’ pour parcourir les trente bornes qui les séparent de leur lieu de travail.

Seulement, j’ignore si vous avez déjà pu observer un élève plongé dans une permanence durant plus d’une heure. Ça n’est pas beau à voir. Ça crie, ça s’énerve, et ça transforme une salle innocente en un remake de Mad Max featuring Dora l’Exploratrice. Et lorsqu’enfin, le prof parvient à les récupérer (genre 20 minutes avant la sonnerie de la récré), la traversée des couloirs pour aller s’installer en cours a, pour l’enseignant, de troublantes similitudes avec un parcours du combattant de la Légion Étrangère.

Et pour finir, non. Non je suis navré, même avec la meilleure volonté du monde, il est au-dessus de mes forces de me retrouver hébergé par ma principale adjointe. Il en va de son autorité. Je ne pourrai plus jamais accueillir avec le même stoïcisme ses remarques au conseil d’administration après m’être rendu compte qu’elle possède l’intégralité de Sex and the City en vidéo ou qu’elle collectionne les boîtes vides de déodorant Narta depuis 1977.

Pour toutes ces excellentes raisons je vous prie, responsables de la COP 21, de me rédiger fissa un billet d’excuse pour mon très probable retard de 2h30 demain au boulot.

Salutations respectueuses et câlins à Mère Nature.

Métis

 

 

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Je déteste le syndrome Entre les murs.

Le syndrome Entre les murs qui consiste à se mentir et à mentir aux mômes : nos élèves sont des diamants bruts pris dans la gangue d’une réalité socialeuh difficileuh et nous, vaillants Sisyphes de la pédagogie tentons, avec nos blessures et nos imperfections (même les hommes. Les hommes qui ont des fêlures sont ce qu’il y a de mieux depuis Meryl Streep) de leur ouvrir les portes du savoir, de l’avenir et de la confiance en eux.

Sauf que non.

Un système aussi cohérent, c’est très mignon dans un bouquin à succès ou un film “dur et poignant, qui nous met face aux incohérences d’un système devenu fou” (Télérama ou presque), mais dans les faits, ça n’existe pas. Les années, les classes, les mômes ne se ressemblent pas. Aucun groupe d’élèves ne se comportera, d’un jour à l’autre, de la même façon. Et c’est sans doute la difficulté principale de ce boulot, celle que je marne à raconter, jour après jour : il n’y a pas de clé, pas d’épisodes qui se suivent. Tous les jours, à tous les cours ou presque, on réinvente son rapport à la classe.

Mais bon.

De temps en temps, soit parce que la vie a une putain de dette karmique à rembourser, soit parce que, tout simplement, le hasard, tu tombes sur ton petit moment Entre les murs.

Aujourd’hui, ce sera dans la salle 131, de 11h35 à 12h30.

Les 3èmes Tortipouss jouent le procès d’Antigone. Chacun son rôle : juge, juré, accusé, journaliste, huissier… Je préviens “Désormais je suis invisible. Vous êtes aussi responsable de la mise en place et de la gestion de ce moment.”

Les tables sont poussées, tirées, les chaises malmenées, ça s’insulte, et ça commence à y prendre plaisir. Je me mords les lèvres pour ne pas intervenir. Treize minutes en l’air.

Quatorze et tout s’ordonne.

O. siège derrière le bureau du prof, juge. Du haut de son mètre quarante-cinq, il pointe du doigt les retardataires qui prennent place. Y. est prête, chronomètre à la main (je mens. C’est l’application chronomètre de son téléphone. Mais elle fait comme si).

Les avocats entament leur plaidoirie. I. donne le ton, comme à l’accoutumée. Évidemment. I. est brillant. Il va s’amuser.

Mais aujourd’hui est un jour pas comme les autres, aujourd’hui est un jour Entre les murs. C. se lève, prête à défendre Antigone. C. est grande gueule, je la connais, elle va dégoiser ses trente secondes, donner un coup de menton, se taire.

C. repose ses notes.

Elle reprend les arguments d’I. Les secoue, les inspecte, les dépiaute. Ils tombent au sol, un par un. Un peu décontenancé, I. contre-attaque, tandis que M. vole à son secours.

C’est le moment que choisit l’un des journalistes pour lancer une insulte. Parce qu’il est temps que ça rigole, que la plaisanterie a suffisamment duré. H., l’huissier, a la mâchoire durcie quand il le prend par l’épaule pour l’exclure quelques minutes de la salle. Et revient, imperturbable, à sa place. Chaque interruption sera traitée de la sorte, soit par lui, soit par son comparse, un mètre quatre-vingt-deux, qui ferait un videur de boîte de nuit très convaincant. “Ils nous fatiguent avec leurs bêtises, monsieur, ils nous fatiguent !”

Protégés, les débats continuent, s’enflamment. Il est temps pour Antigone d’intervenir. Antigone est grande, gauche, un peu roublarde aussi. Antigone lit son discours d’une voix infiniment moins renfrognée que son incarnation. Son timbre, enfin, se confronte à la clarté. Elle est Antigone et elle dit ce qu’elle a à dire. Avec respect et intransigeance. Et surtout avec ses mots. Tous ces mots qui dorment habituellement. Et que, oui, elle connaît. Qu’elle maîtrise.

Face à elle Créon. Sous le feu roulant des questions des avocats. Pourquoi cette loi, pourquoi la tyrannie, pourquoi le pragmatisme. A. répond calmement. Rationnellement. A. a une admiration dévorante pour Créon. Les attaques se succèdent. Et quand il sent qu’il perd pied, A. se métamorphose. Se redresse. La voix égale descend une octave. A. en pleine majesté.

“Posez vos questions, mais je suis le roi.”

Silence complet. Jamais les mômes ne l’ont regardés comme ça.

Et tous. Tous ils brillent. Tous sont beaux de cette beauté dont seule frappe l’intelligence.

Quand E. pointe, implacables, les erreurs de raisonnement des uns et des autres.

Quand Y. sort légèrement de son rôle pour recadrer des conversations devenues stériles.

Quand L. parvient, d’un regard et d’une tournure bien choisis, à ramener le calme dans le camp des accusés.

La sonnerie retentira à 12h30. Sans que personne ne se concerte, l’audience s’achève à 12h28. Devant un prof devenu idiot qui, sous des regards attendris et à peine affligés balbutie un seul mot. Merci. Merci. Merci.

De m’avoir offert ce moment de mythologie.

Paris – Labyrinthe

(Ce billet est extrait de mon journal quotidien. J’ai envie de lui offrir un peu plus de temps. Parce que c’est là que, littéralement, je vis.)

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Je suis parisien.

Je suis parisien parce que je dois à cette ville ce qui me reste de santé mentale.

J’ai la cervelle en vrac, des névroses à chaque coin de pensée. Je me perds dans les méandres de réflexions lourdes, trop lourdes. J’oscille sans cesse entre l’euphorie et la déprime, j’aime trop de choses pour pouvoir consacrer assez de temps à chacune. Je suis un nid à paradoxes et je ne veux pas me soigner.

Quand on est comme moi, quand on est du peuple du bordel, Paris est un refuge.

Parce que la folie de cette ville est au-delà de n’importe quelle démence humaine.

Paris est l’ordre, Paris est le chaos. Le musée impeccable d’une Histoire précieusement conservée. Où plus rien ne bouge. Où des milliers de fourmis lunettes de soleil et appareil photo se pressent pour contempler les reliques d’un Passé briqué, propre et apprêté. On a les siècles écoulés majestueux à Paris. Qui s’étendent entre la Seine et les boutiques de luxe.

Et juste à côté ? Juste à côté ça sent la frite et les collocs étudiantes. Juste à côté, des boulevards moches longent des rangées d’immeubles qui dépassent, en dentition mal foutue. Il y a des restaurants qui font un doigt aux normes de sécurité, des magasins d’aspirateurs alors que tout le monde commande son aspirateur en ligne. Des galeries d’art où on expose les dessins d’une école maternelle.

Il y a des bibliothèques spécialisées en romans policiers, des cafés d’intellos dont on se moque sur Internet, des feux rouges qui font ding ding ding et d’autres pas. Je n’ai jamais compris pourquoi. Il y a une vieille porte de garage rouillée et une plaque de marbre à côté. Paraît que Stendhal a vécu au deuxième étage de l’immeuble. Là où tu vois un étendoir à linge avec une serviette Mignons. Dégueulassée par la pollution, comme tes poumons sans doute. Stigmate.

Et des gens.

Des gens qui se sont pris Paris en pleine poitrine. Les parisiens ne font pas la gueule, tu sais. Les parisiens se remettent de l’impact. En permanence. Parce que vivre à Paris, c’est se prendre un uppercut dans la tronche. C’est compiler en permanence la contradiction. Les avenues rectilignes et les pavés renversés, les odeurs de pisse et les entrées d’immeuble plaquées carrelage vintage. Les sushis que tu peux avoir en 2 minutes 15 et les rendez-vous chez le médecin qu’il vaut mieux prendre après Noël prochain. Vivre le délire, ça irrite, ça euphorise, ça aiguise. Forcément tu es plus pointu. Plus vif. Des fois tu coupes. Mais tu es beau. Fascinant. Et la chaleur. Putain la chaleur. On t’appelle bobo, on t’appelle serveur malaimable on t’appelle travailleur précaire. Tu as une vie rugueuse et difficile, obscène de luxe et de confort, toujours sur le fil. Tu parles fort, me bouscule dans le métro, me dit bonjour – sourire en rayons édentés – quand je rumine. Tu es un jeu de hasard, l’un des visages de la ville.

Paris loup-garou. La nuit dégueulasse et poisseuse, la nuit et ses monstres. La nuit et les gyrophares qui déboulent. Mal au bide. Que s’est-il passé ? Qui a été agressé, volé, harcelé ? Est-ce que j’arriverai sain et sauf jusqu’à chez moi, après avoir marné pour payer mon loyer ou m’être rendu à l’opéra ?
Paris la nuit. Paris, tu rentres. Des images de ta soirée dans la tête. Autour de toi, de calmes vampires déambulent avec leurs enfants. Ils se parlent calmement, comme une eau qui coule. Le temps relâche son emprise. Il est deux heures du matin, tout est normal. Tout va bien.

Paris qui exige en offrande ta force vitale. Ou ton fric. Il te faut beaucoup d’un des deux pour y vivre, du coup, ça ne sera jamais que temporaire. Sa musique et ses rires. Ses festivals du bout du monde, ses tours de pierre et de millénaires. Ses veines encrassées dans lesquelles circulent des monstres d’acier.

Ma ville. Mon labyrinthe.

Ce dimanche, je n’ai que mes mots à t’offrir. Un abri au sein de mes synapses qui tracent tes ruelles et tes cités cachées, les parcs géométriques ou anarchiques sur lesquels on respire des particules fines. Ce dimanche, ma ville écorchée, tu es l’abri, parce que tu t’es immiscée, il y a bien longtemps, au fin fond de nos cellules. Quitte à nous faire du mal. Quitte à nous faire porter les visages en larmes, les bilans qui s’alourdissent, l’angoisse.

Mais nous serons courageux, ma ville.

Bois à nos images, à nos vertiges, à nos délires. Comme nous buvons aux tiens. Bois la peur chevillée au coeur, sois certaine que le pire est toujours sûr. Mais que nous sommes là. Tes âmes bruyantes et recueillies. Ton sang.

Paris.

Hier soir

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Hier soir déposer son petit fardeau de la semaine, verre de fin de boulot. Hier soir échanger des rires et des blessures, des confidences et des histoires. Se sentir un peu, juste un peu invincible.

Hier soir, sentir que quelque chose dérape. Ça agrippe les voix des clients du café, ça se répand sur les écrans des téléphones, ça brouille nos voix. Les cordes vocales forment des mots trop lourds, ça dit explosions, ça dit fusillades, ça dit terrorisme.

Hier soir sur les écrans voir la violence qui referme ses mâchoires. Les cris et les nombres qui défilent de plus en plus vite. Des deuils, tellement de deuils à venir. De maillons brisés, de familles qui sombrent. Tellement de douleur qui voit le jour. Et les paroles. Les paroles prononcées, irrémédiables. Violence état d’urgence.

Noir.

T. a mis de la musique. Pour habiller le néant. Qui, déjà, perd. Des étincelles. Ridicules. Dérisoires contre la souffrance. Mais qui ne peuvent s’empêcher de jaillir. J’ouvre ma porte et je t’abrite. Je suis là. Comment vas-tu ? J’habite de l’autre côté de l’océan, les heures nous séparent et je pense à vous. Nous ne voulons pas avoir peur. Des étincelles. De plus en plus.

Des étincelles qui pâliront face aux monstres que nos dirigeants mettront en place pour lutter contre le monstre. C’est leur travail.
A nous. De continuer à faire jaillir ces étincelles. Celles qui s’appellent je ne t’oublie pas. Celles qui s’appellent ma compassion s’étend au-delà de cette nuit. L’étincelle de ce sont des fous, pas une population entière. Celle de vos gueules les extrémisme.

Et la gentillesse. Tant de gentillesse.

Paris, Paris cité des Lumières. Laisse-moi être un photon, au côté de tous les autres. Faisons notre part. Et même un peu plus.

Je souhaite la lumière. Un océan d’étoiles

La salle 210

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Les couloirs sont longs au collège Ylisse. Très longs. Une seule envie, celle d’allonger le pas. Qu’on arrive, que ça se termine. De la salle 001, tout en bas, à la salle 210, tout en haut. Escaliers, couloirs encore. Je pourrais courir. Mais non. On ne court pas quand on a derrière soit un élève, les épaules rentrées et C.

C. qui est arrivée en salle des profs avec le visage littéralement décomposé. Trop d’expressions qui cherchaient à coexister sur ses beaux traits réguliers : l’incompréhension, la colère, la gêne, l’étonnement, le rire du grotesque. J’ai levé la tête de mes dictées.

« Tu sais pas ce qu’a sorti S. en cours d’EPS ? »

J’adore S. Parce qu’il est l’un des rares mômes capables de second degré, parce qu’il semble avoir pigé comment fonctionne le rapport entre élèves et adultes. J’adore S. parce que hier, la guide de l’exposition était insupportable d’ennui et qu’en sortant il a murmuré « Maintenant je comprends les horreurs de la guerre. » J’adore S. parce que, de temps en temps, il travaille.

S. était en cours d’EPS, ce matin. Et à la suite d’un but marqué, il a célébré en sortant un truc abominable. Obscène. Un truc qui concerne C., sa prof de français de l’année dernière. C. qui me raconte ça du ton incrédule de celle qui s’est pris un 38 tonnes dans la gueule. Tandis qu’elle déroule l’histoire, je déploie mon petit plan de sanctions. Entretien. Punition. Rapport d’incident. Et puis il y a cette phrase :

« J’ai honte qu’on puisse dire ça sur moi. »

Alors je lâche mes anticipations, mon stylo, mes dictées. Alors, avec C. on descend en salle de Techno, 001. J’ouvre la porte restez assis restez assis, le prof il est pas content aïïïïïe regarde sa tête. J’appelle S.

« Pourquoi ? »

Aucune agressivité. Juste un tout petit peu d’espoir. Je refuse de répondre.

La salle 210 enfin. On s’installe. Habituellement, pour un entretien, je me place d’un côté d’un bureau d’élève, le môme de l’autre. Cette fois-ci, je reste derrière le bureau, le gris de notre autorité. C. commence à parler, C. en a besoin. C. est comme à son habitude : précise, directe. Mais il y a des craquelures dans sa voix. Un truc qui s’effrite. S. nous observe à travers ses binocles, l’air de ne pas comprendre. Ne pas comprendre comment cette phrase en l’air, littéralement, est en train de lui retomber sur le crâne. Ça ne devrait pas se passer comme ça. Ça n’était rien. Pour lui ça n’était rien. Alors il marmonne, il marmonne avec cette ombre de sourire qui souhaite encore qu’on veuille bien pardonner :

« Je me contrôlais pas à ce moment. »

Je ne sais pas crier. Quand je suis au sommet de l’énervement, quand la colère me submerge, il y a un tremblement dans ma voix. Un truc au croisement entre un calme difficilement conservé, une envie de meurtre et un brin de larmes. Les mômes détestent ça. Parce qu’ils ne savent pas où ça va. S. ne fait pas exception. Je parle respect, banalisation de la violence. Je parle violence. Le discours convenu n’est qu’une partition pour cette voix dégueulasse. Et de conclure :

« Il y aura un rapport. »

C’est en redescendant, dans l’interminable escalier de carrelage. S. inspire. Prend la parole.

« Monsieur, vous pouvez annuler le rapport ? Je préfère le dire moi-même à ma mère. »

S., je ne devrais pas t’en vouloir, t’en vouloir d’être comme tous les autres. Comme tous les élèves, tous les humains qui font face aux conséquences. Non, S. c’est le règlement. Il est comme ça. Ce que tu es, ton humour, ton travail, les horreurs de la guerre, ce n’est pas un capital que tu mets de côté pour ce genre de situations. Le vilain petit papier arrivera chez toi, expliquera ce que tu as dit, ce que tu as fait. Oui, S., tu découvres les conséquences. Tu « grandis dans la souffrance » comme me le souffle C. d’un petit air triste. Ça aussi c’est être ton prof. Ne rien laisser passer, et surtout pas ça.

Par contre refuser de te laisser t’isoler aux toilettes, ne pas te donner un mouchoir alors que tu as le bord des yeux qui brillent très fort, ça, ça ne l’est pas.

Est-ce que tu as grandi, S., toi qui fait plus d’un mètre quatre-vingt, après cette matinée-là ? Dis-moi que quelque chose est passé. Dis-moi que ça fera de toi un être humain un peu meilleur. Parce que les taches sombres que je me trimballe au fond du bide feraient mieux d’avoir une raison.