La salle 210

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Les couloirs sont longs au collège Ylisse. Très longs. Une seule envie, celle d’allonger le pas. Qu’on arrive, que ça se termine. De la salle 001, tout en bas, à la salle 210, tout en haut. Escaliers, couloirs encore. Je pourrais courir. Mais non. On ne court pas quand on a derrière soit un élève, les épaules rentrées et C.

C. qui est arrivée en salle des profs avec le visage littéralement décomposé. Trop d’expressions qui cherchaient à coexister sur ses beaux traits réguliers : l’incompréhension, la colère, la gêne, l’étonnement, le rire du grotesque. J’ai levé la tête de mes dictées.

« Tu sais pas ce qu’a sorti S. en cours d’EPS ? »

J’adore S. Parce qu’il est l’un des rares mômes capables de second degré, parce qu’il semble avoir pigé comment fonctionne le rapport entre élèves et adultes. J’adore S. parce que hier, la guide de l’exposition était insupportable d’ennui et qu’en sortant il a murmuré « Maintenant je comprends les horreurs de la guerre. » J’adore S. parce que, de temps en temps, il travaille.

S. était en cours d’EPS, ce matin. Et à la suite d’un but marqué, il a célébré en sortant un truc abominable. Obscène. Un truc qui concerne C., sa prof de français de l’année dernière. C. qui me raconte ça du ton incrédule de celle qui s’est pris un 38 tonnes dans la gueule. Tandis qu’elle déroule l’histoire, je déploie mon petit plan de sanctions. Entretien. Punition. Rapport d’incident. Et puis il y a cette phrase :

« J’ai honte qu’on puisse dire ça sur moi. »

Alors je lâche mes anticipations, mon stylo, mes dictées. Alors, avec C. on descend en salle de Techno, 001. J’ouvre la porte restez assis restez assis, le prof il est pas content aïïïïïe regarde sa tête. J’appelle S.

« Pourquoi ? »

Aucune agressivité. Juste un tout petit peu d’espoir. Je refuse de répondre.

La salle 210 enfin. On s’installe. Habituellement, pour un entretien, je me place d’un côté d’un bureau d’élève, le môme de l’autre. Cette fois-ci, je reste derrière le bureau, le gris de notre autorité. C. commence à parler, C. en a besoin. C. est comme à son habitude : précise, directe. Mais il y a des craquelures dans sa voix. Un truc qui s’effrite. S. nous observe à travers ses binocles, l’air de ne pas comprendre. Ne pas comprendre comment cette phrase en l’air, littéralement, est en train de lui retomber sur le crâne. Ça ne devrait pas se passer comme ça. Ça n’était rien. Pour lui ça n’était rien. Alors il marmonne, il marmonne avec cette ombre de sourire qui souhaite encore qu’on veuille bien pardonner :

« Je me contrôlais pas à ce moment. »

Je ne sais pas crier. Quand je suis au sommet de l’énervement, quand la colère me submerge, il y a un tremblement dans ma voix. Un truc au croisement entre un calme difficilement conservé, une envie de meurtre et un brin de larmes. Les mômes détestent ça. Parce qu’ils ne savent pas où ça va. S. ne fait pas exception. Je parle respect, banalisation de la violence. Je parle violence. Le discours convenu n’est qu’une partition pour cette voix dégueulasse. Et de conclure :

« Il y aura un rapport. »

C’est en redescendant, dans l’interminable escalier de carrelage. S. inspire. Prend la parole.

« Monsieur, vous pouvez annuler le rapport ? Je préfère le dire moi-même à ma mère. »

S., je ne devrais pas t’en vouloir, t’en vouloir d’être comme tous les autres. Comme tous les élèves, tous les humains qui font face aux conséquences. Non, S. c’est le règlement. Il est comme ça. Ce que tu es, ton humour, ton travail, les horreurs de la guerre, ce n’est pas un capital que tu mets de côté pour ce genre de situations. Le vilain petit papier arrivera chez toi, expliquera ce que tu as dit, ce que tu as fait. Oui, S., tu découvres les conséquences. Tu « grandis dans la souffrance » comme me le souffle C. d’un petit air triste. Ça aussi c’est être ton prof. Ne rien laisser passer, et surtout pas ça.

Par contre refuser de te laisser t’isoler aux toilettes, ne pas te donner un mouchoir alors que tu as le bord des yeux qui brillent très fort, ça, ça ne l’est pas.

Est-ce que tu as grandi, S., toi qui fait plus d’un mètre quatre-vingt, après cette matinée-là ? Dis-moi que quelque chose est passé. Dis-moi que ça fera de toi un être humain un peu meilleur. Parce que les taches sombres que je me trimballe au fond du bide feraient mieux d’avoir une raison.

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